XO EDITIONS

Editions XO

Entre l’ombre et la lumière

  • • Mémoires
  • • avec la collaboration de Lionel Duroy
  • • Parution : 1 avril 2004
  • • 416 pages
  • • Format : 153 x 240 mm
  • • Prix : 21,90 euros
  • • ISBN : 9782845631953
  • • 32 pages couleur (en 2 cahiers)
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Traduit en 1 langue
  • Présentation

    Quand je repense à mes premiers pas, en Bulgarie, il me semble que jamais enfant ne fut plus heureux de découvrir le monde. Et pourtant, jamais le monde n’avait été plongé dans un tel malheur. Je suis née le 15 août 1944. Des côtes de la Manche à la mer Noire, toute l’Europe était alors à feu et à sang…

    Fuyant la dic­ta­ture sta­li­nienne qui s’est abat­tue sur la Bulgarie, Sylvie, son frère aîné Eddie et leurs parents débar­quent à Paris à l’aube du 24 décem­bre 1952. Elle a huit ans, elle ne parle pas un mot de fran­çais. Son père, musi­cien, trouve de l’embau­che dans une tri­pe­rie des Halles. Durant quatre ans, la famille va vivre dans une petite cham­bre d’hôtel, rue Montmartre.

    L’exil fait de Sylvie une enfant soli­taire et rêveuse. Elle se des­tine alors au théâ­tre. Et c’est grâce à son frère, com­po­si­teur de jazz, qu’elle enre­gis­tre tout à fait par hasard son pre­mier disque avec Frankie Jordan, Panne d’essence… En quel­ques semai­nes, elle est pro­pul­sée « Collégienne du twist » dans toute la presse, une autre vie com­mence !

    Égérie de la géné­ra­tion yéyé, elle entre alors de plain-pied dans la folie des années 60, les Beatles, Elvis Presley, son mariage avec Johnny Hallyday, le tour­billon des concerts qui se suc­cè­dent et les voya­ges inces­sants, Londres, Rome, New York, Moscou, Tokyo, Rio…

    Pour la pre­mière fois, Sylvie Vartan raconte sa vie comme une confi­dence, celle de la star qu’elle est, et celle, moins connue, de la femme – la nais­sance de David, sa ren­contre avec Tony Scotti, jusqu’à l’adop­tion de l’ado­ra­ble Darina à Sofia, comme un retour aux sour­ces, comme un nou­veau voyage, comme un bon­heur retrouvé.

  • Extrait

    Quand je repense à mes premiers pas, en Bulgarie, il me semble que jamais enfant ne fut plus heureux de découvrir le monde. Et pourtant, jamais le monde n’avait été plongé dans un tel malheur. Je suis née le 15 août 1944. Des côtes de la Manche à la mer Noire, toute l’Europe était alors à feu et à sang. Nous-mêmes avions dû fuir Sofia bombardée par les Américains. Mon père nous avait installés dans un village de montagne, mais lui continuait à travailler en ville chaque jour de la semaine, et il ne nous rejoignait que le week-end. Mes parents survivaient difficilement, et cependant je n’ai pas le souvenir d’un accablement quelconque, comme si leur confiance en eux-mêmes, en l’avenir, avait fait écran au désastre qui nous menaçait.

    Ils avaient trente ans en 1944. J’ai sous les yeux une photo qui les représente en maillot de bain, chastement enlacés, sur un fond de cascade. Papa est grave, maman est lumineuse. Ils ont la beauté éthérée des anges, et l’on devine que toutes les flammes de l’enfer ne suffiraient pas à détruire ce qui les unit. La photo doit dater d’une année peut-être avant ma naissance. Ils se baignent dans l’Isker, la rivière qui traverse le village de Lakatnik où mon père avait mis les siens à l’abri des bombardements. Les siens, je veux dire ses parents, sa femme et mon frère Eddie.

    Ce sont ces visages que j’ai découverts autour de mon berceau, au milieu de l’été 44. Ceux de Slava et Robert Vartan, mes grands-parents, celui de ma mère, Ilona, baigné de cette grâce particulière qui m’a fait aimer la vie malgré l’horreur du moment, celui de mon père, Georges, sombre et romantique, celui d’Eddie, enfin, de sept ans mon aîné. Pour être tout à fait complète, je dois ajouter les visages des Brink, la famille qui partageait notre maison de Lakatnik et qui n’allait plus cesser d’accompagner mon enfance : Mia, André, et leur fille Janine, alors âgée de deux ans.

    Papa et André Brink s’étaient rencontrés au lycée français de Sofia, bien avant la guerre. Puis chacun s’était marié, et ils s’étaient perdus de vue quand ils se croisèrent sous les bombardements, cherchant l’un et l’autre un refuge pour leur famille. Le premier qui dénicha la maison de Lakatnik fit venir le second, si j’ai bien compris, et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes tous ensemble dans ce village des Balkans.

    Maman et Mia Brink, qui ne se connaissaient pas, devinrent comme des sœurs, et le demeurent aujourd’hui, à quatre-vingt-dix ans. Elles durent se débrouiller pour se procurer de quoi nourrir tout le monde, et en particulier la petite Janine qui, au début de leur exil, avait à peine un an. L’inquiétude et les difficultés les rapprochèrent. Elles vivaient loin de leurs maris toute la semaine, soutenues par le seul homme de la maison, mon grand-père, qui, une ou deux fois par jour, devait descendre jusqu’au village par un sentier escarpé pour en remonter à dos d’homme l’eau potable de toute la maison. Papa et oncle André arrivaient le samedi, par le train de Sofia, rapportant ce qu’ils pouvaient pour alimenter la cuisine. Par l’un de ces hasards curieux de la vie, ils exerçaient alors l’un et l’autre le même métier – responsables des relations avec la presse –, mon père à la légation de France, André Brink, qui est hollandais, à la légation des Pays-Bas.

