Cette histoire, qui ressemble à une histoire d’amour, devrait commencer le jour où ses deux héros découvrirent ce qui les liait, et pour la première fois se touchèrent. Ils étaient près d’un étang et les cloches du village sonnaient. Mais bien qu’ils fussent très jeunes ce matin-là, puisque Natalène avait treize ans, et Tristan quinze, il faut remonter plus loin encore.
Au jour de la sonate très exactement. C’est-à-dire deux ans plus tôt.
Et deux ans plus tôt, ce n’est pas Natalène qui a treize ans, c’est Tristan. Il revient du village avec Chantal, une autre de ses cousines, dont il est vaguement, très vaguement amoureux ; et comme on ne peut pas les voir de Blajan ils se tiennent par la main. C’est osé. Mais ils ont déjà fait bien pire, depuis le début de l’été, et se sont assez mal conduits… pour leur âge en tout cas, leur époque, et surtout le genre de famille collet monté où le hasard les a fait naître.
Ils n’ont pas honte. Au contraire. Que leurs condisciples usent leur énergie à des combats puérils, pensent-ils sans doute. Que Xavier se glisse dans la grange pour fumer, que Philippe fouille la bibliothèque pour y dénicher des livres interdits, que Natalène et Marion rusent avec les tantes pour se gaver de confitures… Eux, les amoureux, mènent du moins une lutte honorable, ont vraiment quelque chose à cacher et prennent vraiment des risques.
En atteignant le bord de la grande pelouse ils s’écartent pourtant l’un de l’autre. Ils sont courageux, certes, mais pas téméraires, et ne se soucient ni l’un ni l’autre d’affronter vraiment Contorose.
Et justement il est là, campé sur le perron de sa demeure, le vieux chef du clan, le grand, le fantasque, l’extravagant Contorose…
— Déjà levés ? s’étonne-t-il.
Sans le moindre soupçon, il regarde s’approcher les deux enfants. Tristan a rougi, un peu, à peine. Plus habile, Chantal sourit, et glisse :
— On prépare une surprise. Pour faire enrager Philippe.
Que l’on veuille taquiner Philippe, ce jeune démon, c’est très plausible. Contorose n’insiste pas, et soupire :
— Crénom, les enfants, quel temps de rêve !
Il a près de soixante-dix ans, mais rayonne de force et de joie autant que ses pupilles – six garnements, âgés pour l’heure de dix à quinze ans, petits-enfants ou petits-neveux, dont il a la charge depuis leur naissance ou peu s’en faut. Au passage il ébouriffe les cheveux de Chantal.
— Vous allez me dévorer un bœuf ?
— Deux ! réplique-t-elle. Un chacun !
Ils le laissent là et rejoignent la salle à manger, où les autres enfants sont déjà assis autour de la longue table. À Blajan, en vacances, on se lève tôt : il n’y a pas une minute à perdre.
Aucun adulte n’étant présent, on n’épargne pas aux deux tourtereaux les plaisanteries d’usage. Sans appuyer : dans cette famille où les vieilles règles de bienséance ont encore cours, et où l’on se vouvoie encore entre cousins de sexe opposé, la raillerie peut être acerbe, mais elle reste pudique.
Chantal et Tristan lui opposent une indifférence bien jouée. Les insinuations de leurs pairs font d’ailleurs partie du plaisir qu’ils tirent de leur fade petite romance, exactement comme la peur délicieuse qu’ils éprouvent parfois devant Contorose. Tristan, impassible, se verse un plein bol de lait, et Chantal se contente de pousser un long soupir excédé.
— L’amour, dit Xavier à Marion, c’est une histoire d’égoïsme et d’épiderme, tu n’as pas lu ça quelque part ?
Il a quinze ans et se veut lettré. Marion vient de fêter ses dix ans et ne lit guère que La Semaine de Suzette : elle ouvre de grands yeux ahuris. Et Tristan, malgré le beau calme qu’il affectait, éclate de rire.
— L’échange et le frottement, dit-il.
— Quoi ? dit Marion. Quoi ?
