Editions XO

Le Lit d'Aliénor

  • • Roman français
  • • Parution : 21 février 2002
  • • 544 pages
  • • Format : 153 x 240 mm
  • • Prix : 20,95 euros
  • • ISBN : 9782845630413
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Traduit en 9 langues
  • Présentation

    Un premier roman où le surnaturel et la sensualité se mêlent à l’Histoire, recréant une Aliénor d’Aquitaine insoupçonnée.

    1137 à Poitiers.

    Aliénor, la toute jeune duchesse d’Aquitaine, tré­pi­gne d’impa­tience. C’est aujourd’hui qu’arrive à sa Cour Loanna de Grimwald. Elle a quinze ans comme elle. Une nou­velle demoi­selle de com­pa­gnie pour Aliénor, peut-être plus inté­res­sante que les autres, car on la dit fort piquante. Ce qu’Aliénor ignore, c’est que la belle Loanna des­cend d’une lignée de drui­des, engen­drée par Merlin l’Enchanteur et Viviane, gar­dienne des secrets drui­di­ques. De mère en fille, ces femmes veillent sur la des­ti­née de l’Angleterre. Comme ses ancê­tres avant elle, Loanna est un peu fée, un peu sor­cière… Elle est envoyée auprès d’Aliénor avec une mis­sion : deve­nir son amie, sa conseillère, son ombre, et faire en sorte qu’elle épouse un jour Henri, l’héri­tier d’Angleterre qui n’a encore que quatre ans. Loanna noue une tendre amitié avec Aliénor, dans cette cour d’Aquitaine aux mœurs très libres. Mais le destin contra­rie ses plans : Aliénor est donnée en mariage à Louis VII, le terne roi de France. Qu’à cela ne tienne, Loanna la suit à la cour de France… Car tant qu’Aliénor ne donne pas d’héri­tier mâle à Louis, rien n’est perdu pour Henri !

    Un pre­mier roman sur­pre­nant de maî­trise, porté par la verve de Mireille Calmel, où le sur­na­tu­rel se mêle de la vie des humains, par­fois avec cruauté, mais sou­vent au ser­vice de l’amour. Les per­son­na­ges sont pris dans le tour­billon de la riva­lité de la France et de l’Angleterre, dans une bataille achar­née entre l’Église chré­tienne et les anti­ques croyan­ces païen­nes, un monde en train de dis­pa­raî­tre à jamais… Que dire de plus, sinon que Mireille Calmel a du talent ? Ils sont peu nom­breux, les écrivains qui font plier l’Histoire devant leur his­toire, au point qu’on en arrive à se deman­der si cela ne s’est pas vrai­ment passé comme ça.

    www.mireille-calmel.com

  • Extrait

    1.

    Je ne m’aimais pas. Et, cette nuit, moins encore que d’ordinaire. En ce 16 mai de l’an de grâce 1133, personne n’avait besoin de moi.

    J’avais beau apprécier l’attente, je guettais chaque pas affairé dans le corridor, chaque craquement des planchers disjoints, chaque son de voix qui franchissait ma porte fermée ou montait par le conduit de la cheminée et gazouillait dans l’âtre éteint.

    Je guettais, avec ce sentiment de plus en plus oppressant de solitude, " l’instant ". L’instant où s’ébranleraient les cloches de la cathédrale d’Angers, si proche du château qu’elles feraient trembler les murailles de pierre.

    Dame Mathilde, duchesse de Normandie, comtesse d’Anjou, du Maine et de Touraine, petite-fille de Guillaume le Conquérant et prétendante légitime à la couronne d’Angleterre, enfantait dans l’hospice, au bas de l’escalier de bois, et j’étais là, inutile, rejetée, quand je frémissais de savoir l’enfant si proche ; reléguée comme la moins efficace des servantes par mère qui, elle, était tout dans cette maisonnée : ventrière, conseillère, astrologue, apothicaire, régisseur... sorcière. Et moi, je n’étais rien ! Rien qu’une fillette malingre de douze ans, perchée sur des jambes qui ressemblaient à des piquets de barrière et que je n’aimais pas davantage que le reste. Ni mes cheveux entre le blond et le roux, ni mes yeux désespérément grands dans ma figure longue tapissée de taches de rousseur. J’étais laide. Laide de ne servir à rien quand mère était tout.

    Elle m’avait envoyée tantôt dans les bois alentour ramasser des simples dont elle avait prétendu la nécessité. Ils étaient là, posés sur une table dans ma chambre. Lorsque je m’étais avancée, fière de mon importance, aux portes de l’hospice où dame Mathilde hurlait, mère m’avait frotté le crâne, emmêlant mes boucles rebelles malgré mes longues nattes.

    — Plus tard, Canillette. La comtesse est faible, l’enfant naîtra avec la pleine lune. Il sera gros et vigoureux. Sa venue est difficile. Chacun a sa part de besogne, et ta petite frimousse curieuse ne pourrait que gêner. Va.

    — Mais ceci, mère, avais-je insisté en tendant mon panier.

    — Plus tard, plus tard.

    Et la porte s’était refermée, me livrant seulement le spectacle de dame Mathilde, les cheveux collés sur son front blême et dégoulinant, le visage crispé par l’effort, les mains agrippées à une table qui lui faisait face, debout, jambes écartées, le bas de sa chemise blanche maculé de sang, entourée de trois ventrières qui s’activaient.

    J’étais montée me réfugier dans ma chambre en tremblant d’effroi devant pareil spectacle. Car, de la grande Mathilde, imposante et fière, il ne restait rien en cette heure. Celle qui était ma marraine me paraissait un monstre hideux possédé par quelque diable tourmenteur.

    Peut-être fallait-il prier. Prier de toute mon âme pour qu’il la laisse tranquille. Sottise ! Ineptie ! Dieu avait bien mieux à faire ! Et puis quoi ? Que savait-il de cette douleur d’enfantement ? Non, il valait mieux que j’en appelle à notre mère à tous.