    Puis maman se trouva enceinte de moi, et Mia fut à ses côtés pour la soulager et préparer l’événement. Où allait-elle accoucher ? Cela les préoccupa tous. Pour Eddie, maman était restée chez elle, à Sofia, et une sage-femme était venue. On ne pouvait pas renouveler l’opération dans cette maison de montagne qui n’avait pas le confort. Ils découvrirent alors un petit centre hospitalier, l’« hôpital des ouvriers », à Iskretz, un village situé à une dizaine de kilomètres de Lakatnik, et il fut entendu que je viendrais au monde dans ce coin oublié de la guerre.

    Iskretz et Lakatnik sont reliés par le chemin de fer, et je suppose qu’il ne devait y avoir qu’une ou deux liaisons par jour, car ma mère, de peur d’arriver trop tard, se présenta beaucoup trop tôt à la maternité. Papa s’était mis en congé, pensant que ma venue était imminente, aussi chaque matin débarquait-il à Iskretz le cœur battant, les bras chargés de douceurs pour maman – et les douceurs n’étaient pas faciles à attraper en ce temps-là ! Cependant, rien ne se passait, et c’est maman, à la fin, qui se mit en colère :

    — Georges, pourquoi cet enfant ne vient-il pas ? Je veux rentrer chez nous, j’en ai assez de cet hôpital…

    Papa repartit pour Lakatnik, bien embêté lui aussi, et il remontait de la gare quand il apprit la grande nouvelle : j’étais née en son absence, alors que, seul dans le train du retour, il commençait à se faire un sérieux souci. Les douceurs m’avaient bien profité – je pesais cinq kilos ! –, et, à y regarder de plus près, j’étais donc arrivée un 15 août, jour béni pour maman qui plaçait depuis toujours en la Sainte Vierge ses plus grandes espérances.

    J’avais une tache sur la main gauche, comme une couronne surmontée d’une petite croix, et tante Mia m’a raconté qu’en sortant de la maternité maman se fit accoster par une Tzigane qui, voyant cette marque, lui prédit que la vie me gâterait. Dans la situation où se trouvait alors la Bulgarie, alliée timorée de l’Allemagne nazie, désormais prise en tenaille entre les armées de Staline et celles de Roosevelt, c’était une prédiction osée, voire carrément risible ! Je devine pourtant qu’elle toucha maman, certaine au fond d’elle-même que la Vierge ne nous abandonnerait pas. Cette tache devait nourrir mes rêves d’enfant – je me vois encore fascinée d’y deviner tel et tel signe – jusqu’au jour où elle disparut comme elle était venue, mystérieusement.

    Si j’essaie de superposer mes premiers souvenirs d’enfant et les quelques photos de notre vie à Lakatnik, il me revient aussitôt des sensations de couffin douillet dans une cuisine aux fenêtres embuées, l’intonation de tendres exclamations, un parfum de potage et, invariablement, la sérénité lumineuse et rassurante du regard de ma mère… Je n’ai aucune perception d’un danger quelconque. Les visages qui se penchent au-dessus du mien sont le reflet d’un bonheur tranquille, éternel, et les mains qui se tendent toujours solides et pleines d’assurance. Le premier sourire enfantin que je croise est celui de Janine Brink qui marche déjà, elle, tandis que je me traîne à quatre pattes d’une pièce à l’autre – dans la cuisine, c’est encore de la terre battue.

    Mes premiers pas, je les fais sur la terrasse, au milieu du bel été 1945, en m’accrochant aux barreaux de fer. Je porte une robe blanche et des chaussures rouges. Maman prétend que je ne peux pas avoir de souvenirs si précoces, mais, moi, je sais bien que si. Cet été-là, alors que la guerre est finie et que les hommes de Staline n’ont pas encore pris le pouvoir à Sofia, nous nous baignons en famille dans le petit torrent qui court juste au-dessus de la maison avant de se jeter dans l’Isker. Nous mangeons sur l’herbe, le soleil chauffe agréablement les galets au bord de l’eau, les champs sont piqués d’edelweiss et de minuscules marguerites dont j’arrache les pétales. Bleu pâle et jaune, voilà, ce sont exactement les couleurs qui me viennent quand je songe à ma petite enfance. Eddie porte une culotte de cuir, comme les écoliers tyroliens ; je m’intéresse beaucoup à lui, mais ça n’est pas réciproque. Il ne fait qu’aller et venir, essoufflé, flanqué d’autres grands qui n’ont pas non plus de temps à perdre avec moi.

    A d’autres moments, seule, depuis notre balcon j’observe une maison minuscule accrochée au flanc de la montagne, en face. Il n’y a que des nains, j’en suis certaine, pour habiter une chaumière si petite, si dangereusement suspendue, et j’aimerais les surprendre en train de grimper chez eux. J’aimerais tellement ! Ces nains m’attirent et me font un peu peur. Inlassablement je les guette, mais ils doivent s’en douter parce que jamais je ne les verrai. Ça n’est pas comme la sorcière qui monte jusque chez nous par le raidillon de la gare et dont les exclamations joyeuses me terrorisent… Celle-là, je voudrais disparaître pour ne plus la voir. Elle est tout habillée de noir et, en dépit des mots réconfortants de maman qui paraît beaucoup l’aimer, je n’imagine pas pire cauchemar que d’aller dans ses bras.

