Si l’un de nous devait mourir, ce devait être moi…
Moi, Philippe Chrétien de Taurignan, ce 19 septembre 1792, j’en appelle au jugement de Dieu,
Je connais celui des hommes,
Ils sont venus, il y a moins d’une heure, lire la liste de ceux que leur tribunal a condamnés à mort et qui seront exécutés demain, j’ai été, Dieu en soit remercié, nommé le premier.
Il me reste donc une nuit à vivre avant qu’on vienne couper mes cheveux, déchirer le col de ma chemise pour que ma nuque soit nue et blanche sous le tranchant du couperet.
Après, on me liera les mains dans le dos et je serai ainsi le premier comte de Taurignan à mourir sans que mes doigts se soient joints sur ma poitrine pour l’ultime prière, ou serrés sur le pommeau d’une épée pour le dernier combat.
Voilà ma souffrance, le calvaire que vous avez voulu que je gravisse, Seigneur. Il me faudra donc suivre, comme un vaincu, ces hommes armés de piques et de sabres qui font claquer leurs sabots dans les couloirs de la prison. Je devrai monter sans pouvoir me défendre dans la charrette des condamnés qu’on destine à la guillotine et me laisser mener, au milieu des insultes et des cris, par ces rues proches du Palais-Royal que j’ai si souvent parcourues dans la cohue joyeuse des fins d’après-midi, jusqu’à la place qui fut celle de Louis XV et qui est devenue place de la Révolution.
C’est là qu’on décapite.
Je sais que je gravirai les marches de l’échafaud la tête droite et que je ne laisserai pas le bourreau peser de ses mains sur mes épaules pour me forcer à glisser mon cou dans la lucarne.
Je m’allongerai seul sur la planche. J’attendrai les yeux ouverts et j’écouterai jusqu’au bout tous les bruits de la vie, même s’ils ne sont plus que voix de populace, cris de haine et roulements de tambour.
Mais, mon Dieu, qu’avons-nous fait pour mourir ainsi, impuissants et humiliés ? Quelle est notre faute ?
Les miens, depuis qu’il y a une mémoire, ont servi Dieu, l’Eglise et le roi. Le premier de notre lignée, Geoffroy Chrétien de Taurignan, est mort en Terre sainte. Mon frère cadet, Pierre-Marie, a été ordonné prêtre. J’ai pris femme devant Dieu. J’ai fait baptiser mes enfants Louis et Jeanne. J’ai distribué des aumônes, rendu, quand je le devais, la justice avec équité. J’ai combattu pour notre roi. Et j’aurais voulu, le 10 août aux Tuileries, quand l’assaut a été donné par le peuple devenu furieux, mourir sur les marches du château comme tant de gentilshommes et de valeureux gardes suisses.
J’ai été épargné, arraché par des Fédérés venus de Marseille aux couteaux des massacreurs, jeté ici, dans cette prison de l’Abbaye où les murs sont couverts de salpêtre. Mais les marques que je vois, à hauteur de mes yeux, comme des îles brunes sur une mer verdâtre, sont des taches de sang.
Dans le coin éloigné des grilles qui ferment cette salle, là où la voûte s’abaisse tant que je la touche du front, on a, il y a deux semaines, égorgé, tailladé les corps, arraché le cœur et le foie, profané, émasculé, et la plupart des prisonniers avec qui j’avais vécu dans cette prison depuis le
10 août ont péri ainsi.
Mais j’ai encore survécu. La mort, en ces premiers jours de septembre, m’a frôlé une nouvelle fois sans m’atteindre.
Alors que j’attendais immobile, sans même lever le bras pour me protéger le visage et le cou des piques, des sabres, des coutelas et des hachoirs que ces hommes et ces femmes brandissaient en hurlant, un homme s’est placé devant moi, repoussant les égorgeurs. Il a dit :
— Celui-là, il est à moi, je le connais. J’ai un laissez-passer de la Commune.
Il a agité devant eux un papier couvert de signatures.
— J’ai ordre de le conduire jusqu’au citoyen Danton.
Il y a eu des murmures, des grognements, des protestations et même des menaces. Ils étaient autour de moi comme des chiens auxquels on arrache le gibier. Mais l’homme a lancé d’une voix forte :
— Je suis un sans-culotte de la section du Théâtre-Français. J’ai combattu à la Bastille, et le 10 août j’ai pris ma part du châtiment des Suisses. Qui veut se dresser contre la Commune insurrectionnelle ?
