Allons où nous appellent les signes des Dieux et l’injustice de nos ennemis ! Alea jacta est !
Prologue
Le proconsul Caius Julius Caesar parcourt les rues de Ravenne. Il retient avec ses bras croisés les pans de sa toge que soulève le vent glacé de cette journée d’hiver. Il entend les murmures des centurions de sa XIIIe légion qui le suivent à quelques pas. Asinius Pollion, un jeune homme aux cheveux bouclés en qui il a toute confiance, marche auprès de lui. César s’arrête au bord des pâturages qui entourent la ville.
L’herbe est couchée par les rafales du vent, et on devine à l’extrémité de cette étendue mamelonnée les courtes vagues grises de l’Adriatique.
C’est dans cette mer que se jette le Rubicon, une petite rivière, un torrent qui roule depuis les Apennins des eaux boueuses et marque la frontière entre la Gaule cisalpine et l’Italie.
La loi romaine est précise : un proconsul qui passe, à la tête de ses troupes, de la rive nord de la Cisalpine à la rive italienne du Rubicon devient un criminel proscrit de la République.
Faut-il prendre ce risque ?
César se souvient du rêve qu’il a fait cette nuit, de cette femme au visage dissimulé par un voile. Elle l’a invité, lascive, offerte, à le rejoindre sur sa couche, à l’aimer. Il s’est avancé vers elle, l’a enlacée comme un amant impétueux, éprouvant un plaisir intense, peut-être le plus fort qu’il ait jamais connu – et cependant il a possédé tant de corps de femmes et d’hommes… Mais au moment où il s’est redressé, la femme a dévoilé son visage et il a reconnu les traits de sa mère, Aurelia Cotta.
Il s’est réveillé le corps couvert de sueur, essayant de comprendre le sens de ce songe incestueux. Et il s’est souvenu d’un rêve semblable, en Espagne, au début de sa carrière, il y a presque vingt ans de cela. Mais aujourd’hui, que signifie cette union avec sa mère ? Doit-il violer l’interdit, pénétrer avec ses légions en Italie, puis dans Rome ?
Jules César lève les yeux. Le ciel de ce 11 janvier 491 est d’un bleu sombre, presque noir au dessus de la mer. Les Dieux y traceront-ils un signe ? Parleront-ils ? L’inviteront-ils à traverser le Rubicon pour devenir maître de Rome, pour ne plus être seulement un ambitieux de cinquante-deux ans, ce proconsul qui vient de conquérir la Gaule d’au-delà des Alpes, qui a envoyé à Rome butin et prisonniers, et parmi eux l’Arverne Vercingétorix qui, sous les murs d’Alésia, est venu s’agenouiller devant lui, jetant ses armes aux pieds de son vainqueur ?
Cette victoire n’est-elle pas le signe ? La Fortune ne l’accompagne-t-elle pas depuis sa naissance, le 13 juillet 101, dans une famille qui prétend avoir des origines divines ? Et n’est-ce pas lui l’héritier, et donc le descendant de Vénus, le grand pontife de Rome depuis 63 ?
Comment les Dieux pourraient-ils l’abandonner, alors qu’il veut couronner sa vie, lui donner un sens, en rassemblant autour de Rome, autour de lui, toutes les terres conquises, les provinces d’Orient et l’Espagne, la Grèce et cette Gaule qu’il vient de faire plier, la rattachant à Rome ?
Il doit franchir le Rubicon !
Que peut-il attendre de ces sénateurs qui gouvernent à Rome, dans ce qui n’est plus qu’une ombre de la République ?
César se tourne. Il appelle à ses côtés d’un mouvement de la tête les hommes qui viennent d’arriver à Ravenne après avoir fui Rome. Il dévisage Curion, Antoine, Cassius, Hurtius – peut-être le plus fidèle, le chef de son secrétariat. Certains ont dû quitter la ville sous des déguisements, de crainte d’être arrêtés, assassinés. Hurtius a décrit la détermination des sénateurs à priver César de tout pouvoir tant ils craignent ses légions, sa volonté de gouverner seul, de s’appuyer sur le peuple. Ils ont choisi Pompée, l’imperator vainqueur en Orient, pour l’écraser. Ce n’est pas la République qu’ils défendent mais leur influence, leurs biens, leurs affaires. Ils ne veulent pas des réformes de César. Que deviendraient-ils si ce dernier instituait la monarchie à son profit !
César se penche, écoute Curion répéter que les sénateurs ont décidé le 7 janvier de lui retirer le proconsulat de la Gaule. Ils ont désigné pour le remplacer l’un de ses ennemis, Domitius Ahenobarbus. Que lui restera-t-il ? Que pourra-t-il sans ses légions ? Il n’aura plus d’avenir politique. Et s’il ne cède pas, il sera l’ennemi public de Rome !
César serre ses bras, il a froid. A-t-il jamais éprouvé cette sensation qu’une poigne glacée lui écrase la nuque ? Et pourtant il a souvent combattu au premier rang de ses légions. Il a arraché les enseignes aux mains des fuyards pour se jeter en avant. Il a chassé son cheval du champ de bataille pour montrer à tous qu’il allait se battre son glaive à la main, comme un simple légionnaire. Il a affronté les pirates, navigué sur l’Océan, le long des côtes d’Armorique. Il a franchi la mer pour poser le premier pied romain sur la terre de grande Bretagne. Et deux fois, il a passé le plus large des fleuves, celui qui borde les forêts de Germanie, le Rhin.
Cependant il hésite à traverser ce torrent, ce Rubicon…
Il chuchote en approchant sa tête d’Asinius Pollion :
— Renoncer à franchir cette rivière fera mon malheur, mais la franchir fera peut-être celui de l’humanité.