    Cependant, j’apprends à aimer l’air frais des matins à la montagne, cristallin et coupant, comme lavé par la nuit. A chercher des yeux les chèvres aux premiers échos de leurs clochettes, à reconnaître les bruits du village, le sifflement assourdi des locomotives à vapeur, le couinement des cochons, les aboiements des chiens ici ou là, et les cris lointains des hommes. Le soupir de soulagement de mon grand-père, aussi, quand il se déleste de sa cruche pleine d’eau, ces cruches en grès si lourdes qu’on entrepose à la cave. Et les odeurs ! Les odeurs qui rythment les saisons et qui insensiblement me pénètrent. Celle du foin coupé, celle de la terre après l’orage, celle des lampes à pétrole… Je me souviens de jours de neige, également, mais pas de ciel gris. Non, pas de ciel gris. Il me semble que, dès l’instant où j’ai ouvert les yeux, tout était ensoleillé. C’est curieux, il a bien dû pleuvoir pourtant… Sans doute, mais ces premières années n’en restent pas moins lumineuses. Oui, jaune et bleu.

    Les soirées sont gaies. Pendant que les enfants dorment, les adultes jouent aux cartes autour d’un petit verre. Ou grand-père et papa jouent de l’accordéon, et les autres chantent. Ça, c’est oncle André qui me l’a raconté. « Ton grand-père était un homme magnifique. Généreux, élégant. » André et papa, après ces années si périlleuses, pensaient en avoir fini avec l’angoisse au jour le jour. Ils étaient heureux d’être là, simplement, en famille, auprès de leurs femmes. Sur les photos de cette époque, maman et tante Mia, si jolies l’une et l’autre, arborent le même sourire timide, comme si elles n’en revenaient pas d’avoir toute la vie devant elles pour chérir enfin maris et enfants. Toute la vie devant elles !

    Avec le retour à Sofia, une page sombre se tourne, croient-elles, au profit d’une autre, pleine de promesses. Certes, la Bulgarie est dans le camp des vaincus, et il ne faut pas s’attendre que la vie soit rose du jour au lendemain, mais ni maman ni tante Mia ne rêvent de luxe. La paix leur suffit bien ; pour le reste, elles savent qu’elles peuvent compter sur leurs propres forces pour transformer le quotidien, si misérable soit-il, en quelque chose de chaud et d’harmonieux.

    Le quotidien, c’est d’abord se loger. Les Brink retrouvent leur appartement et nous nous installons, nous, dans la maison de mon grand-père. Qu’est-il arrivé à l’appartement qu’occupaient mes parents avant la guerre ? Je crois qu’il a été plus ou moins détruit par les bombardements. Dans la maison de mon grand-père, donc. Et je ne serais sans doute pas la femme que je suis aujourd’hui, obstinément confiante en la vie, jusqu’à l’entêtement, si je n’avais pas vécu dans cette maison les premières années de mon enfance. Tout ce que j’aime et respecte, c’est ici que je l’ai appris.

    C’est une villa ancienne, pleine de poésie, dont le crépi jaune accroche joliment le soleil au printemps et qu’une véranda verte prolonge sur le jardin. Elle est l’âme de mon grand-père, l’âme offerte à la petite fille que je suis. Ma grand-mère y est bien présente aussi, je l’entends s’affairer dans la cuisine en compagnie de maman, mais je ne la vois pas aller et venir. Je ne vois que mon grand-père. C’est un homme grand et un peu sévère, qui ne néglige jamais aucun détail de sa tenue. L’été, il porte des culottes courtes, comme Clark Gable, ses mollets sont strictement tenus dans des chaussettes hautes qui jaillissent de bottines au cuir souple et lustré. J’admire surtout ses lacets aux boucles lourdes, ainsi que sa chemise blanche ouverte, impeccablement repassée. L’hiver, il porte une cravate et, sous son veston, un gilet barré d’une chaîne en or.

    Il n’y a pas sur terre un homme plus puissant que lui, et son univers, fait d’ordre et de respect, ne laisse aucune place au doute ni à tous ces sentiments plus ou moins voisins du désenchantement. Mon grand-père a foi en l’éternité ou, s’il ne l’a pas, il a l’élégance de faire comme si, de sorte que le monde qu’il me donne à voir me remplit de certitude et de force. Il est sans cesse en train de ranger ou d’arranger, adversaire obstiné du désordre et de la décrépitude. Quand il n’y a rien à réparer, eh bien, il encaustique, graissant et nourrissant tous les vieux bois précieux que recèle sa maison. Aujourd’hui encore, l’odeur de la cire me rend comme par miracle ma sérénité d’enfant.

    A la belle saison, il se préoccupe du jardin. Il arrache les mauvaises herbes, retourne la terre autour des arbustes, traque les fourmis, les limaces, et puis, enfin, il taille ses rosiers. Si soigneusement, si sévèrement… Quoi qu’il fasse, il prend tout son temps, et je crois que rien ni personne n’aurait le pouvoir de l’interrompre. Sauf moi ! Oui, pour moi il s’interrompt, lève le nez de son ouvrage, et soudain ses yeux se plissent, tout son visage s’illumine.