On la laisse sur sa faim, cruellement. D’un revers de sa main brune Natalène renvoie au milieu de la table le gros pot de miel.
— Je t’ai entendu descendre ce matin, glisse Xavier à Tristan. Aux aurores. Quatre heures, non, ou quelque chose comme ça ?
— Quatre heures, proteste Philippe faussement indigné, tu exagères toujours ! Il était à peine quatre heures dix !
Chantal hausse les épaules, dédaigneuse.
— Et vos oignons à vous, dites, vous vous en occupez à quelle heure ?
— Pas à quatre heures dix en tout cas, réplique Philippe. À quatre heures dix, moi, madame, je dors…
Le pas ferme de Contorose résonnant dans le vestibule, ils se taisent. Et le vieux monsieur, un peu surpris, s’assoit à son haut bout de table devant six jeunes muets.
— Ça ne va pas ?
On l’assure, d’une seule voix, que ça va très bien au contraire.
— Que faites-vous aujourd’hui ?
— Je vais aux Sources, dit Philippe. Avec Xavier, Natalène et Marion. On cherchera des framboises. Chantal et Tristan, je ne sais pas ce qu’ils font…
Cette façon d’associer les prénoms des deux amoureux frise la haute trahison, et un silence désapprobateur accueille ce coup bas.
— Je fais du piano, se défend Tristan.
— Moi, dit Chantal, je vais aussi aux Sources, tiens !
Contorose, le sourcil froncé, se beurre une longue tartine de pain bis. Les six enfants l’observent avec un peu d’inquiétude et Philippe donnerait beaucoup, maintenant, pour rattraper ses paroles imprudentes…
Naturellement, le vieux monsieur pense à tout autre chose qu’aux coupables amours des gamins qui l’entourent. Les lui dénoncerait-on clairement qu’il éclaterait de rire. Il a seulement mal au dos, et s’en désole.
— Je n’irai pas en ville, soupire-t-il, non, ou alors…
Il lance un coup d’œil à Tristan, simplement parce que celui-ci a parlé de piano et que cela évoque pour son grand-père l’image d’un calme et confortable salon.
— Je t’écouterai peut-être, mon garçon, si tu dois vraiment jouer.Il ne comprend pas pourquoi le pianiste se tortille sur sa chaise, pendant que Chantal rougit jusqu’aux oreilles et que les quatre autres diablotins ricanent bêtement…
— Mais qu’est-ce que vous mijotez, à la fin ?
Aussitôt, se rappelant l’allusion de Chantal à une farce projetée, il craint d’avoir gâché leur joie et, se tournant vers la fillette, il porte à son comble le malaise général en concluant, jovial :
— Je n’ai rien dit, je n’ai rien dit ! Tu me raconteras ça plus tard, quand ce sera fait !
Le gaffeur sorti, et ses pupilles envolés, le reste du clan apparaît à son tour.
Ce qui a survécu, du moins.
C’est-à-dire très peu de monde.
Lise et Blanche, les deux sœurs de Contorose. Marie, la femme de son unique neveu. Personne d’autre…
Comme il sied aux proches d’une très forte personnalité, ces trois dames sont effacées et timides. Elles parlent bas, font de tout petits gestes, et semblent s’étonner d’exister. Coincées entre Contorose, l’extravagant, et six garnements débordants de vie, elles n’ont pu se tailler à Blajan qu’un tout petit domaine.
Sous leur juridiction se trouvent la vie au salon, bien sûr, l’élaboration des menus, la direction du personnel, la gestion des réserves – et, passe-temps délicieux entre tous, l’épluchage minutieux des faits et gestes de chacun. Là-dessus elles règnent sans partage.
Le reste leur échappe.
Natalène, cette peste, les appelle « Les trois Parques ». Pour les autres elles sont « les souris grises ». Mais pour le monde extérieur elles restent « ces dames de Blajan », et c’est ce qui leur importe.