Il faudra combattre, légion contre légion, Romains contre Romains. Il faudra conduire la guerre contre le Sénat et Pompée. Mais y a-t-il d’autres lois que celles de la force ? Comment la Fortune et la Victoire choisiraient-elles un homme qui renoncerait à la force ?
César saisit la poignée de son épée. Tant de fois depuis ses premiers combats, quand il avait à peine vingt ans et qu’il faisait la guerre en Orient, il a eu ce geste, prononcé cette phrase qu’il répète à nouveau, d’une voix rauque, serrant l’épée :
— Voilà qui me protégera.
C’est la lame qui doit trancher.
Il parle rapidement à ses hommes qui l’entourent.
Que des centurions et des cavaliers, des hommes sûrs et éprouvés, traversent le Rubicon sous la conduite de Quintus Hortensius…
Il pose sa main sur l’épaule du jeune homme.
Qu’ils aient pour seules armes leurs épées, qu’ils se saisissent de la première ville d’Italie au-delà de la rivière, Ariminum (Rimini). Qu’ils ne créent aucun tumulte, qu’ils ne tuent ni ne blessent personne, et que, maîtres de la ville, ils attendent.
César pèse sur l’épaule d’Hortensius. Il éprouve en sentant le corps jeune se tendre comme une corde d’arc une excitation mêlée d’émotion. Il est le chef, celui que les hommes suivent et pour qui ils sont prêts à donner leur vie parce qu’il incarne la force, la Fortune, la Victoire. Et qu’ils l’ont déjà vu vaincre Arioviste le Germain et Vercingétorix le Gaulois.
— Allez, ordonne-t-il.
Les hommes s’éloignent.
Maintenant, il faut donner le change tout au long de cette journée du 11 janvier 49, car les espions de Pompée et du Sénat doivent grouiller dans Ravenne, et la force est multipliée par la surprise.
César s’assied sur les gradins d’un petit amphithéâtre. Dans l’arène, les gladiateurs s’affrontent au milieu des cris. Il semble suivre leurs duels alors qu’il regarde au loin, vers ces pâturages que traverse le Rubicon, vers cette mer où la rivière s’engloutit.
Puis il examine, en s’efforçant de donner tous les signes de l’intérêt, les plans d’une école de gladiateurs. De temps à autre, il lève la tête vers le ciel qui s’assombrit. La nuit tombe. Ce sera le moment du choix. Mais les Dieux parleront-ils ?
D’un pas lent, il quitte l’amphithéâtre. On le suit avec respect. Il va chez lui se préparer pour le souper.
Les esclaves se pressent. La pièce où il entre est envahie par la vapeur chaude. Il s’allonge. On le masse. Les mains glissent sur sa peau, sur sa tête chauve, son corps osseux et musclé. Il aime ce moment où chaque muscle se détend sous la caresse des doigts, la pression des paumes. Il ferme les yeux.
Mais l’heure n’est pas à ces plaisirs auxquels il s’est si souvent abandonné. Quelle plus grande jouissance que la Victoire couronnant la force ?
Il se redresse lentement, les yeux mi-clos, les lèvres serrées. D’un geste, il demande qu’on verse de l’eau froide. Tout son corps se bande, il se sent jeune et invincible.
Il entre dans la salle où il a convié quelques proches à souper. Il sourit. Il observe. Il attend sans impatience que la nuit soit enfin pleine.
Il sera temps alors de tromper les convives, de les inviter à continuer de dîner. Il sortira, sera rejoint par quelques hommes avertis, leur donnera rendez-vous au bord du Rubicon, à l’aube, puis partira dans la direction opposée dans une voiture attelée de mulets empruntée au boulanger voisin.
La nuit du 11 au 12 janvier 49 est une masse noire et glacée. Les Dieux vont-ils parler ?
Le pas des mulets est lent, hésitant. Le vent froisse les buissons. On se perd. Est-ce un signe ? Un avertissement divin ? Un homme passe qui indique le chemin vers la rivière.
Voici les rives du Rubicon qui sortent peu à peu de la nuit, mais restent enveloppées d’un brouillard épais. César saute de la voiture, marche vers le petit pont qui enjambe la rivière. Il distingue, rassemblées à quelques pas, les cohortes de la XIIIe légion, leurs enseignes brillant dans la grisaille. Il se sent à la fois résolu et hésitant.
— Maintenant, nous pouvons encore revenir en arrière, murmure-t-il, mais une fois que nous aurons franchi ce pont, tout devra être réglé par les armes.
Il pose la main une nouvelle fois sur la poignée de son épée.
Il avance vers la rive qui se dégage du brouillard. Des pâturages descendent en pente douce vers la rivière qui, au moment des crues, les irrigue. Il fait un geste, donne un ordre : qu’on lâche un troupeau de chevaux, qu’ils aillent paître au bord du Rubicon, que ce soit là comme une offrande pour rendre les Dieux propices.
— A tout prendre, dit-il en regardant longuement les chevaux galoper, se frotter les uns contre les autres, brouter puis hennir, levant haut leur tête, il n’y a qu’un coup périlleux à jouer. Poussons en avant !
Voilà la vie. Elle n’est rien si on ne la parcourt pas aussi librement que ces chevaux. Leur galop le long du Rubicon est l’image de ce qu’est le destin d’un homme que les Dieux ont choisi pour vaincre.
Tout à coup, un son aigu s’élève, venant de la rive.
Un homme est là, assis, presque nu malgré le froid, ses cheveux se mêlant à sa barbe bouclée. Il joue du chalumeau, ses doigts agiles courent le long du tuyau, faisant naître un chant qui peu à peu emplit l’aube.
Des bergers se sont approchés de lui, et bientôt des soldats se joignent à eux. Certains de ces légionnaires portent accrochée au cou leur trompette.
César observe la scène que le jour peu à peu éclaire d’une lumière vive. Brusquement, le joueur de chalumeau se lève. Il est de grande taille, et sa beauté dans le soleil naissant est éclatante.