    — Djidjika ! Mais où étais-tu passée ?

    Moi, je hausse les épaules, je ne sais pas, j’étais sûrement là, dans la cuisine avec maman ou grand-mère.

    — Reste donc dehors, l’air te fait du bien…

    Alors il cherche quelque chose du regard et, quand il l’a trouvé, il me tend la main.

    — Viens, tu vas manger une poire ! Je crois que cette fois, ça y est, elles sont mûres !

    Les poires de septembre ! Il cueille pour moi la plus lourde, et puis il sort son canif et c’est comme une cérémonie, comme la communion, plus tard : il coupe des petits quartiers qu’il me glisse dans la bouche.

    — C’est bon, Djidjika ?

    — Mmoui, mmoui…

    — Bien sûr que c’est bon ! Et puis, avec ça, tu vas grandir, fais-moi confiance.

    Elles étaient incomparables, ces poires, fraîches et sucrées, à peine croquantes, et si parfumées…

    Qu’est-ce qu’il y a exactement, comme arbres, dans son jardin ? Je me souviens des rosiers, des dahlias, du poirier, et puis de nos deux sapins. Celui d’Eddie est déjà très haut, le mien est à peine plus grand que moi. Mon grand-père n’a pas pu, comme il l’a fait pour Eddie, le planter exactement le jour de ma naissance.

    Après le déjeuner, nous nous installons ensemble à l’ombre de la maison. Lui prend le fauteuil d’osier et, le dos bien droit, il déplie son journal. Il a chaussé ses grosses lunettes rondes, et je pense qu’à ce moment-là même les mouches, qui n’ont peur de rien, doivent avoir peur de lui ! Moi, je prends le fauteuil transat et je dois dormir. C’est un ordre de maman. Chaque jour, après le déjeuner, elle nous regarde quitter la table, main dans la main, lui avec son journal encore plié.

    — Fais une bonne sieste, ma chérie, profites-en bien parce que, un jour, tu auras envie de dormir, tu sais, et tu n’en auras plus le temps…

    Vingt ans plus tard, cette phrase tant de fois répétée bercera mes tournées comme un refrain amer et doux lorsque je chercherai le sommeil, allongée sur la banquette arrière de ma voiture, entre deux concerts… Les mères ont toujours raison, mais elles ont raison trop tôt, et je faisais donc semblant de dormir, les paupières à demi closes, en attendant que mon « Dedi » ait fini le journal.

    — Et si on dessinait un peu, Djidjika ?

    C’était le signal, je sautais du transat et nous retournions dans la maison. On avait rabattu les persiennes, elle était délicieusement fraîche, baignée de cette pénombre dorée des après-midi d’automne, et parfois le parfum sucré des confitures ou d’un gâteau aux amandes se mêlait à celui de l’encaustique.

    Mon grand-père dessinait et peignait avec talent, comme mon père, mais en ce temps-là je ne savais pas grand-chose de papa, qui travaillait sans arrêt, tandis que mon grand-père était à la retraite. Il sortait ses crayons de couleur, admirablement rangés dans une boîte métallique dont le couvercle était décoré d’un paysage de sommets enneigés – des Caran d’Ache, un véritable trésor – et il m’apprenait le dessin. Je retenais surtout le respect, celui de ses crayons dont les mines étaient aussi soignées que ses ongles, celui des couleurs dont je découvrais l’étendue, la richesse, celui du travail bien fait, car il y avait un début et une fin à chaque séance, et il n’aurait pas été convenable d’abandonner en cours de route sous un prétexte quelconque. D’autres fois, il me lisait un conte, ou une poésie que je répétais après lui et apprenais très vite. Plus tard, à l’école, je serai constamment la meilleure en poésie, en récitation. J’aurais voulu qu’il le sache.

    Il n’y avait pas vraiment de salle de bains dans la maison. Ce qui en faisait office était une cabane au fond du jardin qui abritait une baignoire en bois que l’on remplissait d’eau tiède à l’aide d’un broc. Maman me rejoignait pour le bain du soir. Une femme qui se prénommait Ivanka, et qui me faisait un peu peur, l’aidait à charrier l’eau. Ensuite, on m’enroulait jusqu’aux yeux dans un drap pour éviter que je ne meure de froid en retraversant le jardin et on me ramenait à la maison. C’était l’heure où Eddie et moi rôdions autour de la cuisine. Les jours où ma grand-mère préparait le yaourt, le climat y était lourd, tendu, presque dramatique. Les faitouts étaient enveloppés d’une couverture pour conserver la chaleur, et il ne fallait à aucun prix écarter cette couverture et soulever le couvercle. Il est probable que nous le faisions quand même, car la méfiance était perceptible à notre approche !

    A l’heure du dîner, on se retrouvait tous autour de la table ronde, une lourde table d’acajou, sous l’autorité de mon grand-père. On ne s’asseyait pas n’importe où, chacun avait sa place. La mienne était exactement dans l’axe de la fenêtre du jardin, de sorte que j’apercevais chaque soir, tout au fond, derrière le poirier, une petite lumière rouge qui tremblotait dans la nuit et me nouait le ventre. C’était la maison de la sorcière, il n’y avait aucun doute !