    Je levai les yeux vers la croisée tendue de papier huilé que j’avais ouverte sur le couchant lourd, chargé de nuages d’orage. La lune s’y découpait par intermittence, ronde et pleine comme le ventre de Mathilde, ronde comme cette table qui trônait depuis l’avènement du roi Arthur sur l’Angleterre, ronde comme les yeux de Merlin l’Enchanteur dont j’étais la descendante... Ronde comme ce panier.

    Alors, brusquement, mon angoisse disparut.

    — Merci, mère ! murmurai-je à cette lune dont le visage souriant éclairait sans cesse ma vie.

    Car l’Église aurait beau faire, j’appartenais à la lignée des grandes prêtresses d’Avalon, des druides et des fées, et ce n’était pas ce Dieu triste et hypocrite qui parviendrait jamais à tuer les anciens rites, mes croyances comme celles de ma race. J’aimais bien trop la vie, j’avais bien trop acquis déjà de ce savoir que les prêtres nous contraignaient à oublier.

    Je fouillai dans un buffet en aulne et extirpai fébrilement un petit mortier en bois de cerisier. Puis, cueillant en coupe dans mes mains les simples abandonnés trop tôt, je les laissai tomber dans le récipient.

    — Si mère n’en veut pas, moi, Loanna de Grimwald, par le pouvoir des trois cercles de vie, je leur donne l’eau, le feu et la terre pour que l’énergie universelle apaise et guérisse.

    Je m’emparai du pilon et, gagnée par la magie de mon incantation, je broyai le tout jusqu’à obtenir une pâte noisette à l’odeur de sous-bois.

    Mais il restait l’essentiel : levant le mortier au-dessus de ma tête, je le portai à pas lents jusqu’à la fenêtre.

    Au loin, par-dessus les remparts du château, la campagne angevine s’endormait, tandis que les chandelles, dans les logis rassemblés autour de l’enceinte, mettaient petit à petit des taches lumineuses sur les vapeurs de la soirée. Des mugissements venaient se mêler aux piaffements des chevaux et aux grognements des cochons dans la basse-cour. Dans le colombier, des battements d’ailes et des roucoulements craintifs répondaient aux cris stridents des faucons.

    — Ce n’est pas une nuit comme les autres, remarquai-je. Même les animaux le sentent. Bientôt, bientôt ! Lors, je porterai l’onguent à la comtesse et caresserai l’enfant. Dès que la lune ronde viendra m’éclairer d’un rayon !

    Je m’accoudai à la fenêtre en souriant de plaisir, le visage posé dans mes paumes ouvertes, au-dessus du petit mortier de bois.

    Un cri de délivrance déchira l’hospice. Guenièvre coupa le cordon ombilical avec de fins ciseaux. Elle saisit le nouveau-né par les pieds et, le suspendant tête en bas, le fessa vigoureusement jusqu’à ce que retentissent dans la pièce des pleurs aigus.

    — C’est un fils ! Que l’on prévienne Geoffroi le Bel !

    Quelques instants plus tard, je vis la porte cloutée tourner sur ses gonds, avec ce grincement familier que j’espérais depuis des heures.

    — Viens, me dit Guenièvre.

    Je pris avec précaution le mortier entre mes mains et, sans mot dire, devançai avec dignité ma mère dans l’embrasure de la lourde porte de chêne.

    Une fumée blanche et opaque avait envahi la pièce exiguë, mais je n’en avais cure. C’était une sorte de réduit, à l’arrière de ma chambre, où j’aimais essayer mes expériences magiques. À l’inverse de certains seigneurs de ces temps, Geoffroi dit le Bel, comte d’Anjou et du Maine, répugnait à l’utilisation de courtines pour séparer les pièces les unes des autres. De sorte que le donjon se trouvait partagé par des murs intérieurs faits d’éclats de pierre amalgamés avec de la chaux et du sable. Outre la vaste salle du rez-de-chaussée où l’on servait ripaille, à l’étage tous avaient leur chambre, petite et étroite certes, mais suffisante pour que chacun se trouvât à son aise. C’était une de ces exigences de confort que dame Mathilde, après son veuvage d’avec l’empereur d’Allemagne, avait appréciées en deuxièmes noces. La vie au castel d’Angers en était devenue plus intime, ce qui n’était pas pour me déplaire.

    La fumée me piquait. Je me raclai la gorge, toussotai plusieurs fois, mais, déterminée à pousser mon entreprise jusqu’à son terme, je rajoutai dans la cheminée la mousse putride et nauséabonde que j’avais pétrie de mes doigts. La flamme s’étouffa encore, élevant un nuage acide dans l’air. Je sentais mon corps s’alanguir et en même temps se balancer d’une sensation à une autre. Un étau m’enserra les tempes tandis que montait du fond de mon ventre une étrange douleur. Je tombai à genoux, sans détourner mon regard de l’âtre.

    Soudain, les volutes s’y concentrèrent, puis des formes indistinctes apparurent, se mélangèrent, se précisèrent jusqu’à devenir images. Tout dansait autour de moi dans un ballet d’ombres et de lumières, que je regardais sans voir, pénétrée par des visions d’un autre temps. Les murs vacillaient, semblaient pris de convulsions. Mais peut-être était-ce moi ? Les yeux dilatés par l’étrange pouvoir de mon âme, j’absorbais le parfum d’une connaissance mystérieuse, et cela me grisait.

    Je ne sais combien de temps je restai ainsi en transe, auréolée de fumée et de songes grimaçants. Et puis soudain, la fumée se dispersa, happée par un courant d’air venu de la chambre. La porte s’était ouverte et une voix lointaine résonna en s’amplifiant au creux de mes tympans.