Est-ce enfin le signe ?
L’homme saisit la trompette d’un légionnaire et commence à se diriger vers le Rubicon en sonnant la marche avec une puissance allègre et entraînante.
Il passe sur l’autre rive du fleuve où il continue de jouer. Il faut saisir cet instant.
César s’avance vers le petit pont. A chaque pas qu’il fait, il sent que sa poitrine s’ouvre, s’emplit de force, que son corps se jette en avant.
Il se retourne vers les cohortes.
— Allons où nous appellent les signes des Dieux et l’injustice de nos ennemis ! s’écrie-t-il. Alea jacta est ! Le sort en est jeté !
Chapitre I
Tu ne dois pas seulement apprendre à te battre avec tes bras mais aussi avec ta parole et ton esprit…
César se souvient d’abord de sa mère.
Il la voit droite et fière recevant les visiteurs dans la grande villa romaine du quartier de Subure que dominent les collines de l’Esquilin, du Viminal et du Quirinal. Il fait chaud, étouffant. Mais le jardin de la villa est vaste. La rumeur des rues commerçantes, les voix qui tombent des immeubles de plusieurs étages où s’entasse la plèbe, les cris des bouviers sont en partie recouverts par le bruit des fontaines du parc.
C’est près de l’une d’elles, ornée d’une statue de Vénus, que sa mère se tient, dans l’ombre d’un pin dont la voûte haute couvre tout un angle du jardin.
Les visiteurs qui, par la voie d’Argileta, descendent des villas patriciennes bâties sur l’Esquilin s’inclinent devant elle, Aurelia Cotta, petite-fille et fille de consul, cousine de trois sénateurs.
César attend qu’elle pose sa main sur son épaule, qu’elle dise d’une voix claire et ferme :
— Voici mon fils, Caius Julius Caesar, qui par son père descend des fondateurs de Rome, de Iule, fils d’Enée, prince troyen, lui-même fils de Vénus.
Il sent la main maternelle qui appuie comme si elle voulait qu’ainsi ce qu’elle dit pénètre en lui, qu’il n’oublie jamais qu’il est d’une lignée, d’une famille, une gens apparentée aux Dieux et à l’un des derniers rois légendaires de Rome, Ancius Marcius.
Il entend. Il est héritier des Dieux, héritier des rois.
Il faut qu’il soit digne de sa mère, de la famille, de la gens Julii, de ce père, donc, Caius Julius, magistrat de Rome mais seulement questeur puis préteur. L’homme est silencieux, effacé, souvent absent pour de longues périodes, voyageant en Grèce, semblant à son retour ne pas remarquer ce fils au corps maigre, aux cheveux noirs, aux yeux perçants brillant dans la peau pâle.
Alors c’est vers sa mère que César se tourne après avoir dans le jardin pris sa leçon de maniement d’armes, montrant sa vivacité en parant tous les coups, son agilité en bondissant, sa force en frappant durement sur le bouclier du maître d’armes qui le félicite puis l’oblige à courir, à nager, à lutter, et qui, lorsqu’il faiblit, lui dit qu’il porte le nom de Caesar.
L’un de ses ancêtres a choisi pour la première fois ce patronyme pour rappeler qu’il avait tué un éléphant carthaginois, et le mot éléphant se disait « caesar » dans la langue de la ville rivale, aujourd’hui détruite. Qu’il se souvienne qu’il est aussi descendant de héros, de l’un de ceux qui ont défendu Rome et vaincu Carthage. De cela aussi, il doit être digne.
Sa mère s’approche, elle ne le félicite pas comme il l’espérait mais l’entraîne loin du maître d’armes, dans cette partie du jardin que le soleil n’atteint jamais. Là les buissons sont denses, l’eau coule en cascade. César s’assied près d’elle sur un banc de marbre.
Elle dit :
— Tu ne dois pas seulement apprendre à te battre avec tes bras mais aussi avec ta parole et ton esprit. Tu ne pourras servir Rome et honorer ta lignée que si tu sais agir avec toutes les forces que tu as en toi. Ecoute…
Elle se lève, l’entraîne vers le mur de brique qui entoure le jardin. Des esclaves taillent des arbres, bêchent. Ils s’écartent.
— Ecoute, répète-t-elle.
Des cris, des hurlements viennent aussi battre le mur, comme des vagues puissantes.
Il faut, dit Aurelia Cotta, que son fils sache que la vie d’un descendant des Dieux et des rois est comme une traversée sur une mer déchaînée. Mais il ne peut rester au port. Il doit faire le voyage en se servant de sa force, de son esprit, et alors la Fortune et la Victoire seront à ses côtés. Il sera guidé par Venus Victrix, la Vénus victorieuse.
Elle lève la main, montre les collines, le Forum voisin, le quartier de Subure, et reprend :
— On se bat dans Rome. On pourchasse des hommes, on égorge. Les proscrits sont traqués.
Lui, César, doit comprendre même s’il n’est qu’un enfant, né il y a si peu d’années, sept seulement.
Elle s’interrompt, lui confie que c’était au plus chaud de l’année 101, quand les blés sont mûrs, l’air immobile, que tous, son père, elle, espéraient qu’enfin, après la naissance de deux filles, un garçon naîtrait. Et il est venu, Caius Julius Caesar.
Il est donc le descendant de la gens Julii, et sa tante Julia, la sœur de son père, est mariée au consul Marius, le soldat qui avec ses légions a arrêté les Teutons et les Cimbres, sauvé Rome des Barbares germains l’année même de sa naissance.
— Le peuple l’a voulu consul, ajoute-t-elle, et six fois le Sénat s’est incliné devant la plèbe, mais les sénateurs, les puissants qui s’appellent patres, Pères de la patrie, craignant pour leurs privilèges, ont cette fois choisi contre lui Sylla, et depuis on se bat, on se tue, guerre de Romains contre Romains qui affaiblit Rome, et les peuples jadis soumis se soulèvent contre elle, en Grèce, en Orient !