    Cette sorcière, il m’arrivait de la croiser quand je me promenais avec maman sur le sentier de terre battue qui longeait le bout du jardin. C’était une vieille femme épouvantable, tout habillée de noir comme celle de Lakatnik, complètement édentée, terriblement fripée, et qui allait en pendulant, agrippée à un mauvais bâton. Avant de la connaître, je n’imaginais pas que pût sérieusement exister un être aussi terrifiant. Où se terrait-elle, la nuit ? C’est en apercevant pour la première fois la lanterne rouge que la chose m’avait sauté à l’esprit : cette fenêtre-là ne pouvait être que la sienne ! Depuis, à chaque dîner je la surveillais, parcourue de frissons délicieux à l’idée qu’elle ne pouvait rien contre moi, défendue comme je l’étais par tous ceux qui m’aimaient : mon inflexible grand-père, ma douce et silencieuse grand-mère, papa et maman dont je partageais la chambre, Eddie, enfin, qui n’avait peur de rien. Sans cette frayeur, je n’aurais peut-être pas si fortement ressenti le bonheur d’être chez soi, protégée par les siens.

    L’hiver, j’oubliais la sorcière, qui devait fermer ses volets bien avant l’heure du dîner. L’hiver, je regardais tomber la neige derrière les vitres embuées de la véranda. Des flocons énormes, grands comme des mouchoirs, qui recouvraient petit à petit la belle arithmétique du jardin, les palissades, les toits alentour, et ce spectacle me fascinait à tel point que je ne voyais plus les heures passer. A la fin, je me croyais soudain seule au monde. Alors c’était bien d’entendre Fifi, le canari de mon grand-père. L’été, je trouvais triste qu’il soit enfermé dans sa cage laquée de rouge, mais, dans ces moments-là, j’étais contente pour lui.

    — Tu vois, Fifi, je lui disais, tu as quand même de la chance d’être dans une maison. Qu’est-ce que tu ferais dehors avec toute cette neige, hein ? Tu aurais très froid, et personne ne te donnerait des graines.

    Parfois, c’était moi qui les lui donnais, ses graines, mais sous l’œil de mon grand-père qui l’aimait beaucoup.

    Je pense que c’est cet hiver-là, mon premier hiver à Sofia, que j’ai fait très peur à tout le monde en m’empoisonnant. Eddie était au lit avec une bronchite, et moi aussi je toussais. Nous avions été confiés à ma grand-mère, je la vois encore occupée à repriser des chaussettes avec une espèce de champignon en bois, concentrée sur son ouvrage à tel point qu’elle m’avait un peu oubliée. Eddie avait des boîtes de cachets sur sa table de nuit, et j’ai profité de son sommeil pour les lui manger l’un après l’autre, pensant qu’il avait de la veine d’avoir tous ces bonbons. La scène d’après, je suis à l’hôpital, dans les bras d’une dame, avec un tuyau qui me rentre dans la bouche. En louchant, je peux voir qu’il est rouge. J’essaie de ne pas pleurer, mais par instants le chagrin, ou la peur, me submerge. « Du calme, du calme, tu vas bientôt voir ta maman ! » me dit la dame en me serrant plus fort. Je la cherche éperdument, je pense que je vais mourir étouffée si elle ne vient pas tout de suite. Pourtant, je n’ai aucun souvenir de son arrivée. J’ai su, depuis, qu’avec l’aide de ma grand-mère maman m’avait follement secouée par les pieds, la tête en bas, en comprenant soudain où étaient passés les médicaments d’Eddie, et pourquoi je dormais si profondément en plein après-midi, moi qui ne voulais jamais faire la sieste. Avant de courir à l’hôpital, sa petite fille comme un chiffon dans les bras, le cœur vidé. Pauvre maman…

    De cette époque, je n’ai conservé que de rares images de papa. Il travaillait toujours à la légation de France, en centre-ville, et j’imagine qu’il partait tôt le matin pour ne revenir qu’au moment du dîner. La maison de mon grand-père était dans les faubourgs de Sofia, mais le tramway passait à proximité, et on entendait sa petite cloche depuis le jardin. Ce tramway est associé, dans mon esprit, à l’univers lointain de mon père, aussi je suppose qu’il l’emportait le matin pour nous le ramener le soir. Parfois, papa doit me porter jusqu’à mon lit, car j’ai encore en mémoire cette sensation délicieuse de m’endormir dans ses bras. D’autres fois, il s’assoit au bord de mon lit et me chante des chansons françaises : Trois jeunes tambours, Jean de la Lune… Alors, moi, je tends la main et je caresse le haut de ses joues, à cet endroit où la peau est douce et légèrement rosée. Lui sourit, sans cesser de chanter. Il lui arrive aussi de me raconter les opéras de Wagner, l’histoire de Siegfried qui s’empare du trésor des Nibelungen, ces nains terrifiants, après avoir vaincu leur roi. Ou encore Parsifal et sa lance magique…

    Le dimanche, papa est avec nous. Et ce dimanche-là est historique : j’ai trois ans et on va m’emmener pour la première fois chez le photographe. Tout doit être mis en œuvre pour que je sois souriante et de bonne humeur. J’en ai le sentiment, en tout cas, car jamais papa et maman ne m’ont courtisée de la sorte. Maman m’a frisé les cheveux, avec ces fers qui ressemblent à des tenailles et qu’on met à chauffer sur les braises – « Surtout ne bouge pas, ma chérie, sinon je risque de te brûler ! » Ensuite, elle les a rassemblés dans un ruban qui fait un gros nœud sur le côté. Je porte une robe de piqué blanc avec un col brodé et des manches bouffantes. En louchant vers le bas, je peux contempler les motifs de mon col, et même essayer de les compter. Maman me laisse longuement m’admirer devant la glace : ce que j’aime surtout, ce sont mes cheveux frisés, moi qui les ai si raides au naturel, mais à vrai dire je ne me reconnais pas…

    — Adorable ! s’écrie-t-elle, tout en me pinçant doucement les joues pour les colorer.