Il s’est tourné vers moi.
— Le citoyen Taurignan, ci-devant comte, a rendu des services aux patriotes, j’en fais le serment.
Je n’ai pas eu le temps de dire que je préférais mourir sans masque, dans la fierté de ma fidélité au roi, plutôt que de survivre dans le mensonge et dans la honte de ce que je suis.
L’homme m’a poussé hors de la salle, dans les couloirs qu’éclairaient des torches.
J’ai eu l’impression d’avancer contre le flot tumultueux d’un égout. Ils venaient à notre rencontre, ces groupes d’assassins armés de haches et de piques. Ils hurlaient : « A mort les suspects ! Justice ! Justice pour le peuple ! Tuons ceux qui veulent égorger les patriotes ! »
Un orateur accroché aux grilles expliquait qu’il fallait mettre fin, dans le sang, au « complot des prisons et à la conspiration des poignards ». Qu’ici, à l’Abbaye, les prisonniers préparaient un soulèvement des « amis du roi » qui devaient se rendre maître de Paris et ouvrir les portes de la capitale aux soldats du général prussien Brunswick.
Les grilles des cellules cédaient sous la poussée des furieux, et l’on tirait par les cheveux les femmes qui se débattaient.
J’aurais voulu mourir là. Mais l’homme m’avait saisi par le poignet et me guidait d’une main sûre.
Au moment où nous quittions l’Abbaye, j’ai entendu les cris et les plaintes des victimes. Et, peu après, les chants des égorgeurs.
J’ai vu, jetés sur la chaussée, devant la porte de la prison, des corps aux membres brisés, éventrés, vidés de leur sang. Des poissardes s’en disputaient les entrailles.
Qui saura, si je ne l’écris pas cette nuit d’avant ma mort, que j’ai vu l’une d’elles mordre à pleines dents dans un cœur qu’on venait d’arracher à la poitrine d’une femme, dont la robe était bleue mais dont tout le corsage était devenu pourpre ? Qui se souviendra de cette autre criminelle qui brandissait le sexe d’un homme comme un trophée alors que le sang coulait sur ses avant-bras nus ?
Nous nous sommes éloignés, l’homme marchait à grands pas. Il portait une redingote noire aux larges revers comme aiment à s’en revêtir les avocats, les notaires et autres gens de robe. Mais il était coiffé d’un bonnet phrygien et ses pantalons rayés de larges bandes rouges étaient ceux d’un sans-culotte.
— Je vous ai sauvé, a-t-il dit sans se retourner. Mon nom est Guillaume Dussert, citoyen secrétaire de la section du Théâtre-Français. Je suis clerc à la banque Mallet.
Il me jeta un coup d’œil.
— Pourquoi moi ? ai-je demandé, je suis un ami du roi, je n’ai jamais aidé les patriotes. J’étais prêt à mourir.
Il haussa les épaules.
— Il est toujours temps.
Tout à coup, il s’arrêta, me fit face.
— Pourquoi vous ? Je sauve ceux qui peuvent payer pour leur vie. Je sais que vous avez du bien. C’est moi qui tenais le registre de la banque Mallet. Je n’en ai pas oublié une seule ligne.
Il s’est remis à marcher et je l’ai suivi.
Les traits de son visage disaient l’avidité et l’âpreté. Ses actes révélaient l’esprit de décision et même une forme de courage. Ses yeux, petits, enfoncés, rapprochés, étaient vifs et mobiles. Dussert était un renard ou un loup, un vautour ou un faucon, flairant le danger avant même que je ne l’identifie. Il me faisait presser le pas ou me contraignait à me cacher dans une encoignure. Et je voyais apparaître une patrouille de sectionnaires armés de leurs piques et de leurs sabres.
Dès qu’elle s’était éloignée, nous reprenions notre marche, longeant la Seine, vers le faubourg Saint-Germain. Il m’assura que ma demeure n’avait pas été pillée.
— On tue, mais on protège les biens. Il ne faut pas détruire les richesses, ni les principes sur lesquels se fonde la fortune.
Il s’arrêta de nouveau.