César écoute. Elle lui parle de Cinna, l’allié de Marius dans cette guerre civile du peuple qui se laisse séduire, acheter, qui va de l’un à l’autre. Et ce sont ceux qui disposent de l’argent et des légions qui l’emportent…
Les cris deviennent plus aigus. Les esclaves ont arrêté leur travail, ils sont aux aguets, baissant la tête comme pour cacher leurs yeux étincelants, leur rictus de haine.
— Ils se sont soulevés en Sicile, poursuit Aurelia Cotta. La force seule peut imposer la loi de Rome.
L’enfant suit sa mère qui s’éloigne puis s’immobilise près de la fontaine au centre de laquelle se dresse Vénus.
Sa mère le fixe, lui caresse les cheveux, les joues, puis annonce d’une voix sourde :
— Tu vas vivre dans le temps des guerres. Elles ont commencé, elles ne cesseront que le jour où un homme fort, victorieux, protégé par les Dieux, empêchera les Romains de s’entre-tuer. Mais tu es si jeune, mon fils, que tu devras d’abord voir les Romains affronter d’autres Romains, partisans de Marius et de Cinna contre les soldats de Sylla, alors que le peuple se divisera. Et il faudra faire aussi la guerre aux Barbares.
Elle a enveloppé de son bras l’épaule de son fils, elle regarde autour d’elle.
— Sylla a été désigné par le Sénat pour commander les légions qui vont se battre contre le roi Mithridate qui fait égorger tous les citoyens romains et tous ceux qui sont clients de Rome. Et toi aussi, un jour, tu devras affronter les Barbares, ceux d’Orient, et ceux des forêts du Nord…
La rumeur du quartier de Subure s’est faite plus forte. Hurlements de femmes, injures de soldats, ordres de centurions, menaces de chefs de bande aussi violentes que des aboiements de chien.
— Il faudra donner au peuple sa part, continue Aurelia Cotta. Les riches, les sénateurs, les patriciens – elle montre les villas qui s’étagent sur la colline de l’Esquilin – ne peuvent se réserver le butin des conquêtes de Rome, les terres. C’est sagesse de partager. Tout citoyen romain doit pouvoir survivre sur la terre de Rome !
Il la suit dans le péristyle.
L’heure est venue de rejoindre dans la bibliothèque Marcus Antonius Gniphon qui doit déjà avoir disposé la tablette de cire et le stylet pour les exercices d’écriture, et le boulier pour apprendre à compter. Puis viendra le moment de la lecture, celui que préfère César quand il doit répéter les phrases d’Homère.
Il aime cette langue grecque qui, jour après jour, lui devient aussi familière que le latin. Enfin Marcus Antonius Gniphon l’obligera à déclamer, à parler de la voix forte des orateurs. Et César aperçoit sa mère qui se tient sur le seuil de la bibliothèque et l’écoute. Il se redresse alors, prend de l’assurance, improvise en grec ou en latin pour voir sur son visage cette expression de ravissement qui le comble.
Après, Marcus Antonius Gniphon lui parlera de la Gaule cisalpine d’au-delà du Pô, celle qui est séparée de l’Italie par le Rubicon, puis de la Gaule Chevelue, au-delà des Alpes, que se partagent les tribus gauloises, qui est menacée au nord par les Germains et que flanque au sud, le long de la Méditerranée, la Gaule narbonnaise.
Le grammaticus Gniphon évoque avec flamme ces pays, lui dont les origines sont gauloises, puis il raconte ses voyages à Alexandrie, à Athènes, à Rhodes, là où sont les grandes écoles de rhétorique, où l’on apprend à connaître les écrivains et les philosophes grecs.
Ces leçons du grammaticus, César les reçoit chaque jour après les exercices du corps, l’apprentissage du combat et du maniement des armes.
Ensuite viendront les heures douces et parfumées des bains et des massages. Des femmes et de jeunes hommes le lavent, répandent une huile qui efface la fatigue, détend et assouplit les muscles, et leurs mains n’ignorent aucune partie du corps.
Parfois, César devine que sa mère le guette et, nu dans la chaleur qui emplit la pièce d’une vapeur grise, il est troublé par cette silhouette qui se tient devant l’entrée.
Elle s’avance, César se raidit. Il sait qu’elle va exiger qu’on l’asperge d’eau glacée et qu’elle va lui dire qu’il ne doit pas grelotter, qu’il doit rester aussi insensible qu’une statue de marbre. C’est à cette condition qu’il sera fort, qu’il vaincra.
— Car tu devras combattre, Caius Julius Caesar, des Romains, des Barbares, et te méfier de tous, de ceux-là aussi – elle désigne les esclaves – qui guettent la faiblesse des hommes libres, comme des chacals.
Il marche à nouveau près d’elle sous le péristyle. Il regarde ces fresques qui dans l’ombre des colonnes font surgir Vénus, Mars, Apollon, Jupiter, Dieux tutélaires des rois, fondateurs de Rome, des scènes de batailles livrées par Rome contre les Gaulois, les Teutons et les Cimbres. Et l’une des mosaïques montre le premier des Julii Caesares, tuant de son javelot l’éléphant carthaginois.
— Tu dois être plus fort que chaque bête sauvage, que chaque homme, dit encore Aurelia Cotta. Et si tu ne peux pas l’être par le corps, sois-le par l’agilité de ton esprit. Tu es fils de Dieu, fils de roi, fils de deux gentes glorieuses, celles des Cottae et des Julii. Tu es mon fils, Caius Julius Caesar.
Chapitre II
Il n’a pas seize ans… Il sait déjà que l’argent est, avec le glaive et la parole, l’une des sources du pouvoir.