    — Loanna ! Par les pouvoirs des trois cercles ! Combien de fois devrai-je te répéter que tu es trop jeune pour de telles expériences ?

    Je saisis la main que me tendait mère. Elle avait l’air fâché. Je voulus la rassurer d’un sourire, mais n’avais plus la force de rien, tant les révélations m’avaient épuisée. Elle m’aida à me lever ; lors, étirant mes membres endoloris, je parvins à lui faire face. Je ne voulais pas lui causer de tourment. Je redressai fièrement le menton et soutins le regard couleur de mousse empreint d’une colère sourde.

    Mère était une petite femme ronde et joufflue, à la chevelure épaisse qui la faisait ressembler à un écheveau de laine rousse. Dressée dans tout mon orgueil d’enfant, j’étais presque aussi grande qu’elle.

    — Tu es têtue comme je l’étais à ton âge, Canillette !

    L’espace d’un instant, face à ma détermination, ses yeux s’étaient crayonnés d’indulgence, mais cela ne dura pas.

    — Cela peut être dangereux pour qui n’est pas préparé, Loanna, tu te dois de préserver la santé de ton esprit. Si les forces que tu manipules en apprentie venaient à t’échapper, tu pourrais y perdre ta lucidité. Tu ne dois jamais oublier cela, Canillette, c’est ton bien le plus précieux.

    — Oui, mère. Mais ne vous fâchez pas, il me fallait savoir ! Henri est si joli, si petit.

    Ses bras ronds m’enlacèrent avec tendresse. Elle me berça contre sa poitrine généreuse en soupirant, résignée :

    — Henri n’a que quelques jours et tu voudrais déjà tout connaître de demain. Allons, est-ce bien raisonnable ? Ton teint est cireux et tes yeux gonflés, ce n’est pas avec ce masque que tu pourras lui être utile.

    Elle m’entraîna vers la fenêtre, m’incitant à inspirer largement l’air vif. Peu à peu, la couleur regagna mes joues, et je me sentis moins faible. Lorsque je repris le contrôle de mes sens, une profonde tristesse m’envahit, incontrôlable, que je ne pus m’empêcher de confier à Guenièvre :

    — Me sont apparues des choses bien curieuses. Des lieux dont je ne connais rien. D’un endroit, je n’ai retenu qu’un long bras de mer écartant les terres ; d’un autre, un regard languissant d’une pureté extrême, et d’une douceur infinie. Quel sentiment étrange, mère ! Je crois bien que de ma vie, je n’oublierai ces yeux-là. C’est comme s’ils m’avaient pénétré le ventre et le cœur à tout jamais. Croyez-vous que l’on puisse emprisonner l’âme de ceux que l’on regarde quand l’Église l’interdit ?

    Elle éclata d’un rire sonore et gai :

    — Bien sûr que non, Canillette ! Ni l’Église ni son Dieu n’ont de pouvoir sur ces choses. Tu as vu des images lointaines dans le futur, auxquelles tu ne dois point accorder d’importance pour l’instant. Nous ne pouvons changer le cours des événements que par la stratégie et les forces de la terre, pas en visionnant un fragment de l’histoire. Allons, ma toute petite, sois patiente. Tout cela viendra bien assez tôt, je te le promets. Lors, comme je le fais aujourd’hui, tu pourras servir l’Angleterre... Va ! Bernaude attend ton aide au fauconnier. Pour I’heure, ta science et ton amour des rapaces sont plus utiles au château.

    — Sont-ils arrivés ?

    — Les jeunes éperviers ont été amenés hier aux vêpres par un des vassaux du comte, mais l’un d’entre eux refuse toute nourriture, tu sauras le reprendre, j’en suis sûre.

    — J’y cours, mère.

    Je l’embrassai avec bonheur. Je l’aimais, mais n’osais le lui dire. Je coulai dans ses yeux chaleureux un regard plein de tendresse, puis m’élançai à toutes jambes dans l’escalier de pierre.

    L’orage était monté d’un coup, violent, en plein cœur de la nuit, ne laissant à l’aurore que ces nuages de traîne qui semblent se prolonger jusqu’à terre.

    J’avais couvert ma chemise de soie d’un mantel de laine épaisse et m’étais glissée dans les jardins sous ma fenêtre, nu-pieds dans l’herbe tendre. Avant que les premiers ne se lèvent, il régnait en ce lieu une étrange atmosphère, faite encore des bruits nocturnes et de ceux imperceptibles de la vie qui s’éveille. C’était un moment privilégié, propice à la rêverie. Ici, tout s’animait au chant du coq : les cuisiniers s’activaient, et les parfums champêtres se couvraient d’odeurs de poulardes rôties, de pain blond et de sucre caramélisé. Dans la basse-cour, les poules caquetaient pour réclamer leurs graines d’orge et de blé. Et, depuis la semaine dernière, des bruits de pots de lait tintant contre les écuelles des apprentis venaient s’ajouter au remue-ménage habituel. La voix tonitruante de Bernier, le maréchal-ferrant, encourageait la joyeuse bande de menuisiers et de couvreurs rénovant son atelier. La tempête de vent et de grêle qui avait balayé le château la nuit précédant la naissance du jeune Henri avait emporté les toits de chaume. L’ouvrage pressait : rien ne devait égratigner l’œil et risquer de déplaire au seigneur et à ses invités. La demeure de Geoffroi le Bel était en fête.

    Je m’assis en tailleur à même la terre et attendis le lever du jour. De là, je pouvais voir en contrebas du donjon la petite ville s’éveiller lentement et, au loin par-dessus les lices, s’éclairer d’une palette de carmin et d’orange les champs d’orge, de blé, mais aussi ceux laissés en jachère sur lesquels ondulaient des brassées de coquelicots. Mais ce qui me plaisait avant tout était de ne pouvoir être vue de personne, dissimulée par le petit muret clôturant le jardin potager.