— La mort seule est pour l’égalité. Mais on ne partage pas les richesses. Elles vont seulement changer de mains.
Il me montra les siennes.
— J’ai trop compté vos pièces d’or, monsieur le comte. Ces mains-là veulent leur part du grand transbordement des fortunes qui commence. Ces pauvres gens, ajouta-t-il en montrant la foule, n’imaginent pas ce qui va se produire.
Le peuple en armes occupait les ponts, une grande partie des rues du faubourg Saint-Honoré. Il acclamait les volontaires qui partaient pour les frontières. On criait « Vive la Nation ! ». On chantait « Aux armes, citoyens ! ». Le bataillon des Marseillais défilait, soulevant l’enthousiasme.
Je regardais ces jeunes gens qui se prenaient par la main en chantant « Dansons la carmagnole, vive le son du canon ». On criait : « Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d’envie ! »
Certaines femmes étaient belles comme des héroïnes romaines et les volontaires les embrassaient avec l’élan de leur âge.
Je venais d’un lieu où l’on tuait les hommes et les femmes comme des animaux de boucherie, et je découvrais cette insouciance et cette résolution de la foule, cette gaieté aussi. Et cette jeunesse.
Comment aurais-je pu vouloir survivre dans ce monde-là dont je mesurais qu’il n’était plus le mien ?
Je me suis arrêté au milieu de la foule, laissant Guillaume Dussert s’éloigner seul. Et aussitôt j’ai senti les regards hostiles. J’ai deviné les soupçons. Les chants avaient cessé. On se concertait. Les voix devenaient aiguës et tranchantes. Il était si facile de reconnaître en moi un aristocrate, donc un suspect, donc un espion de l’étranger, un ennemi des patriotes.
J’ai vu Dussert écarter la foule, briser le cercle qui m’entourait.
— Ce citoyen est sous ma protection, je suis de la section du Théâtre-Français, j’ai un laissez-passer.
Il m’a pris aux épaules, m’a poussé en avant, hurlant « Vive la Nation ! ». Nous nous sommes éloignés et les chants ont repris.
— Une vie comme la vôtre, a dit Dussert en entrant sous le porche de ma demeure, elle ne vaut pas cher aujourd’hui.
Il s’est mis à rire.
— Mais pour vous, et donc pour moi, elle n’a pas de prix.
Son assurance, cette manière qu’il avait de me faire comprendre que j’étais son otage et qu’il exigeait une rançon en échange de ma vie m’ont souffleté et j’ai eu le désir de le tuer là, au milieu de mes voitures dont les timons reposaient sur le sol.
Je l’ai pris par les revers de sa redingote, je l’ai secoué, puis soudain ma colère est retombée. On ne se bat pas avec un Dussert quand on porte le nom de Chrétien de Taurignan. On ordonne à ses domestiques de lui administrer une volée de coups de bâton.
Mais je n’avais plus ni valets, ni cochers, ni palefreniers. Peut-être avaient-ils rejoint cette foule dont les cris et les chants venaient mourir ici, contre la façade sombre de ma maison. Elle était comme un navire échoué, abandonné. Pas une lumière ne brillait derrière les vitres grises.
— Vous avez besoin de moi, a dit Dussert d’une voix posée. Vous êtes riche. Je ne le suis pas encore. M. Mallet vous tenait en haute estime. Sa banque ne vous refusait rien. Je vous ai apporté plusieurs fois ici des sacs remplis de pièces.
Il a penché la tête, souri.
— Le grand transbordement, monsieur le comte !
Je ne me suis même pas étonné qu’il possédât la clé de la porte-fenêtre qui ouvre sur le grand salon.
— L’un de vos valets me l’a vendue, murmura-t-il. Rien ici-bas qui n’ait un prix, monsieur le comte. Vous savez ce qu’on a trouvé dans l’armoire de fer des Tuileries ?
La nouvelle avait même pénétré les prisons. On avait découvert, dans le coffre du roi, la preuve de la corruption de Mirabeau et de bien d’autres, achetés par les agents de Louis XVI.
— Tous les hommes, même les plus glorieux, sont à vendre, dit Dussert en entrant dans le salon.
Je l’ai suivi.