César se retourne, il cherche sa mère des yeux. Aurelia Cotta se tient à deux pas derrière lui et, d’un regard, elle l’encourage. Elle a le visage grave. Autour d’elle, ces hommes en toge blanche, ces femmes parées, sénateurs et patriciennes, membres de la famille des Julii et des Cottae, et au premier rang de cette petite foule qui a envahi l’atrium, Marius et Cinna, les maîtres de Rome depuis que Sylla est parti avec ses légions combattre Mithridate dans ce royaume du Pont qui borde la mer Noire et en Grèce où, dit-on, les troupes du Barbare ont égorgé plus de quatre-vingt mille citoyens romains.
Il se retourne encore. Sa mère incline la tête, l’invite à avancer, à s’approcher des Dieux Lares, à déposer dans ce foyer du sacrarium devant eux la bulle d’or contenant l’amulette que son père lui avait accrochée au cou le jour de sa naissance, afin de le protéger durant toute son enfance.
Mais aujourd’hui, c’en est fini de l’enfance. Les esclaves ont apporté ce matin la toge virile, blanche. Et sa mère est entrée peu après dans sa chambre, soulevant avec émotion la robe prétexte, blanche mais bordée d’une large bande pourpre.
César fait quelques pas, dépose la bulle d’or dans le foyer des Lares, puis fait face à sa mère, à la foule des proches. La cour est inondée par la lumière du soleil de mars qui pénètre à travers l’ouverture centrale de l’atrium.
Aurelia Cotta s’approche, l’embrasse, mais il semble qu’elle n’a plus la même attitude. Elle est plus distante, manifestant une sorte de respect. Il ressent ce changement avec fierté, exaltation et une légère tristesse.
A lui de prendre la tête du cortège qui, précédé par des esclaves qui ouvriront un passage dans la foule de Subure, se rendra jusqu’au Forum où il a été inscrit sur la liste des citoyens de Rome.
Il avance à pas lents, sans regarder autour de lui cette cohue bigarrée, bruyante, la plèbe où se retrouvent les citoyens romains et les Italiens qui ont fait la guerre pour obtenir de Marius ce titre et ces mêmes droits. Ils veulent comme citoyens le droit de vote dans les comices, afin d’élire les tribuns de la plèbe. Ils réclament une part dans la distribution des terres, des grandes propriétés ou des colonies que Marius et Cinna, contre l’avis de la plupart des patriciens, de la majorité des sénateurs, veulent mettre en œuvre, grande loi agraire qui rappelle ce qu’ont cherché à réaliser, il y a presque une cinquantaine d’années, les tribuns de la plèbe Tiberius et Caius Gracchus, tous deux morts, l’un assassiné, l’autre, vaincu, demandant à un esclave de le tuer.
César sent, malgré le tumulte, que la plèbe de Subure lui est favorable parce qu’il est le neveu du consul Marius, qu’il appartient à ce groupe des patriciens qui, comme Cinna aussi, sont favorables à la loi agraire et gouvernent avec l’appui de la plèbe, favorisant les plus pauvres.
On applaudit le cortège qui entre dans le Forum, on salue les populares, on houspille les sénateurs optimates qui refusent la loi agraire et qui se tiennent à l’écart, sur les marches qui conduisent à la Curie.
C’est là, dans cette partie nord du Forum, que Caius Julius Caesar va devenir citoyen de Rome. Il n’a pas seize ans.
Il contemple les hautes colonnes des temples qui bordent la via Sacra. Il sait que sa vie va se dérouler là, dépendre de ce qui se décidera dans la Curie, dans ces conciliabules de sénateurs, dans ce jeu d’intrigues. Et que le peuple, dans ses assemblées, pèsera lui aussi sur son destin. La plèbe choisit les candidats à certaines magistratures. Elle peut se rebeller. Il faut la séduire, l’acheter, la nourrir pour que, la faim apaisée, elle ne devienne pas enragée. Et il faut aussi la contenir, et savoir la punir.
Tout cela, César, dans ce jour de mars, le pressent. Il faut qu’il apprenne l’art de la politique afin d’être digne de ses origines.
Il regagne la villa. Dans les jardins de l’atrium, les esclaves sont seuls, effaçant les désordres de la fête. Ils s’inclinent avec respect et humilité lorsqu’il passe près d’eux.
Ils ne sont rien.
Lui doit aller au plus haut. Et pour cela, comme il a appris le maniement des mots et des armes, il faut qu’il retourne au Forum, qu’il assiste aux séances du Sénat, aux assemblées des comices, qu’il côtoie les patriciens de la plèbe, qu’il connaisse les questeurs et les préteurs, qu’il écoute parler les meilleurs orateurs, qu’il sache qui sont ces chevaliers plébéiens, membres de l’Ordre équestre, dont il a compris en écoutant son père qu’ils détiennent l’argent, qu’ils prennent à ferme les impôts, qu’ils s’enrichissent en prêtant à tous, en dépouillant les plus pauvres et en spéculant sur le prix du blé ou la valeur des terrains.
Il sait déjà que l’argent est, avec le glaive et la parole, l’une des sources du pouvoir. Peut-être la plus puissante. Il faut donc qu’il possède cela aussi : l’argent.
Il entre dans la bibliothèque, se souvenant de cette phrase que Marcus Antonius Gniphon lui a enseignée. L’auteur en est un philosophe grec, Platon : « L’or et la vertu sont comme deux poids mis dans les plateaux d’une balance », a-t-il écrit selon Gniphon. L’un ne peut monter sans que l’autre s’abaisse.
Mais est-ce la vertu qui donne la force ?
Souvent César se mêle à la foule qui emplit le Forum, à celle qui entoure la Curie. Il écoute, adolescent maigre aux cheveux courts, les discours des sénateurs, les réquisitoires des tribuns de la plèbe. Il ne fuit pas quand surgissent des bandes d’hommes en armes qui pourchassent les partisans de Marius et de Cinna, et celles qui, à d’autres périodes, traquent les soutiens de Sylla, dont on dit qu’il va rentrer dans Rome à la tête des légions après avoir vaincu le roi Mithridate.