    Les gens m’aimaient bien ; pourtant, je recherchais peu la compagnie de ceux de mon âge. Je n’étais pas comme eux, et appréciais cette différence. La seule dont j’acceptais parfois l’approche était Bernaude, la fille du luthier. Elle était de mon âge, d’un faciès insipide sans être vraiment laid, mais certains la repoussaient à cause de l’effrayante cicatrice qu’elle portait au bras gauche, déchiqueté par les serres d’un faucon mal dressé. Malgré cette blessure, elle continuait à s’occuper des rapaces, et s’entendait avec eux, presque autant que moi. Notre amitié, cependant, s’arrêtait là.

    Il y avait aussi le frère Briscaut, mon précepteur. C’était un moine naïf au possible, qui se réjouissait par de grands gestes exubérants des connaissances que je paraissais assimiler avec une facilité qui le déconcertait. L’avantage certain que j’en retirais était qu’il me laissait libre de mes humeurs, préférant grandement somnoler que veiller une si fameuse élève, comme il se plaisait à le dire à mère et à dame Mathilde, ma marraine. Il m’amusait beaucoup, en fait. Il était rondouillard, à l’image d’une citrouille, dont il avait le teint par un curieux caprice de la nature. Mais il avait le cœur généreux et noble, même s’il affectionnait ce Dieu qui me laissait perplexe. J’étais croyante bien sûr, et avais été baptisée, mais je ne parvenais point à me trouver une ferveur catholique.

    Je me souviens qu’à l’aube de mes six ans, tourmentée de ne pas me sentir sous la menace d’une punition divine, je m’étais confiée à Guenièvre d’une voix pleine de remords. Mère avait éclaté d’un de ses rires joyeux qui ressemblaient à une brise printanière.

    — En voilà un grand souci, ma Canillette ! Tu ne dois pas t’inquiéter de si peu de chose ! Oublierais-tu que ta lignée connaît plus de magie que ce bon Jésus-Christ ? Lorsque le moment sera venu, je t’enseignerai la puissance d’une foi bien plus grande que celle des catholiques, alors tu sauras mettre en harmonie ton cœur et ton âme. Pour l’heure, crois ce que tu estimes vrai, mais ne le dévoile pas. Tu devras toute ta vie cohabiter avec le Dieu tout-puissant de l’Église et nourrir à son égard le plus grand respect. Écoute ton cœur, il sait ce qui est juste et te guidera...

    Au fil des ans, en découvrant la force de mes origines, en étudiant les astres, les secrets des plantes et des éléments avec mère, j’avais fini par ne plus me soucier de cette conscience intuitive et accepté de ne pas railler frère Briscaut lorsqu’il me racontait la Genèse.

    Je laissai mes pensées vagabonder sur les événements de la nuit encore proche, engourdie par un sommeil qui, m’ayant fuie longtemps, me rattrapait à présent.

    Depuis une semaine, les festivités allaient bon train au château. Tous les vassaux de Geoffroi le Bel étaient venus rendre hommage au jeune Henri. Mathilde, qui affectionnait les réjouissances, avait convié jongleurs, trouvères et amuseurs de toutes sortes pour donner un air de cour à sa demeure. Geoffroi aimait recevoir ses vassaux autant que la noblesse qu’il logeait dans le donjon ou ses dépendances, selon son bon vouloir et la faveur dont ils disposaient. Chacun, connaissant ses brusques et violentes colères, s’accommodait de son sort, dans une atmosphère de liesse.

    Geoffroi le Bel était un être d’envergure, fort, solide, à l’esprit vif et prompt, habile et rusé, mais aussi d’une grande générosité. Lorsque sa fille Mathilde s’était retrouvée veuve, le roi d’Angleterre avait vu en cet Angevin l’être d’exception duquel naîtrait son héritier. Affaibli et maladif depuis, le roi espérait de toutes ses maigres forces réconcilier l’Angleterre en proie à de nombreuses querelles à propos de sa succession. En 1127, il força la noblesse à reconnaître les droits au trône de Mathilde. Mais son arriviste de neveu, Étienne de Blois, n’attendait que sa mort pour s’emparer de cet héritage. Mathilde était sur le qui-vive. Elle savait qu’il lui faudrait une armée puissante face à celle d’Étienne de Blois, soutenu dans ses prétentions par le roi de France, Louis le Gros. L’Angleterre avait besoin d’un roi. Un roi tel qu’avait été Arthur.

    Depuis l’aube des temps, la Grande-Bretagne était sous la protection du savoir des druides qui veillaient à son unification. Ce fils que dame Mathilde venait de mettre au monde était pour mère, Guenièvre de Grimwald, descendante directe de Merlin l’Enchanteur, ce monarque qui marquerait le deuxième millénaire.

    Chaque jour, les visages défilaient au-dessus du berceau, ne manquant pas de constater la ressemblance entre le fils et le père : même tignasse flamboyante, et déjà cette corpulence massive qui augure des hommes forts et sains. Henri me plaisait.

    Dans la grande salle du donjon où des jonchées d’iris et de genêts étaient renouvelées chaque matin, tout était prétexte à ripaille. J’avais choisi la meilleure place : je m’activais au milieu des pages et des servantes, coupant les miches de pain, servant la soupe de lard et de pois, portant les poulardes, les pâtés, les chapons, les gibiers, les sauces, les entremets et les tartes avec Bernaude, me substituant même au bouteiller si j’y pouvais trouver quelque avantage. Ainsi, j’avais tout loisir d’observer sans être remarquée, me fondant avec grâce et un semblant d’indifférence au sein de l’assemblée. Baissant mon museau, je me posais là où la conversation paraissait intéressante et me hâtais vers d’autres lorsque l’on s’apercevait de mon indiscrétion.

    À ce jeu-là, j’étais passée maîtresse. J’avais été payé en retour.