Lise, qui est l’aînée, devrait mener le train. Mais Blanche, sa cadette, a été mariée, elle, et a eu un fils. Mais Marie, la femme de ce fils, est plus jeune encore et se trouve être la mère de quatre des enfants. Chacune d’elles a d’excellentes raisons de se penser l’âme du trio, et vit donc en bonne intelligence avec ses deux faire-valoir, qu’elle se garde bien d’accabler de sa propre supériorité. Avec une parfaite courtoisie elles ne cessent de s’effacer les unes devant les autres, de protester lorsqu’une quelconque prééminence semble leur être offerte, de se renvoyer la balle avec un doux entêtement… « Voyons, ma chère Lise, c’est à toi de choisir… Je ne me permettrais pas d’insister, ma chère Marie… Qu’en pensez-vous, ma chère Blanche ? C’est à vous de décider en cela… »
Ce ballet rituel amuse fort Contorose, et ferait pouffer les enfants s’ils l’osaient, mais cimente l’affection mutuelle des trois vieilles dames et les maintient de bonne humeur. Elles ont tant d’heures à passer ensemble !
Contorose ne reconnaît un peu de bon sens qu’à Lise, son aînée. Cependant il les traite toutes les trois avec une grande déférence, et malheur à l’enfant qui se risquerait à en user autrement…
Tristan a joué, bien sûr, presque toute la journée, et Chantal a pris soin de l’éviter comme un pesteux. À table, pas une seule fois elle n’a croisé son regard. Philippe a reçu les reproches rageurs que méritait sa maladresse et il a daigné les accepter sans se mettre en colère. À peine redescendues des Sources, Natalène et Marion ont disparu au village pour se bourrer de gâteaux, Justine a fait une mousse au chocolat délicieuse et il n’a pas plu : en somme cette journée de vacances, si mal commencée, s’est comportée très honorablement pour finir.
Si bien que Tristan a osé attendre Chantal dans leur cachette habituelle, sous les acacias de l’allée, et qu’elle a osé l’y rejoindre.
Il a treize ans, et elle quatorze : ils sont bien maladroits. Pour tout aggraver ils n’ont pas de réelle tendresse l’un pour l’autre. Chantal, qui est incurablement romanesque, s’enchante seulement d’avoir un vrai secret de grande à garder et Tristan, qui a l’esprit curieux, ne retire de ces rendez-vous que des connaissances précieuses sur le corps des petites filles, et sur le surprenant comportement du sien en présence des petites filles.
Ils sont beaucoup plus sages qu’ils ne le pensent, ces deux innocents. Mais tout de même Tristan a déjà caressé, sous le corsage de sa cousine, le léger renflement de ses seins en bouton, il a déjà embrassé ses lèvres fraîches, et il sait quelle tension, quelle faim douloureuse et quel vertige cela provoque en lui. Pour quelque mystérieuse raison d’enfant, si Chantal se laisse embrasser et se laisse caresser, elle se refuse absolument à subir ces outrages assise ou allongée : c’est debout, et droite comme la justice, qu’elle les accueille. Pour elle le péché doit poindre lorsqu’on adopte une autre position…
Le péché. La honte. La faute. Ces mots, que Chantal n’emploie même pas encore dans ses rédactions, et dont elle ne saurait sans doute pas donner une définition satisfaisante, tout en elle les illustre lorsqu’elle s’abandonne aux mains de Tristan. Les trois dames de Blajan, qui ont élevé cette petite vierge froide, peuvent se frotter les mains : elles ont réussi à la revêtir d’une cuirasse de peur et de culpabilité qui n’est pas prête à céder.
Tristan leur a été moins soumis, et a gardé l’esprit plus droit : mais le moyen de sentir droitement, quand on frôle sur un jeune corps raidi une telle malédiction ? Il finit toujours par l’attirer contre lui et par se contenter de caresser ses boucles blondes, avec une tendresse bien apprise.
Aussitôt, Chantal se détend. Elle a payé sa quote-part et peut en venir aux choses agréables.
