PROLOGUE
Déchirure.
Bien plus qu’un regret à l’idée de s’éloigner, c’était bel et bien une déchirure qu’éprouvait Victoria Gallagher, tandis qu’elle refermait la porte du vieux château de V., comme s’il lui appartenait depuis des siècles alors qu’elle venait seulement de s’en porter acquéreur la veille.
Derrière elle, indifférent à son trouble, son fils Willimond, la vingtaine prisonnière de sa débilité mentale, mimait un combat invisible dans les herbes folles de la cour, à grand renfort de grognements.
Le jour déclinait sur ce village de Vendée, ombrant la masse rectangulaire du donjon médiéval. Victoria tourna résolument la clef massive dans la serrure. Il lui fallait rentrer à Paris ce soir, et, dès demain, régler les détails d’une nouvelle existence qui commençait pour elle à cinquante-cinq ans.
Déchirure.
Une nouvelle fois, elle lui poigna le coeur. Elle recula d’un pas, de deux, comme si tout en elle avait du mal à se libérer de l’empreinte laissée par les murs vétustes. Son regard accrocha la date sur la pierre de voûte.
1124.
Un frisson la saisit. Inexplicable.
Elle se détourna enfin à l’appel de son fils. Lassé de son jeu, Willimond avait ouvert la portière de la voiture, et lui faisait signe avec l’objet qu’il avait ramassé dans une des pièces de la demeure : le manche rouillé d’un ancien poignard dont la lame très effilée était brisée.
Victoria se glissa sur son siège, démarra et recula, laissant le vieux château à son mystère. Elle sortit de l’impasse, s’engagea dans la rue et gagna la sortie du village pour rejoindre l’autoroute à quelques kilomètres.
Sur le siège arrière, Willimond chantonnait, mais elle ne l’écoutait pas, tout entière obsédée par la disparition du portrait qu’elle avait découvert sur le manteau d’une des cheminées du château lors de sa précédente visite. Le regard violet de cette femme aux longs cheveux roux, vêtue d’une robe médiévale, la hantait.
De nouveau Victoria se raidit. Impression de danger. Fugitive.
Elle se mit à rire nerveusement de sa bêtise. L’idée de son divorce, et ce qu’il aurait de conséquences, était seule responsable de son trouble.
Ce 15 avril 1994, elle allait enfin soustraire à la débauche de son époux son fils chéri, si différent des autres de son âge. Elle se mit à fredonner, s’accordant à la voix de l’homme-enfant, sans parvenir à reconnaître sa chanson. Elle s’apprêtait à lui demander qui la lui avait apprise lorsque cela se produisit.
Sans qu’elle pût savoir d’où et comment il avait surgi, un cheval noir se cabra à quelques mètres devant sa voiture, sur la route précédemment déserte. Elle poussa un cri de surprise, braquant instinctivement le volant pour l’éviter. La voiture fit une embardée. Le temps pour Victoria de voir la hautaine silhouette couverte d’une armure noire jusqu’au heaume reprendre la maîtrise de sa monture en piétinant l’asphalte, elle percuta de plein fouet le platane en bordure de la départementale.
Willimond Gallagher, sanglé par la ceinture de sécurité, le moignon de poignard serré contre son coeur, n’avait pas même cillé.