    La veille, mère s’était éclipsée avant la fin du banquet, précédant de peu Mathilde, fatiguée par ses invités, et mon instinct m’avait soufflé que des choses importantes se passaient à l’étage.

    Parvenue au seuil du long corridor qui permettait d’accéder aux différentes ailes du bâtiment, j’étais passée sans hésitation derrière une tapisserie, empruntant le petit couloir qu’elle dissimulait. Obliquant sur la droite, je m’étais glissée à l’intérieur d’un boyau qui servait à l’aération des pièces centrales. La voix de mère m’avait confortée dans mon opinion. Elle se trouvait bien dans le cabinet secret de Mathilde. Là d’où rien de ce qui se disait ou se décidait ne devait transpirer.

    Il était question d’Étienne de Blois. Un frisson de dégoût m’avait parcourue, comme chaque fois que je le croisais. Je détestais cet homme.

    La voix de mère était ferme et décidée, d’une très grande noblesse :

    — Une alliance avec l’Aquitaine serait décisive pour contrarier les ambitions de cet impétueux ! D’autant plus que ses erreurs accumulées desservent sa cause auprès des barons. Il suffirait de peu pour remettre cet insolent à sa juste place. Si la couronne de France continue de rester d’une neutralité de bon ton, nous le moucherons grâce à ses maladresses, mais je crains le pire, Mathilde. Louis le Gros a trop d’ambition, et Blois lui est un allié fidèle. L’eau dormante est souvent une eau croupie. Rien ne vaut une rivière pour laver les salissures de la félonie.

    — Il est vrai que cette damoiselle Aliénor ressemble fort à son grand-père, avait répondu ma marraine en poussant un soupir dont je n’avais trop su s’il était de plaisir ou de regret. Guillaume le troubadour... Ah ! Guenièvre ! Avons-nous connu homme plus entêté, plus entier ? Sa petite-fille a le regard droit et fier de ceux qui n’hésitent pas à braver pour s’élever, même si son éducation lui a ôté cette insolence du verbe que son grand-père avait prompte. Elle sera sans nul doute une femme forte et responsable.

    — Comme vous l’êtes vous-même.

    — Certes. L’Angleterre ne doit pas devenir la patrie des couards. Mais Henri n’est qu’un nouveau-né ! N’est-ce pas folie que de songer si tôt à son devenir ?

    — Aliénor est déjà une pucelle, il est vrai, du même âge que ma Canillette, mais vous savez par expérience combien il est sage qu’une femme soit plus âgée que son époux. Imaginez la richesse du duché d’Aquitaine joint à celui de l’Anjou dans la corbeille d’épousailles du futur roi d’Angleterre. Sa puissance serait à même de tenir tête à tous, y compris au roi de France.

    — Soit. Je connais la valeur de tes conseils. Attendons que le petit Henri grandisse un peu, le temps d’écarter de lui les humeurs malignes des nourrissons. Lors, si sa force et son caractère se montrent prometteurs, nous agirons en ce sens.

    Puis les voix s’étaient estompées, et, faisant le chemin à reculons, j’avais regagné le rez-de-chaussée.

    Tandis que je m’abandonnais à ces proches souvenirs, une brise fine s’était levée. Devant moi, le soleil s’arrondissait sur l’horizon, auréolant l’azur sombre d’une étreinte de rose et de gris. Je frissonnai sous mon mantel. L’humidité de la terre gorgée par l’orage de la veille pénétrait la toile et mouillait mes cuisses avec insistance. L’Aquitaine ! On la disait belle, lumineuse, ensoleillée, chaleureuse par sa musique, ses vins et ses arts. J’appréciais les belles choses, tout ce qui, disait-on, coulait là-bas, comme coulait le fleuve en écartant les terres pour s’y frayer un passage et les enrichir. Ainsi c’était l’Aquitaine, cet endroit dont j’avais pressenti en songe l’importance ! J’en étais sûre à présent : ce pays me plairait.

    2.

    — Laisse-toi faire, ma douce, allons...

    — Messire, si quelqu’un entrait.

    Pour toute réponse, le jeune comte de Poitiers assit la chambrière à même la table et embrassant goulûment sa gorge délacée, glissa une main impatiente sous ses jupes. Elle s’alanguit en minaudant, laissant un regard vaporeux traîner sur l’embrasure de la porte par habitude. Monsieur le comte était si imprévisible !

    La silhouette qui s’y encadra soudain lui fit lâcher un petit cri que le jeune homme attribua à ses caresses plus précises. Il poussa plus loin son assaut, excité par les attributs offerts sans retenue, mais le cri de fureur derrière lui ébranla d’un coup son ardeur :

    — Raymond ! Infâme dépravé !

    Son visage se glaça, et il s’écarta sans se retourner pour se rajuster. Refermant son corsage, la chambrière, écarlate, disparut par une porte opposée à celle où fulminait la jeune duchesse d’Aquitaine : Aliénor. De rage, celle-ci fit claquer à terre la cravache qu’elle tenait encore en main.

    — Bonne promenade, Aliénor ? lui demanda son oncle d’un air détaché, sans lui faire face.

    Il saisit un pichet de vin qu’il avait écarté pour installer les fesses charnues d’Isabeau et, avisant un gobelet d’argent, s’en versa une rasade.

    — Comment oses-tu ? Ici, chez moi ! Avec cette fille de rien ! Regarde-moi !

    Il se retourna lentement, un sourire amusé aux lèvres. Sa nièce, du haut de ses douze ans, était d’une jalousie maladive. La fureur la rendait encore plus belle, jetant des éclairs métalliques dans ses yeux verts. Elle revenait de promenade et avait sans doute galopé à vive allure, car quelques mèches de cheveux s’étaient défaites de sa coiffe et flottaient comme des flammèches dorées autour de son visage.

    — Je n’ai rien fait de mal, Aliénor. Je t’assure que cette jeunette était consentante.