C’était la maison des fantômes, et je suis allé d’une pièce à l’autre. Là, il me semblait entendre le clavecin et voir mon épouse Thérèse penchée sur le clavier, dans cette robe blanche qui la rajeunissait. J’avais chaque fois honte, quand je la découvrais ainsi, ses mains glissant sur les notes, de m’en aller, le soir, arpenter les galeries du Palais-Royal.
Est-ce pour cela que je suis puni, condamné ? Est-ce parce que nous, qui étions la noblesse de ce pays, avons oublié nos serments et sommes tous devenus des libertins ?
C’est vrai que, dans l’ombre propice de ces galeries, je me suis laissé prendre le bras par les filles au corsage dénoué, celles qu’on nommait les barboteuses, les Marie-Trois-Tours, et celles si jeunes et si piquantes que j’en garde encore, je l’avoue, en cette nuit qui précède ma mort, le souvenir vivant et le regret. On les nommait la Bacchante et la Vénus. Elles avaient une façon si mutine de vous chuchoter des mots poivrés qu’il semblait qu’elles vous mordillaient l’oreille. Elles étaient menues et gracieuses, enjouées, et j’ai caressé leurs corps, et je me suis abandonné dans leurs bras.
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour imaginer la douceur de leurs caresses, l’humidité et la saveur de leurs lèvres.
Cette infidélité à laquelle je n’ai pu renoncer, ce libertinage qui m’enchantait, sont-ils la cause de cette damnation qui touche tout un royaume ?
Certains d’entre nous sont allés si loin qu’ils ont pactisé avec le mal au nom de la liberté et du plaisir. J’en ai connu, des marquis qui se voulaient divins et qui n’étaient que débauchés ! Ils fouettaient les filles et jouissaient de leurs cris et de leurs souffrances. Ils s’imaginaient innocents parce qu’ils payaient. Et maintenant ceux-là, tel le marquis de Sade, sont les plus ardents à réclamer la République dans les sections des sans-culottes.
Moi, je n’ai jamais trouvé le plaisir dans la douleur d’une femme. Je voulais qu’elles me remercient d’une dernière étreinte, puis je quittais leur chambre et m’en allais boire du vin frais dans les salons de l’hôtel d’Orléans, ou bien du chocolat des Îles au café de Chartres ou au café de Conti.
Je faisais le serment, en retrouvant mon épouse dans sa robe blanche, de renoncer à ces plaisirs. Puis, je me damnais de nouveau.
Et maintenant, j’erre dans ma maison, et il me semble que ma fille va sortir de sa chambre et courir vers moi.
Illusions. Mes pas résonnent dans la maison déserte. Je suis seul. Je l’ai voulu ainsi. Dès le lendemain de l’arrestation du roi à Varennes alors qu’il tentait de gagner la frontière, le 21 juin 1791, j’ai demandé à mon fils de conduire sa mère et sa jeune sœur en Allemagne, et je lui ai fait jurer de ne pas les quitter, de ne pas rentrer en France pour y combattre et défendre le roi comme il le désirait. Plus tard, je lui ai écrit pour exiger qu’il ne s’engage pas dans l’armée des Princes.
Peut-être, dès ce temps-là, alors que notre roi semblait encore maîtriser le jeu, ai-je pressenti que j’allais être écrasé par cette avalanche qui avait commencé de rouler au printemps de 1789. Et je voulais qu’un comte Chrétien de Taurignan, mon fils, survive au cataclysme et puisse continuer notre lignée.
Si l’un de nous devait mourir, ce devait être moi.
Je suis retourné dans le salon, je me suis assis en face de Dussert et je lui ai demandé des nouvelles de la guerre.
Dussert a secoué la tête et je n’ai pas aimé son sourire où se mêlaient la compassion et l’ironie.
— Les troupes austro-prussiennes de Brunswick avancent, me dit-il. On attend une grande bataille. Les généraux Dumouriez et Kellermann ont pris la tête de l’armée. Mais – son sourire était plein maintenant de commisération – Brunswick n’entrera jamais dans Paris. Vous avez entendu le peuple ? Chacun veut courir aux frontières pour défendre la patrie en danger et, si cela ne suffit pas, on dit que Danton est prêt à payer Brunswick. Même un duc, cela s’achète !
Il se leva, commença à aller et venir.