Marius, un temps menacé, a fui, échappant à la mort. César le voit reparaître, les vêtements lacérés, la barbe hirsute mais entouré de ses soldats. Et ceux-ci, sur son ordre, égorgent les hommes de Sylla. Les sénateurs soumis, terrorisés, désignent Marius pour la septième fois à la charge de consul.
La force peut tout ! Elle contraint les hommes à changer d’opinion, à élire Marius avec Cinna après les avoir proscrits. Et la plèbe va au gré de ceux qui la paient, qui lui donnent la terre ou le blé, qui savent l’émouvoir, la convaincre ou la terroriser.
César est fasciné par ces oscillations du peuple qui va et vient comme la houle. Il a l’impression qu’on peut utiliser ce peuple comme on le fait d’un glaive pour atteindre l’adversaire, ces patriciens aveugles, ces optimates soucieux non de Rome mais de leurs biens, de leur pouvoir.
Il observe. Il reste parfois de longues heures sur le champ de Mars parmi la foule qui se presse devant les listes de proscriptions afin de lire les noms des victimes que font afficher successivement Sylla, Marius et Cinna.
Et sur les dalles de pierre, sur les colonnes de marbre, il voit les traces de sang. Ne peut-on arrêter ce massacre entre Romains ? Faut-il sans fin s’entr’égorger ?
Ne pourrait-on calmer la tempête, et une fois le pouvoir conquis régner par la clémence sans rien abandonner de la force ?
Quand il entre dans la villa de Subure, il sent l’inquiétude. Les légions de Sylla sont en marche ; si elles l’emportent, la terreur s’abattra sur les partisans de Marius et de Cinna. Et César, neveu de Marius, sera menacé… On veut le protéger. Marius songe à le désigner pour occuper la charge de prêtre de Jupiter, flamen Dialis. Ce sacerdoce le mettrait à l’abri des vengeances. Il faut pour être élu à cette dignité appartenir à une famille patricienne.
César est tenté par cet honneur qu’on lui offre, cette fonction qui d’emblée le placerait parmi les dignitaires de Rome, lui, l’adolescent qui vient à peine de revêtir la toge virile.
Emu, il marche seul dans le jardin de la villa, un peu ivre de cette gloire nouvelle qui se présente. Il voit sa mère approcher. Il s’étonne de la violence avec laquelle elle l’interpelle, de la sévérité de son expression.
Il ne faut pas qu’il accepte, dit-elle d’une voix cassante. La charge exige qu’il ne quitte pas l’Italie, qu’il ne passe jamais plus de deux nuits hors de Rome. Il lui serait interdit de monter à cheval, de se saisir d’une épée ou de commander à des hommes armés. Est-ce là un avenir pour le descendant des Dieux et des rois, pour un fils qui doit accéder aux plus hautes fonctions et dont l’ambition doit être de gouverner Rome ?
Mais comment refuser cette dignité sans rompre avec Marius et Cinna, avec le parti de la plèbe, sans paraître rejoindre le camp de Sylla ?
Il écoute sa mère, qui le force à s’asseoir près d’elle. Elle parle les lèvres à peine entrouvertes en le fixant de ses yeux immobiles.
— Il faut, dit-elle, vouloir tout et subordonner chaque acte à ce but, écarter tout ce qui peut entraver le destin.
Il baisse la tête. Il ne sera pas prêtre de Jupiter. Il se soumet à la décision d’Aurelia Cotta.
Il suffit de quelques jours pour que sa mère organise un mariage avec la fille de l’un de ces chevaliers, manieurs d’argent, dont la richesse est la seule noblesse. Elle est là, cette Cossutia, brune timide, encore enfant. Mais elle est plébéienne, et cela interdit à César d’occuper la charge de prêtre. Le stratagème est habile !
César dévisage Cossutia, troublé par sa passivité, son regard soumis, et il se sent pour la première fois tenté de saisir une jeune fille, de se serrer contre elle dont il imagine la peau fraîche, les mains douces comme celles de ces esclaves qui le massent lorsqu’il a terminé ses exercices de maniement d’armes.
Il est enfin seul avec elle, qui reste immobile, le corps comprimé dans sa tunique. Il éprouve une sensation si intense qu’il ferme les yeux. Le désir l’empoigne comme l’une des expressions de la force.
Il lui retire d’un mouvement lent le grand châle qu’elle porte sur les épaules.
Il veut ce corps nu.
La vie est force, donc désir, la victoire, c’est aussi conquérir un corps, le posséder comme on doit dominer le pouvoir.
Après une semaine, sa mère dit : « Assez de jeux… » Elle a organisé le mariage. Elle veut le divorce vite, puisque César ne peut plus être flamen Dialis.
Comment ne pas se soumettre une nouvelle fois ? Elle insiste : « Il faut prendre ton envol ! » Marius vient de mourir. Et peu de jours après, le père succombe aussi. On accompagne ces corps vers leur tombeau, hors de Rome, les esclaves portant les portraits de cire des défunts cependant que les pleureuses hurlent, couvrant de leurs lamentations les fanfares et les chants.
César, au côté de sa mère, suit le corps de son père. Aurelia Cotta avance, le visage figé. César ne peut voir ses yeux, mais il entend sa voix qui murmure que les orages approchent.
On a compris, assure-t-elle, que son fils est une force et on veut le briser avant qu’elle se déploie. Le grand pontife Metellus, maître de la religion, a chargé César d’amendes pour avoir épousé Cossutia la plébéienne. On veut ruiner César, le priver de ce pouvoir que donne l’argent. Et Marius n’est plus là pour le protéger.