    Elle s’avança, meurtrière, levant sa cravache pour lui fouetter le visage, des mots rageurs entre ses dents de porcelaine :

    — Ignoble petit...

    Il bloqua le geste d’une poigne ferme, amusé.

    — Pas de cela, ma nièce, je ne suis pas ton palefroi !

    — Tu m’as trahie, fulminait-elle, essayant de dégager son poignet.

    Il força la main à lâcher le jonc et, lui tordant le bras derrière le dos, l’attira contre son torse massif. Elle poussa un cri de douleur, mais redressa la tête avec défi.

    — Assez, Aliénor !

    Elle lui cracha au visage pour toute réponse, se débattant de plus belle. Il resserra l’étreinte, conscient de lui faire mal. Si elle n’avait été sa nièce, il l’aurait soumise à son désir frustré, à lui en faire regretter sa hardiesse, et, l’espace d’une seconde, celui-ci réclama son dû avec tant de violence qu’il troubla ses prunelles d’un éclair sauvage. Instinctive, Aliénor rejeta son visage en arrière, lèvres offertes. Il la repoussa rudement, trop vite, brûlé au plus profond de sa chair par l’appel de ses sens. Il lui fallait apaiser le bouillonnement de son sang, ne pas la regarder. Souple, il s’assit sur la table et, saisissant une grappe de raisin qui traînait dans une coupe, y planta ses dents voracement. Aliénor en frémit jusqu’au creux des reins.

    Elle le regarda dévorer tandis que la vengeance revenait, lancinante, dans ses poings. Elle se planta devant lui.

    — Tu te moques bien que je sois malheureuse ! Tu ne m’aimes pas !

    — Mais si, je t’aime, lui répondit Raymond d’un ton qu’il voulait léger, ce qui eut pour effet de la faire trépigner davantage.

    — Pas comme je veux !

    — Tu ne sais pas ce que tu veux, répliqua-t-il.

    Sa voix était plus ferme, son sang s’apaisait lentement.

    — Tu es une enfant, Aliénor, ajouta-t-il en haussant les épaules.

    — Ce n’est pas vrai, regarde !

    D’un geste vif, elle arracha les lacets qui serraient son corsage, dénudant un petit sein blanc et rond. Surpris, Raymond poussa un grognement et détourna la tête. Décidément, cette chipie était prête à tout pour le mettre à bout ! Il ordonna :

    — Rajuste-toi ! Tu n’es pas une servante !

    — Je suis aussi jolie qu’Isabeau. Touche-moi, reprit la voix, enjôleuse à présent, terriblement sensuelle.

    Elle approcha sa poitrine nue de son épaule, s’enivrant de le sentir tressaillir.

    " Ne pas céder ! disait sa cervelle en fusion. Ne pas céder ! "

    La colère l’emporta. Raymond emprisonna la taille de l’impertinente entre ses cuisses musclées et entreprit de refermer le corsage.

    — Vois, tes charmes sont sans effet. Il te faut grandir un peu pour me plaire.

    Il fixa, imperturbable, tout au moins en apparence, les grands yeux fulminants jusqu’à ce qu’ils perdent de leur intensité. Aliénor sentit un sanglot lui nouer la gorge. Raymond se moquait d’elle. Il aimait la soumettre, la dominer du haut de sa vingtaine superbe.

    — Lâche-moi, gémit-elle, des larmes dans la voix.

    Il obtempéra. Elle se détourna, glacée, et lâcha d’une voix éteinte :

    — Je sais ce qu’il me reste à faire. Puisque personne ne veut de moi, je n’ai plus qu’à disparaître. Adieu !

    Raymond se retint de rire. Il hasarda :

    — Où vas-tu ?

    — Mourir, messire, lança-t-elle, très digne, en sortant de la pièce.

    Il s’attendrit, un sourire aux lèvres. Elle était si obstinée, tellement femme surtout. L’espace d’une seconde, il se demanda si cette entêtée n’était pas capable de se jeter dans le fleuve, juste pour le narguer. Il se dirigea vers la fenêtre du donjon depuis laquelle on pouvait voir les écuries. Un palefrenier était occupé à brosser la haquenée d’Aliénor. La jeune fille donnait des ordres, gesticulait, coléreuse. Au bout de quelques minutes, l’homme saisit une selle à haut pommeau, harnacha l’animal et aida Aliénor à monter. D’un coup sec du talon, elle éperonna sa monture, qui partit d’un trot vif jusqu’au pont-levis.

    C’était jour de marché à Bordeaux, et les abords du palais de l’Ombrière regorgeaient de monde, d’étalages aux senteurs les plus variées. Les artisans appelaient leur clientèle d’une voix forte, et Raymond entendait depuis la fenêtre ouverte des phrases sans queue ni tête tant les accents des uns finissaient ceux des autres. Aliénor traversa la foule à vive allure, prenant garde toutefois de ne renverser personne, saluant parfois qui l’interpellait.

    S’éloignant des faubourgs, elle prit le chemin qui conduisait vers Belin, à une dizaine de lieues de Bordeaux. Là se trouvait un monastère dont son père était le protecteur et qui servirait à merveille son plan.

    " C’est aujourd’hui ou jamais ", pensa-t-elle.

  • Interview de l’auteur

    Le Lit d’Aliénor est un long roman, foisonnant, où l’on est totalement plongé dans l’univers d’Aliénor d’Aquitaine. Les recherches ont dû être longues. Quand avez-vous commencé à écrire ?

    Mireille Calmel : J’ai mis cinq ans à écrire Le Lit d’Aliénor, mais pas à temps plein tout de même ! J’avais beaucoup d’autres activités, du théâtre avec des enfants en qualité de bénévole, quelques cachets dans des bals, et bien sûr mes enfants. Quant à mes débuts en écriture, ils remontent très loin, à la période de ma vie où on me transférait d’hôpital en hôpital, en allant toujours plus mal… et où j’ai commencé à écrire pour exorciser ma peur de mourir. Alors j’étais véritablement boulimique de lecture et d’écriture, je dévorais les livres de bibliothèque, j’ai écrit des centaines de poèmes, des chansons, un roman, déjà.