— Et qui vous dit, mon cher comte, que les Prussiens, les Autrichiens, les Anglais désirent que le royaume de France retrouve la paix ? Si la France se déchire, ils grandissent.
Son ton m’humiliait, et plus encore le fait qu’il disait vrai. Tous ceux qui, à la Cour, autour de la reine, avaient cru trouver le salut dans l’intervention étrangère ou les propos de Brunswick qui avait menacé Paris dans un Manifeste d’une « exécution militaire » n’avaient fait qu’attiser la Révolution. Et le peuple avait pris les Tuileries le 10 août et destitué le roi.
— Vous ne partez pas aux frontières ? ai-je demandé.
Dussert a haussé les épaules.
— Je révolutionne à ma façon, fit-il en riant. Je me préoccupe du transbordement des fortunes, au profit des patriotes, faut-il le dire…
Il s’est approché, a posé familièrement sa main sur mon épaule :
— Mon cher comte, quittez Paris au plus vite, émigrez, vous reviendrez quand la tempête sera calmée.
Puis il a placé les mains dans les poches de sa redingote et j’ai deviné les pistolets qu’il y cachait.
— Maintenant, il faut me payer, ajouta-t-il d’une voix rauque. Vous aimez ce mot, transbordement ? Il vient de naître, on l’emploie peu encore. Je l’adore.
Je l’observai. Il était prêt à me tuer, à maquiller mon assassinat en acte patriotique. On lui délivrerait un certificat de civisme.
— Faisons un marché, ai-je dit.
Il a poussé vers moi la petite table de jeu sur laquelle si souvent j’avais défié mon fils, qui réussissait toujours – mais peut-être voulais-je être vaincu par lui – à me mettre échec et mat.
— Voyons, fit Dussert.
J’ai commencé à rédiger un texte par lequel je le chargeais d’administrer tous mes biens, cette maison et notre château de Crest. Il encaisserait tous les revenus de ces propriétés, pourrait disposer de l’argent et des bijoux, mais il s’engageait à les remettre – lui ou ses descendants – à mes héritiers dès que cela serait possible, et lorsque ma femme, mon fils ou ma fille le réclamerait.
Je le devinais hésitant.
J’ai ajouté une ligne.
A défaut d’héritiers, le citoyen Guillaume Dussert et sa descendance deviendraient propriétaires de tout ce qui appartenait au comte de Taurignan.
Il s’est emparé de la feuille d’un geste avide, l’a relue.
— Je n’ai plus qu’à souhaiter votre mort et celle des vôtres !
— J’ai un frère, une épouse, un fils, une fille…
Il a levé la main, m’a interrompu.
— Je laisserai le destin décider, a-t-il dit en se levant. En ce moment, il ne vous est pas très favorable.
Ils sont venus m’arrêter deux jours plus tard. Dussert m’a-t-il dénoncé ou bien les sans-culottes des sections visitaient-ils toutes les maisons des aristocrates ? Ils ont enfoncé les portes, fouillé les meubles, sondé les murs, persuadés que je possédais moi aussi une « armoire de fer ». Ils étaient une dizaine, arrogants, haineux.
Ils m’ont décrété d’arrestation et le soir même j’étais jugé et condamné.
J’étais accusé d’être l’un des organisateurs du complot du 10 août. J’avais aussi voulu soulever les prisonniers de l’Abbaye. J’étais le complice de Louis Capet, ci-devant roi de France. J’étais coupable d’avoir commandé aux Tuileries les gardes suisses dont le feu de roulement avait causé la mort de centaines de patriotes.
On m’a condamné à mort aux cris de « Vive la Nation ! » et j’ai retrouvé la prison de l’Abbaye et les quelques survivants des massacres du début du mois de septembre.
Je n’ai voulu parler à aucun d’entre eux, refusant de mêler ma voix aux lamentations et aux malédictions. Tous espéraient la victoire prochaine du duc de Brunswick et ils rêvaient du châtiment qu’on infligerait à la populace.
J’ai préféré me retirer dans ce coin qu’éclaire, ce soir, la bougie que j’ai obtenue d’un geôlier en échange de deux bagues.
Que ferai-je de ces anneaux dans la fosse commune où l’on va me jeter demain matin ? Que deviendront mes doigts quand on aura répandu sur mon corps de la chaux vive ?