Il faut, elle élève un peu la voix, qu’il épouse la fille de Cinna, Cornelia : ainsi il aura des alliés dans cette famille puissante et riche. Telle est sa décision.
Et si Sylla regagne l’Italie, il faudra se battre. Et s’il triomphe par les armes et rentre dans Rome, il faudra le vaincre par la force de l’esprit.
Chapitre III
Qui peut se fier à la parole de Sylla, qui vient de se déclarer dictateur ?
César tend à Cornelia le gâteau d’épeautre que doivent partager l’homme et la femme le jour de leur mariage. Il a hâte que cette cérémonie finisse, tant l’atmosphère est lourde. Seule sa mère sourit, paraît heureuse de voir son fils entrer dans la famille de Cinna qui, depuis la mort de Marius, règne en dictateur sur Rome, terrorisant la ville, imposant sa politique au Sénat, favorisant les chevaliers, la plèbe, contestant la suprématie de la noblesse, organisant des distributions de blé pour les plus pauvres, faisant décréter Sylla ennemi public.
Mais il suffit que César le voie, le visage tendu, pour qu’il sache que Cinna craint le retour d’Asie de l’ancien consul. On sait que Sylla a conclu un traité à Dardanos. Les clauses en sont légères pour le roi du Pont. Mais Sylla et ses légions ont mis l’Asie au pillage, exigeant des villes de lourds tributs. Il a rempli ses coffres. Il a gavé ses soldats, qui lui sont donc fidèles, et il ne songe qu’à débarquer à Brindes (Brindisi), sur la côte adriatique de l’Italie, pour reprendre le pouvoir à Rome. Il a écrit au Sénat, annonçant qu’il vengerait ses amis, tous ceux qui ont souffert du gouvernement des populares, de la terreur exercée par Marius et par Cinna. Et le Sénat, les optimates, attendent son retour pour prendre eux aussi leur revanche, annuler les mesures en faveur de la plèbe.
Chacun de ceux qui entourent Aurelia Cotta sait cela et songe à la terreur qui va changer de sens. Les maîtres d’aujourd’hui seront les proscrits de demain !
César lit la peur sur les visages. Cinna est entouré de gardes, comme s’il craignait que les assassins à la solde de Sylla ne viennent déjà le pourchasser jusqu’ici dans la villa des Julii, le jour où il marie sa fille. Julia, veuve de Marius, la tante de César, se tient à l’écart, exprimant par toute son attitude un mépris hautain. César va vers elle. Il aime et respecte cette femme qui montre, dans cette assemblée de pleutres, de la dignité. Mais personne ne s’est approché d’elle, comme si l’on craignait de se compromettre aux yeux de ceux qui, dans cette petite foule, deviendront les courtisans de Sylla s’il rentre dans Rome en vainqueur.
César serre sa tante contre lui, puis il embrasse sa mère. Il n’éprouve aucune inquiétude. Il n’a que dix-sept ans, il ne peut imaginer que sa vie s’arrête à l’orée d’un destin que les Dieux ont patronné en le faisant naître dans ces familles distinguées par la Victoire et la Fortune.
Il se sent joyeux, plein d’élan. Il voudrait déjà se retrouver seul avec Cornelia. Il sait depuis son mariage avec Cossutia quel est le goût du corps d’une femme. Il ne conçoit même plus d’être privé de cette jouissance et il a, durant les jours qui ont suivi son divorce, demandé à de jeunes esclaves, toutes expertes, de le satisfaire. Il a aimé, restant les yeux mi-clos, dans la chaleur humide de la salle des thermes de la villa, se laisser caresser, s’efforçant de rester immobile pour mieux se concentrer sur son plaisir qui peu à peu rayonnait dans tout son corps. Et il a éprouvé une sensation aiguë, presque douloureuse, à retarder le plus possible l’instant de la satisfaction, fier de se maîtriser, heureux de pouvoir imposer sa volonté à son corps, jusqu’à l’extrême limite.
Il a découvert que l’amour aussi, comme la parole et le maniement des armes, comme la politique, l’art de mener les hommes, de les séduire ou de les combattre, exigeait un apprentissage, et que l’esprit, la volonté y tenaient comme dans toutes les autres actions humaines la première place.
Il a compris que son corps, pour se plier à l’âme, devait garder la flexibilité et la dureté du métal.
Il devait rester maigre, tranchant, acéré, il devait refuser de devenir l’un de ces gros sénateurs, de ces hommes lourds et repus que la graisse enveloppait autant que la peur qu’ils avaient de perdre leur vie.
Il tend à Cornelia un morceau du gâteau d’épeautre. Mais le grand pontife et la plupart des prêtres de Jupiter qui devraient dévoiler les augures, prononcer les phrases qui protègent l’union des époux, sont absents. Eux aussi attendent le retour de Sylla et pensent que leur sacerdoce ne les mettra pas à l’abri des égorgeurs au service du vainqueur de Mithridate s’ils ont donné des gages à Cinna.
César, avant de rejoindre sa chambre en compagnie de Cornelia, regarde ces hommes et ces femmes qui s’empressent de quitter l’atrium, de fuir cette villa des Julii, de s’éloigner de Cinna, de la veuve de Marius, pour tenter de faire oublier qu’ils se sont soumis à la dictature des chefs des populares, qu’ils ont courbé la tête sous le joug de la terreur et qu’ils s’apprêtent à rejoindre le camp de Sylla et celui des optimates, parce qu’une nouvelle terreur va les courber.
Tels sont les hommes, et César ressent pour eux du mépris et de la pitié. C’est avec cette lâcheté-là, avec cette terre humaine, qu’il lui faut bâtir son destin.
Il entraîne Cornelia.
Il doit être une lame de fer affûtée et un bloc de marbre aux angles vifs, puisque les hommes sont de sable et de boue.