    Ensuite, nous passons à table. Pour le dessert, papa a rapporté mes gâteaux préférés, des cornets en chocolat remplis de crème fouettée.

    Eddie aussi doit être photographié, et papa l’a aidé à lisser ses cheveux, à boutonner sa veste. Je le trouve mignon, je voudrais le lui dire, mais je n’ose pas. Cette fois, nous ne prenons pas le tramway pour nous rendre en ville, mais une de ces confortables calèches qui font encore office de taxis à Sofia. Toute la famille endimanchée dans une jolie calèche ! A ce moment, mes parents ont sûrement la conviction de n’avoir négligé aucun détail pour que la fête soit réussie, et je suis, de fait, assez bien disposée. Les choses se gâtent brutalement à la vue du photographe. C’est un homme extrêmement agité, pour qui ce que je peux dire ou penser importe peu puisqu’il parle de moi à la troisième personne : « On va mettre la petite fille comme ci, on va mettre la petite fille comme ça… » Il guette l’approbation de mes parents, mais ne me voit pas, ne m’entend pas. Après m’avoir perchée au faîte d’un tabouret qui me paraît immense, devant un pupitre minuscule, il ne cesse plus de sautiller pour placer ses appareils. Il est grotesque, et je le déteste de plus en plus.

    — Voilà, voilà, souffle-t-il, eh bien, nous sommes prêts, si la petite fille veut bien sourire…

    La petite fille ne veut pas sourire, non, elle ne voit pas pourquoi elle sourirait à ce bonhomme qui se cache maintenant sous un drap noir ! Tout cela lui semble ridicule et elle affiche un air résolument boudeur.

    Je devine que mes parents furent consternés en recevant mon portrait. Mais, par une de ces ironies charmantes de la vie, cette première photo officielle fut certainement celle qui a le plus fait rire.

    Je vois aussi papa aux beaux jours. Nous retournons alors dans la maison de Lakatnik, pour les vacances ou le week-end, avec les Brink bien souvent. Prendre le train pour la montagne me remplit d’excitation. C’est une expédition, ce voyage, et j’essaie d’en garder chaque instant. Je me penche à la fenêtre pour apercevoir la locomotive, son lourd panache gris chargé de particules qui me picotent les joues, le front, et m’entrent parfois dans les yeux. La fumée s’engouffre dans le compartiment, et quand je rentre la tête, ivre de plaisir et de vent, j’aime respirer cette odeur si particulière de fer et de charbon. Et puis guetter le sifflement déchirant au moment de plonger dans l’obscurité des tunnels, alors attendre la lumière comme une délivrance dans le vacarme ahurissant, et retrouver avec bonheur le rythme saccadé des roues, tac-tac, tac-tac, que la proximité des parois rocheuses amplifie de temps à autre jusqu’à me faire cogner le cœur…

    Des mois ont passé, tante Mia et oncle André ont eu un second enfant, une petite fille baptisée Simone. Elle est encore trop petite pour jouer dans la rivière avec nous, mais elle a les bonnes proportions pour être notre bébé si nous sommes des mamans, par exemple, ou si Janine seulement est une maman et moi la dame de l’hôpital, avec son épouvantable tuyau rouge et ses énormes bras. Papa joue de l’accordéon, le soir, et c’est ainsi que je découvre combien il est musicien, combien il peut être émouvant aussitôt qu’il se met à jouer d’un instrument. A Sofia, dans la maison de mon grand-père, il lui arrive aussi de s’installer au piano quand il a une minute.

    Un jour, comme nous l’écoutons tous, je surprends les larmes de maman.

    — Tu pleures ! Mais pourquoi ?

    — C’est rien, ma chérie, l’émotion… Ton père joue si merveilleusement !

    Papa composait aussi, et c’est peut-être par ce talent-là, si propice à la poésie, au romantisme, qu’il a su toucher le cœur de maman.

    Elle avait dix-huit ans quand il l’a vue pour la première fois. Elle travaillait dans une pâtisserie viennoise du centre-ville, et lui faisait son service militaire. Elle irradiait d’une lumière particulière, délicate et secrète, le regard traversé par instants d’éclairs gris, presque métalliques. Vingt ans plus tard, papa en était encore bouleversé. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Par le fils des propriétaires de la pâtisserie, un dénommé Costa, il découvrit qu’elle était hongroise, orpheline de père, et en charge d’une famille nombreuse que la mère ne parvenait pas à nourrir. Ses patrons la tenaient en grande estime. En si haute estime, apprit papa, qu’ils la destinaient secrètement à leur fils Costa, souhaitant qu’elle prenne plus tard la direction de l’entreprise…

    Ilona venait, en effet, de perdre son père, Rudolf Mayer, un architecte de Budapest connu pour avoir conçu là-bas l’une des dernières grandes églises, celle de Kobagna. Il s’était installé à Sofia, avec sa famille, au lendemain de la guerre de 14-18, sollicité par les autorités bulgares qui manquaient d’architectes pour reconstruire, et agrandir, la capitale. Il travaillait à cet énorme chantier, avec enthousiasme et passion, se souvient maman, quand un ulcère à l’estomac l’emporta, durant l’hiver 1932, contraignant ses plus grands enfants à interrompre leurs études pour chercher du travail.