J’écris donc, et je veux le faire toute la nuit pour retenir la vie par les cheveux, ne pas laisser vide une seule seconde, pour tenter de comprendre ce qui m’arrive et détruit le monde qui était le mien. Je veux dire ce que je ressens, ce dont je me souviens, ce que je prévois.
Ils vont tuer le roi et la reine, et peut-être leurs enfants, comme on nous tue. Et je m’interroge une nouvelle fois : qu’avons-nous fait pour être livrés à cette sauvagerie ? Nos souverains n’ont-ils pas toujours voulu le bien de leurs sujets et la grandeur du royaume ? N’ont-ils pas convoqué les Etats Généraux ?
Mais à quoi bon ressasser ces événements et leurs conséquences ? Les chroniqueurs les jugeront.
Moi, dès le printemps de 1789, j’ai senti monter la haine, la rage même, contre nous, contre tous ceux qui possédaient des biens et dont les familles, depuis des siècles, constituaient les piliers du royaume.
Parfois, on lançait des pierres contre ma voiture et les mendiants tendaient la main comme on montre le poing. Leurs remerciements, quand je leur faisais l’aumône, ressemblaient à des insultes.
Je me souviens de ces attroupements et de ces cris dans la rue de Montreuil et tout au long du faubourg Saint-Antoine, le 28 avril 1789. J’étais dans la voiture du duc Louis-Philippe d’Orléans. Nous allions à Vincennes. La troupe barrait les rues. La foule des ouvriers assiégeait la manufacture du fabricant de papiers peints Reveillon. J’ai entendu hurler : « Tirez vos couteaux ! Tuez-le ! Tuez-le ! »
Notre voiture avait été arrêtée et des femmes s’approchèrent. « Vive notre père d’Orléans ! Vive le seul et véritable ami du peuple ! » lancèrent-elles.
Leurs acclamations me gênèrent. J’étais un familier du duc, je fréquentais son hôtel, sa table de jeu, je buvais son vin, je faisais comme il se doit des compliments à la duchesse et je n’avais jamais cru que ce cousin du roi pût jouer sa partie contre le souverain.
Le duc s’est penché à la portière, il a dit :
— Allons mes amis, du calme, de la paix, nous touchons au bonheur.
Cette phrase a achevé de me mettre mal à l’aise. Les accusations de complot dont la Cour bruissait, assurant que le duc rêvait de s’asseoir sur le trône de France à la place de Louis XVI, me parurent tout à coup fondées.
Louis-Philippe d’Orléans ne comprenait-il pas que son ambition était une torche qu’il jetait dans un pays où tant de gens, avocats, parlementaires, miséreux, écrivains, manouvriers sans terre, paysans sans récolte, attendaient l’incendie ?
Un homme qui marchait près de la voiture qui avait recommencé à avancer, roulant au pas, se frayant difficilement un chemin dans la foule où continuaient de retentir les cris de mort contre Reveillon, interpella le duc :
— Monseigneur, c’est si long d’attendre ! Il y a des années qu’on nous promet le bonheur. Cependant nous crevons de faim et des jean-foutre de patrons parlent de réduire notre salaire à quinze sous par jour !
Le duc ne répondit pas, se bornant à faire un geste de la main, comme s’il bénissait l’émeute qui grondait.
Il se tourna vers moi, me fixant, le visage sans expression :
— Dieu sait où nous allons, dit-il. Mais j’ai aussi mon opinion. Restez près de moi et vous n’aurez qu’à vous en louer. Je suis l’avenir de ce royaume.
Je me suis contenté de baisser la tête.
Quel pouvait être le destin d’un royaume qui était divisé à son sommet, alors que de toutes parts montaient les récriminations et que contre la noblesse et le clergé se dressaient le Tiers Etat et la rue ?
J’appris le soir de ce 28 avril que la maison Reveillon avait été saccagée, incendiée, que les troupes avaient dû ouvrir le feu et que l’on dénombrait plusieurs centaines de tués et plus d’un millier de blessés parmi les insurgés. Les émeutiers avaient affronté avec des bâtons ou les mains nues les baïonnettes et les fusils des soldats.
Ce jour-là, je compris que nous allions connaître la tempête.
Elle s’est déchaînée et elle m’a emporté.