Il apprécie le corps de Cornelia. Le plaisir avec elle n’a pas la même intensité que lorsque les esclaves le font surgir, lentement, entre leurs doigts et leurs lèvres, mais la douce jeune femme se laisse aimer et paraît heureuse, épouse à l’âme et au corps aussi clairs que l’eau d’une fontaine. Elle semble sans exigences, satisfaite d’attendre le retour de l’époux.
Et depuis son mariage, César est rarement présent dans la villa de Subure où il a installé, aux côtés d’Aurelia Cotta, sa jeune épouse. Il se doit de parcourir le Forum et la ville, d’assister aux séances du Sénat dans la Curie. Il se mêle à la plèbe. Il observe les sénateurs qui acceptent les lois que leur impose Cinna, ce consul qui s’est désigné lui-même sans prendre leur avis et qui tente de s’appuyer sur les populares, sur la plèbe qu’il flatte et nourrit pour s’opposer au retour de Sylla.
César se tait, il apprend la politique. Il apprend les hommes, le pouvoir, donc il apprend la trahison et la lâcheté, la flatterie et la vanité, l’ambition et l’avidité, et aussi la précarité de la force.
Il voit Cinna essayer de lever des troupes, d’engranger du blé, de faire rentrer les impôts pour organiser sa défense contre les légions de Sylla dont les navires approchent de Brindes. Mais qui pourra, si elles débarquent, résister à des soldats rendus plus impatients encore par le butin qu’ils ont acquis en Asie et leur désir d’obtenir, après toutes ces années de guerre loin de l’Italie et de Rome, de l’argent, des terres, les droits des vétérans ?
César n’est pas surpris quand il apprend que Cinna, qui s’était rendu à Ancône pour prendre la tête de ses troupes, a été assassiné au cours d’une mutinerie. Que faire, alors que les galères de Sylla ont débarqué à Brindes six légions, près de trente-six mille hommes décidés à vaincre et bénéficiant dans Rome de l’appui des optimates, de la majorité du Sénat, de tous ceux qui ont eu à souffrir de la loi agraire ou qui n’ont accepté que contraints l’attribution par Marius de la citoyenneté romaine à tous les Italiens vivant au sud du Pô ? Les Gaulois de la Cisalpine réclament déjà le même avantage ! Et les optimates, qui ont vu la suprématie de la noblesse remise en cause, souhaitent aussi la victoire de Sylla.
César ne veut pas participer aux combats que livrent les derniers partisans de Cinna avec des troupes formées pour une bonne part d’Italiens. Comment pourraient-elles vaincre les légions aguerries ?
Il attend. Il jouit de ces jours incertains. Cornelia est déjà grosse d’un enfant à naître. Une fille, qu’il nommera Julie et qui voit le jour alors que les troupes de Sylla entrent dans Rome.
On entend leurs cris de triomphe depuis les jardins de la villa des Julii. Elles ont tout au long de leur marche, de Brindes à Rome, égorgé, exterminé les populations des villes qui résistaient.
Maintenant, elles veulent répandre le sang dans Rome. Elles massacrent, non loin du quartier de Subure, plusieurs milliers de prisonniers qui ont été conduits au Circus Flaminius, proche du Capitole, du Forum et de la Curie.
Les sénateurs, comme César dans sa villa, entendent les hurlements et les supplications des victimes.
Des bandes parcourent les rues, menaçantes, tuant qui leur paraît hostile, choisissant au hasard mais se jetant le plus souvent sur les riches chevaliers qui ont soutenu Marius et Cinna et qu’ils vont tuer afin de les dépouiller de leurs biens, butin qu’ils se partagent cependant que Sylla se fait désigner comme dictateur par un Sénat soumis une fois de plus.
César a décidé de ne pas fuir. Qui peut échapper à son destin ? Et son destin est de monter au sommet, comme un fils des Dieux et des rois, et non de périr à dix-huit ans, sous la lame d’un mercenaire de Sylla.
Il reste souvent près de sa fille Julie, ou bien il continue ses exercices de maniement d’armes dans le jardin.
Puis il sort, arpentant la ville, insoucieux du danger, protégé par quelques esclaves. Qui oserait s’en prendre à un descendant de Vénus et de Mars ? A un jeune homme qui n’a encore assumé aucune charge politique, qui semble n’avoir de goût que pour les plaisirs de la vie, et dont on commence à dire qu’il aime plus que de raison les jouissances du corps, qu’il est toujours en quête d’une femme, et peut-être d’un jeune garçon.
Certes, il est le neveu de Julie, la veuve de Marius, et il a épousé Cornelia, la fille de Cinna. Mais il n’a pas pris part à la terreur. Et il est patricien, membre d’une des plus nobles familles de Rome. Il sait que sa mère fait agir tous les membres de la gens des Cottae pour qu’ils obtiennent de Sylla qu’il n’attente pas à la vie d’un jeune homme inoffensif. Mais qui peut se fier à la parole de Sylla, qui vient de se déclarer dictateur ?
Au sénateur qui lui demande de faire connaître la liste des futures victimes « car nous ne voulons pas te prier de pardonner à ceux que tu as délibéré de faire mourir, mais bien d’ôter le doute à ceux que tu as résolu de sauver », Sylla répond qu’il ne sait pas encore qui il a résolu d’épargner.
— Déclare au moins ceux que tu veux faire mourir, insiste-t-on.
On dit à César que Sylla a souri, accepté de publier des listes de proscrits, mais seulement de ceux dont le nom lui était revenu, quatre-vingts noms un jour inscrits sur des affiches, mais deux cent vingt le lendemain. Et Sylla a dit au peuple rassemblé qu’il « proscrirait à la journée ceux qui lui viendraient en souvenance ».
César écoute.
Les Dieux décideront seuls de son destin. Mais il faut savoir aider les Dieux.
Il ne se laissera donc pas égorger comme un mouton.