    Au début, maman feignit de ne pas être impressionnée par les bonnes manières de papa. Il avait obtenu de Costa d’être présenté à la jeune fille et, depuis, il fréquentait assidûment la pâtisserie. « Il est mignon, mais il est trop petit », disait maman à sa mère.

    Un soir, il l’attend à la fermeture de la boutique et, tout de suite, il lui déclare qu’il veut l’épouser. « Les aventures ne m’intéressent pas, dit-il, je veux que vous soyez ma femme. — Je ne suis pas libre, rétorque maman, je dois m’occuper de ma mère et de mes petites sœurs. Et puis je vais vous dire quelque chose de pas très gentil : vous êtes trop petit. Voyez, je suis plus haute que vous ! » Alors papa : « Mais la taille, ça n’a aucune importance, c’est la tête qui compte. Regardez Napoléon ! »

    Maman n’était pas loin d’être conquise ; néanmoins, elle avait fort à faire avec ses sœurs. « C’est un Bulgare ! protestaient-elles. Et en plus, il est plus petit que toi… » Est-ce qu’une Hongroise, pays de grande culture, pouvait sérieusement s’abaisser à épouser un Bulgare ? Elle devait se le demander en son for intérieur, car elle finit par consulter sa mère :

    — Qu’est-ce que je fais, maman ?

    — Tu écoutes ton cœur, tu n’écoutes pas tes sœurs.

    Maman dit donc oui à Georges Vartan, oui, elle voulait bien l’épouser, et alors ils commencèrent à se promener bras dessus, bras dessous dans les parcs de Sofia. C’est ainsi qu’arriva aux oreilles de mon grand-père le bruit que son fils était fiancé. Il n’en avait pas le plus petit soupçon et il avait, en outre, une autre idée pour son garçon : une jeune Albanaise, issue d’une famille immensément riche et respectable. Qui était donc cette fille qui menaçait ses plans ?

    — Ilona, ma fiancée, répliqua papa.

    Mon grand-père prit sur lui pour ne pas se mettre en colère, mais, quand il apprit qu’elle était hongroise, il explosa :

    — Une étrangère ! Il n’en est pas question, mon fils.

    — Eh bien, dans ce cas, je m’en vais, je quitte la maison.

    Le ton monta, ma grand-mère dut intervenir, et mon grand-père lâcha finalement :

    — Bon, présente-la-nous, voyons au moins à qui nous avons affaire…

    Maman : « Ma petite belle-mère, dès qu’elle m’a aperçue, elle m’a prise dans ses bras, m’a embrassée. Le papa, lui, il a fait comme si je n’existais pas, il ne m’a pas adressé la parole. En moi-même, je songeais : “ D’où sort-il, celui-ci ? Pour qui se prend-il ? Nous, les Hongrois, sommes des gens fins et cultivés, on dirait bien qu’il ne le sait pas… ” En sortant, j’étais furieuse et, comme Georges me raccompagnait, je lui ai lancé : “Ecoute, je t’aime beaucoup, mais je ne veux plus t’épouser ! Ton père refuse ce mariage, il me regarde de haut, comme si j’étais moins que rien, et jamais il ne m’aimera.” »

    Après cette première rencontre, papa posa ostensiblement sur le piano la photo de sa jolie fiancée. Quand son père voulut l’enlever, il dit que, si on ne le laissait pas épouser maman, il partirait pour l’Italie, ou deviendrait un voyou. Sa mère, de nouveau, vint à son secours, et il fut décidé que les deux familles allaient au moins se voir. Maman vint avec sa mère, son frère aîné et ses sœurs – ils étaient huit enfants. Mon grand-père ne dut pas être très chaleureux, ni convaincu, car, aussitôt après, maman dit à papa : « Tu expliqueras à ton père que, s’il n’a pas confiance en ma famille, il n’a qu’à demander des renseignements à l’ambassade de Hongrie. »

    L’histoire ne dit pas s’il osa le faire, mais le mariage de mes parents fut finalement célébré le 9 février 1936. Sofia aussi, sous un épais manteau de neige, s’était habillée de blanc pour l’événement, et c’est donc à bord d’un traîneau fleuri de perce-neige qu’ils gagnèrent l’église.

    A partir de ce jour, mon grand-père considéra maman comme sa propre fille. Un peu trop à son goût, peut-être.

    — Vous savez, Ilona, lui annonça-t-il au lendemain de son mariage, dans ma famille, les femmes ne travaillent pas. Je crois qu’il serait plus convenable que vous cessiez désormais de fréquenter cette pâtisserie.

    — Excusez-moi, bon papa, rétorqua maman, mais ma mère est veuve, j’ai des petites sœurs, et je veux être libre de pouvoir les aider comme je l’entends. Aussi je retournerai à la pâtisserie.