    Vous êtes donc tombée gravement malade à huit ans, sans véritable diagnostic, et cette maladie a duré plusieurs années. Comment avez-vous réagi devant les premiers signes de guérison ? Avez-vous considéré que vous aviez une seconde chance ?

    Mireille Calmel : Les premiers signes de guérison ont en fait été lents : il m’a fallu deux ans pour recommencer à marcher, et quatre ou cinq ans pour reprendre une apparence normale, ce qui a été très lourd. Je supportais très mal le regard des autres. Je ressemblais à un petit monstre. Maman m’avait retirée de l’école où les autres enfants me malmenaient. J’ai vécu des moments assez difficiles. Mais c’est vrai qu’à force d’obstination et de rééducation, en piscine et autres, j’ai retrouvé une silhouette présentable. J’ai rattrapé le temps perdu. Dire que j’ai vécu comme les autres filles de mon âge, ce serait faux… J’ai vécu à fond, en me disant : " C’est un joker, tu ne sais pas pour combien de temps tu en as ". Puisque personne ne savait véritablement ce que j’avais eu, je n’avais pas l’assurance que cela ne reviendrait jamais. Alors j’ai fait de chaque jour un cadeau et je m’applique à vivre mes rêves à 100% tout en essayant de respecter les gens qui sont autour de moi.

    En 1999, vous avez donc terminé votre roman, et vous l’avez envoyé à des éditeurs, par la poste. Comment s’est passée la suite ?

    Mireille Calmel : Le roman a suivi le destin classique des manuscrits envoyés par la poste, il a été refusé par plusieurs éditeurs. Et puis un jour j’ai entendu une interview de Bernard Fixot, et elle m’a donné envie de lui envoyer le livre… Il a eu un coup de cœur, nous nous sommes rencontrés, et nous avons signé ce premier contrat ! C’était étrange, un rêve un peu fou qui se réalisait et en même temps, dans un sens, je n’en avais jamais douté. J’avais l’intime conviction que c’était ça ma vraie vie : devenir un écrivain. Ensuite a commencé la partie incroyable de l’aventure, un club et plusieurs éditeurs étrangers qui s’enthousiasment…

    Le Lit d’Aliénor nous raconte la jeunesse d’une Aliénor d’Aquitaine pleine de vie et dotée d’un fameux caractère. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce personnage historique ?

    Mireille Calmel : Tout ! Elle est à la fois une femme de décision, d’action, d’humour, d’amour. Elle est vraiment d’une grande modernité. Je n’aime pas cette image de femme légère dont on l’affuble parfois. Aliénor mérite mieux que ça. C’est quelqu’un qui a maîtrisé sa vie. Son duché immense et riche était à la fois un atout et une source de grande faiblesse, parce qu’il l’exposait aux convoitises des voisins " mâles ". Elle a su s’en débrouiller. J’ai choisi de raconter la période la moins connue, celle qui précède son mariage avec Henri II d’Angleterre. Ensuite, son histoire a été chantée abondamment, aussi bien par les historiens que par les romanciers. J’ai préféré me promener là où personne n’était vraiment allé, cela m’offrait un créneau extraordinaire au sein de l’Histoire, où il y avait une place pour l’imaginaire, pour le fantastique.

    Justement, le surnaturel est très présent dans Le Lit d’Aliénor, à travers votre héroïne, Loanna de Grimwald, descendante de Merlin l’Enchanteur. Comment l’idée de ce personnage vous est-elle venue ?

    Mireille Calmel : Comment j’ai rencontré Loanna de Grimwald ? C’est un nom qui me suit depuis que je suis toute petite. Mes premières poupées s’appelaient Loanna, les personnages de mes premières " gribouilles " aussi ! Lorsque je me suis installée en Aquitaine et que j’ai fait la connaissance d’Aliénor et du troubadour Jaufré Rudel, j’ai été passionnée. Puis un matin je me suis réveillée avec une belle histoire en tête et je me suis dit : " Si seulement l’histoire de France pouvait faire une place à Loanna, ce serait formidable ! ". C’est ainsi que Loanna est devenue la descendante de Merlin l’Enchanteur et de la fée Viviane. Sa mère, sa grand-mère, ses aïeules conseillaient les rois d’Angleterre, mais pas officiellement, elles restaient dans l’ombre, et ce depuis le roi Arthur. Loanna est donc née avec la certitude d’avoir quelque chose à accomplir, une vie imposée en quelque sorte. Elle est la dernière d’une lignée, avec tout ce que ça comporte d’obligations morales. Non seulement elle a une mission, mais elle sait, en outre, qu’après elle il n’y aura plus personne, donc elle n’a pas droit à l’erreur et doit aller jusqu’au bout. C’est quelqu’un de très déterminé et d’honnête, elle ne cherche rien pour elle-même. Elle va dans le sens de ce qu’on lui a enseigné, elle est très fidèle aux gens qu’elle aime. En même temps, c’est quelqu’un qui se cherche en permanence, qui est de partout et de nulle part. Il faut donc qu’elle trouve sa place aussi.

    Pourquoi avoir ainsi choisi d’introduire Merlin l’Enchanteur dans l’Histoire ?