— Et si Philippe le dit à Contorose ? glisse-t-elle. Et si Contorose nous voit ? Et si les tantes
s’en doutent ? Hein ? Et si Xavier cafarde ? Oh là là…Tristan répond, gentiment, à ces naïves petites questions. Il se sent un peu triste, sans trop savoir pourquoi.
Ce soir-là – où se place, bien qu’il soit passé inaperçu de tous, le début de l’histoire – ce soir-là, comme Chantal et Tristan sortent des acacias et remontent l’allée, un bruit de ferraille les fait sursauter. Ils se retournent et voient apparaître à la grille du parc l’inénarrable guimbarde du Copte, cahotante et rouillée.
Le Copte est au volant de cette antiquité, trapu, sombre, un mégot sale aux lèvres, plus vulgaire encore que les deux enfants n’en avaient le souvenir. Il a freiné en les apercevant, et lève un bras poilu.
— Salut ! L’est là, Vanina ?
Comme tous les habitants de Blajan, Chantal et Tristan détestent ce prénom que porte, pour cet homme et sa tribu de forains crasseux, leur cousine Natalène. Aussi Chantal répond-elle, dignement :
— Natalène ? Oui, monsieur, à la maison.
— J’viens la prendre. T’à l’heure !
— Oui, reprend Chantal avec un rien de hauteur, à tout à l’heure, monsieur.
Et ils regardent le tacot monter l’allée.
— Là, dit la fillette, j’ai horreur de cet homme ! Horreur ! Contorose ne devrait pas le laisser emmener Natalène…
— C’est son père, après tout.
— Et alors ? Elle ne s’appelle même pas comme lui !
— C’est quand même son père.
— Moi, si j’étais Contorose…
Tristan s’écarte un peu d’elle, d’instinct. Il n’aime guère, sans se l’être jamais avoué clairement, la sagesse et le conformisme de Chantal. « Bien élevé », il l’est lui aussi : personne à Blajan ne pourrait se dispenser de l’être, sous la férule de Contorose. Mais quelque chose en lui, resté libre et désinvolte, refuse de se laisser tout à fait convaincre.
— Si j’étais Contorose, poursuit Chantal, je la garderais, moi, Natalène. Pas vous ?
— Non, répond-il. Je trouve qu’elle peut bien y aller.
— Chez ce ramassis de forains ?
— Qu’est-ce que ça fait ? C’est un crime de travailler dans les foires ?
— Non, mais… enfin je ne sais pas, mais… et même pour nous… ce n’est pas très…
Crispé, il espère qu’elle ne dira pas, comme les tantes : « convenable ». Mais bien sûr c’est exactement ce qu’elle dit. Et elle raffine, même :
— Ni très convenable ni très comme il faut.
Ils sont au pied du perron, ce qui épargne à Tristan la peine de répondre. Il est triste, inexplicablement : beaucoup plus triste qu’il ne l’était sous les acacias, il y a dix minutes à peine.
Ils atteignent juste le bas de la porte lorsqu’elle s’ouvre, brusquement, sur un Contorose souriant, son foulard de soie rouge autour du cou.
— Non ? dit-il. Mais pourquoi ?
— Ben, fait le Copte derrière lui, avec le fric que je lui devais, vous pensez si c’était le moment de ramener sa fraise !
Chantal et Tristan se sont écartés, poliment. Natalène suit son père, une petite valise à la main, un livre sous le bras. Le Copte ne lui accorde jamais plus de quelques minutes pour faire ses bagages. Elle laisse les deux hommes traverser la terrasse, puis descendre les marches – ils rient toujours – et fait à ses cousins une vilaine grimace.
— Ça va ?
Et parce que son départ lui assure une certaine impunité elle ajoute, moqueuse :
— Ça va, la romance ?
Chantal hausse les épaules et se glisse dans le hall. Elle veut bien croiser le fer avec Philippe et Xavier, mais n’a jamais voulu reconnaître à Natalène ni à Marion, ces deux gamines, le droit d’aborder un si grave sujet.