    Mon grand-père avait certainement pesé de tout son poids pour que papa, qui avait une âme d’artiste, ne cède pas à la tentation d’en faire son métier. Il aurait pu être musicien, ou peintre, ou encore sculpteur, puisqu’il pratiquait ces trois modes d’expression avec un égal talent (avec tout de même une préférence pour la musique). Au moment de son mariage, papa occupait donc un bureau à la Compagnie d’électricité que dirigeait encore mon grand-père. Je ne sais pas exactement ce qu’il y faisait, mais maman se souvient qu’il n’y allait jamais avec plaisir. Cependant, la Compagnie d’électricité était encore aux mains de la France, et c’est par ce biais que le poste d’attaché de presse à la légation de France lui fut finalement offert. Elevé au lycée français, dans le culte de ce pays qu’adorait mon grand-père, papa parlait couramment le français. Comme mon grand-père qui, lui aussi, me chantait, enfant, des chansons bien françaises, comme J’irai revoir ma Normandie, ou encore Le soleil a rendez-vous avec la lune, de Trenet.

    De ma petite enfance, si merveilleusement protégée, j’allais bientôt basculer dans l’enfance et découvrir qu’un monde existait au-delà des barrières du jardin de mon grand-père. De ce monde, parcouru de sourdes menaces, d’une insoupçonnable cruauté, je n’avais qu’une vague idée, grâce à la sorcière qui me paraissait résumer à elle seule tout ce qu’on pouvait croiser de plus effrayant sur terre. Quant au chagrin, je l’avais déjà éprouvé à la mort de mon lapin Pouhtcho, si doux et tendre, qui m’avait laissée en larmes, impuissante et démunie face à ce que les adultes appellent sobrement « la perte ». J’avais perdu mon lapin, oui, mais je ne soupçonnais pas que l’on pût également perdre sa maison, son pays, et même les êtres les plus précieux qui nous font un rempart, et que l’on aime plus que tout, et qui nous aiment plus que leur propre vie.

    Outre mon lapin, j’avais de la perte une expérience vécue qui m’avait rapprochée de maman et que je situe, précisément, à la charnière entre la petite enfance et l’enfance. C’était à Varna, une station balnéaire sur la mer Noire. Nous étions là pour quelques jours, dans une maison de location, j’avais trois ou quatre ans et je découvrais la mer. Ce soir-là, papa devait nous conduire au cirque et, en attendant, maman arrangeait ses bigoudis devant la glace. Quelqu’un avait ouvert la porte du jardin, au-delà c’était l’inconnu et, puisque c’était ça, je sortis pour chercher encore la mer dont l’immensité me laissait sans voix. Je ne sais plus exactement ce qui se passa ensuite, mais je dus marcher longtemps sur la plage et, à un moment, la mer et le sable durent salir mes jolies socquettes, celles qu’on m’avait mises pour le cirque, parce que je me vois en train de chercher de l’eau pour les nettoyer.

    Maman dit que deux ou trois heures s’écoulèrent entre l’instant où ils constatèrent ma disparition et celui où elle m’a retrouvée. Deux ou trois heures de cauchemar, durant lesquelles papa et Eddie alertèrent la police pendant que maman partait seule, sur son vélo, à ma recherche. J’avais déniché une fontaine dans un parc, et je lavais soigneusement mes socquettes quand je l’ai entendue. Elle pédalait comme une folle, tout en sanglotant et en criant mon nom : « Syl-vie ! Syl-vie ! »

    Quand elle m’a aperçue, j’ai cru qu’elle allait tomber, et puis elle m’a serrée dans ses bras, et je ne peux pas oublier comme elle tremblait, comme son cœur cognait. Elle m’avait retrouvée, elle me couvrait de baisers, mais la peur était encore là qui lui écrasait la poitrine. Jamais je n’avais vu maman pleurer, pleurer vraiment, et ce fut pour moi la découverte que les adultes aussi pouvaient être touchés par le chagrin.

  • Critiques Presse

    « Sa biographie se lit comme un roman. Sylvie Vartan apparaît comme une femme décidée mais aussi très sensible, humaine, équilibrée. » France-Soir

    « Des mémoires touchants » Le Parisien,Aujourd’hui en France

    « Formidable récit et succès de librairie où l’on découvre une Sylvie Vartan hyper sensible, prise dans un tourbillon irrésistible et destructeur à la fois, confrontée aux ravages de la célébrité et au bonheur d’être sur scène. » Elle

    « Un témoignage poignant. » France Dimanche

  • Avis des lecteurs ( 2 avis )

    Donnez votre avis sur cet ouvrage

    •  ;régine Orfila
      21 avril 2009 19:34

      ce livre est mon livre de chevet.
      Tous les soirs avant de m’endormir, je lis et relis une page et je suis appaisée par ces recits emplis d’amour de chaleur de simplicité, authenticité et surtout le symbole très fort des grandes familles unies et solidaires.
      Le clan Vartan, avec tout ce qu’il y a de beau et de fort dans ce mot.
      merci Sylvie pour votre carriere sans faille, pour votre vie d’amour de sincérité - la vie vrai, sans fard.
      beaucoup de peine à la mort de Néné qui était le pilier de la famille.
      Bravo pour l’adoption de la petite Darina.
      J’ai l’impression de bien vous connaitre puisque je passe quelques instants avec vous tousles soirs au travers de votre livre.

      J’aimerais que ce message puisse vous parvenir chère Sylvie

    • Rosette
      1er février 2007 05:08

      je n’ai jamais lu un livre aussi riche. l’auteur a laissé sa pudeur au vestiaire

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