    Mireille Calmel : D’abord parce que j’ai toujours été fascinée par le roi Arthur et par Merlin, ensuite parce que les rois ont toujours eu dans leur ombre des personnages de ce type - c’est d’ailleurs encore vrai pour les dirigeants de l’époque actuelle, on en a assez parlé avec François Mitterrand. Depuis la nuit des temps, il y a eu des astrologues, des mages, des druides, des devins auprès des puissants… Il est peu probable que ça n’ait pas existé à l’époque d’Aliénor d’Aquitaine, or l’Église catholique a volontairement occulté cette partie-là de l’Histoire. Elle a remplacé les druides par les prêtres. On ne peut pas raconter un côté de l’Histoire et oublier tout le reste. J’ai donc voulu, à travers ce personnage extraordinaire de Merlin l’Enchanteur, que Loanna de Grimwald ait des racines profondes, ancrées dans l’esprit druidique, dans ce culte païen à cheval sur deux mondes. C’était la fin de ces croyances. Même si l’Église catholique s’était attachée à les détruire, il y avait des résurgences partout, dans le culte de la lune par exemple.

    Le personnage du roi de France, Louis VII, est assez antipathique, à l’inverse de celui d’Henri Plantagenêt. Pourquoi ce parti pris ?

    Mireille Calmel : Ce n’est pas vraiment un parti pris personnel. Aux dires de tous les historiens, Louis VII était un homme qui avait épousé l’Église. Partant de là, il était difficile pour lui d’aimer une femme en dehors de la Vierge Marie. C’est vrai qu’il est devenu par la suite un bon roi pour son peuple, mais il lui a fallu du temps et à mon avis, il n’était pas prêt lorsqu’il est monté sur le trône. Il était davantage destiné à être moine. Je ne le trouve pas antipathique, c’était simplement quelqu’un qui n’était pas à sa place, donc mal dans sa peau et par conséquent mal perçu par son entourage. A l’inverse, historiquement Henri Plantagenêt est un " personnage ". C’était un excessif, coléreux, brutal, très vivant… et très bon vivant. Effectivement c’est l’opposé de Louis. Ceci dit, les lecteurs se feront leur propre opinion, peut-être préféreront-ils Henri à Louis ou l’inverse. Aliénor a fait son choix, en fonction de ce qu’elle était elle-même, c’est-à-dire quelqu’un qui avait besoin de vie autour d’elle, qui avait ce sang bouillonnant aquitain beaucoup plus proche d’un bon vivant que d’un moine !

    En dehors de l’introduction du personnage de Loanna de Grimwald, avez-vous pris beaucoup de libertés avec l’histoire ?

    Mireille Calmel : Non. J’ai créé d’autres personnages, mais je n’ai pas faussé l’histoire. J’ai fait un long travail de recherche, étalé sur quatre ans, qui m’a même permis d’évoquer des micro-événements de l’histoire : la capture de Loanna à Constantinople, entre autres, a été inspirée par l’enlèvement réel d’une dame de compagnie d’Aliénor d’Aquitaine par les Turcs. De même, Aliénor et les dames de compagnie ont appris à manier l’épée avant le départ en croisade contre les Turcs. Elles étaient très modernes, ces femmes, pour l’époque !

    Quel sera le sujet de votre prochain roman ?

    Mireille Calmel : Il se passera en Auvergne à l’époque de François Ier. Je ne veux pas trop en dévoiler maintenant, car il est en cours d’écriture donc il peut encore beaucoup évoluer. J’aime quand mes personnages et l’histoire m’échappent !

  • Critiques Presse

    Marie-Claire« Mireille Calmel interprète ses personnages avec une telle jubilation, puise un tel bonheur dans l’Histoire, qu’on se surprend à manier l’épée, languir pour un troubadour ou empoisonner sa rivale. »

    Madame Figaro« 530 pages teintées de merveilleux. »

    ELLE« La plume miraculeuse de Mireille CalmelLe ton de l’écrivain est piquant, poétique, sensuel, épique. Il lui ressemble. »

    Le Parisien« Un roman magique »

    Vivre Plus« Un souffle épique magistral, comparable à celui d’Angélique, marquise des anges, rend ce premier roman ensorcelant. »

  • Avis des lecteurs ( 7 avis )

    Donnez votre avis sur cet ouvrage

    • athina
      15 février 2010 22:11

      j’ai découvert ce roman sur les rayonnages de la bibliothèque et c’est avec émerveillement que j’ai dévoré toutes les pages. Alire sans modération

    • BARCELO Anne marie
      11 avril 2008 17:49

      j’ai beaucoup aimé LE LIT D ALIENOR
      c’est un roman très prenant et très intéressant par contre j’ai beaucoup de difficultés pour trouver le tome 2

    • Dominique Vandal
      18 janvier 2007 18:37

      J’ai découvert ce roman au court de la lercture du magazine Coup de Pouce. J’ai été attiré par l’aspect historique romancé de l’histoire. Dès les premières pages, j’ai été charmé. De l’Ombrière au palais de la Cité en passant par Constantinople, on suit la route comme ue douce rivière. J’ai été très impressionné. Merci beaucoup Mme Mireille d’avoir écrit de livre. Je l’ai adoré.

    • jean
      3 janvier 2007 00:46

      j’ai découvert le lit d’Aliénor comme quand on découvre un trésor......

    • nathalie maison
      7 décembre 2006 21:18

      Ce roman nous transporte au moyen âge, à la vie de château, à la vie des femmes à cette époque, à la violence qui existait déjà...où l’amour tient une place de choix, où le code d’honneur n’est pas un mythe et où l’intrigue se fait "reine". Les mots sont passés à travers le corps de l’auteur... En un mot : félicitations !
      PS : quand la suite avec Henri et la naissance de Richard coeur de lion !

    • Mariane
      6 décembre 2006 20:49

      Je suis en train de le relire, pour la quatrième fois, et je ne m’en lasse pas !

      Une histoire dans l’Histoire qui nous tient en haleine d’un bout à l’autre du livre

    • bouiges meryll
      3 décembre 2006 11:01

      J’ai découvert ce roman par hasard en vacance et j’ai adoré .C’est mon roman préféré . On ce reconnaît dans les personnage qu’elle évoque avec sensualité. C’est un roman que je vous conseille

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