Tristan ne la suit pas. Il est aussi susceptible que Chantal sur la « grandissime passion » qui les unit, mais sa vieille complicité avec Natalène l’incline à lui pardonner beaucoup et lui fait trouver ses railleries, d’ailleurs peu fréquentes, supportables. Il ne relève pas celle-ci et demande seulement, en désignant du menton la valise que porte la petite fille :
— C’est pour longtemps ?
— Un mois ou deux, je crois.
Natalène n’est pas sage, elle. Ni conformiste. Pour tout dire elle n’est pas non plus très bien élevée : elle fait seulement semblant, par prudence. À Blajan règne Contorose, ailleurs le Copte, leurs méthodes d’éducation sont parfaitement opposées, on s’adapte, on transige, on louvoie…
Elle a onze ans, ce jour-là. Maigrichonne, noiraude, le visage pointu, elle est laide, indiscutablement. Le front est trop bombé, les pommettes trop aiguës. Quant aux yeux, d’un jaune sale comme elle le dit elle-même – les yeux du Copte très exactement – ils n’arrangent rien. Deux affreuses nattes trop serrées complètent un tableau qui désole les tantes, et surprend à Blajan où l’on s’est toujours flatté de faire de beaux enfants.
Le laideron, pour l’heure, baisse son petit museau et regarde avec intérêt le bout de ses sandalettes.
— Il a dit qu’à la rentrée, au plus tard…
Elle n’achève pas sa phrase. Ce que le Copte a dit n’a aucune importance, et elle le sait. Il peut la ramener le surlendemain, dans trois semaines, ou dans six mois tout aussi bien.
Pour la première fois de sa vie Tristan s’étonne vaguement de cette situation, à laquelle il n’a jamais pensé sérieusement. Une table est une table, deux et deux font quatre, Natalène disparaît à intervalles réguliers dans la guimbarde du Copte, la Terre tourne autour du Soleil et ainsi va le monde… Mais ce soir-là la façon qu’a eue sa cousine de se taire brusquement, en serrant les lèvres, l’émeut.
— Sûrement, dit-il au hasard. Pour la rentrée, sûrement.
— Ho, crie le Copte de l’allée, ho, Vanina ! Tu grouilles un peu ?
Elle sourit à Tristan, s’élance, et dévale les marches du perron.
Dans le salon, Tristan voit que Chantal s’est assise près du feu. Il n’ose pas la rejoindre. En a-t-il vraiment envie, d’ailleurs ? Il regarde ses cousins poser sur la table ronde la boîte du jeu de l’oie, et ses tantes broder, assises sur le même canapé, la même nappe d’autel.
Elles parlent de l’irruption brutale du Copte sur leur planète, bien sûr.
— Moi, dit Lise, je n’approuve pas Louis de… Cette petite est déjà si volontaire, si…
Elle n’achève pas, mais secoue la tête avec componction.
— Avec une telle hérédité, glisse Blanche, il ne faudra pas s’étonner si…
Tristan s’assoit au piano et se met à jouer, doucement, une petite sonate qu’il connaît bien. Mais il la joue avec une telle expression que chacun, surpris, se tait pour mieux écouter. Comment ces notes familières peuvent-elles parler si clairement, ce soir, d’orage, de tristesse et de violence ?
Tristan contemple, sans le voir, le bois ciré du pupitre. Il ne pense à rien. Ou bien à l’ombre du bouquet d’acacias, là-bas, dans l’allée. C’est chose à la mesure de son âge. Le reste le dépasse : des pas rapides sur les marches d’un perron, une enfant qui détourne les yeux, une déchirure secrète… Au milieu d’un silence vaguement gêné, il referme le clavier, pivote sur le tabouret, fait face au clan et rougit de voir tant de regards fixés sur lui. Quelque chose vient de lui arriver – quelque chose qu’il ne comprend pas mais dont il se souviendra plus tard.
— Je n’aime pas, dit tante Lise, cette façon de jouer… Quelle brutalité !
— Il jouait doucement, proteste Philippe.
— Peut-être, mon garçon, peut-être. Mais c’était… c’était vulgaire. Voilà, oui, c’était vulgaire…