Passage en anglais

Editions XO

Victor Hugo Tome 1 : Je suis une force qui va !

  • • Roman français
  • • Parution : 4 janvier 2001
  • • 496 pages
  • • Format : 153 x 240 mm
  • • Prix : 21,19 euros
  • • ISBN : 9782845630086
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Traduit en 2 langues
  • Présentation

    L’histoire d’un immense poète, un combattant, un homme de courage, un grand citoyen.

    A qua­torze ans, il écrit : " Je veux être Chateaubriand ou rien ! " Tout le monde a lu Victor Hugo, mais lui, que sait-on vrai­ment de lui, à part qu’il a fait tour­ner les tables à Jersey ? Le por­trait que nous en dresse aujourd’hui Max Gallo est fas­ci­nant. Car pres­que au jour le jour, nous sui­vons l’enfant (il com­mence à écrire des poèmes à douze ans !), puis l’ado­les­cent et l’homme, à tra­vers ses écrits, éclairant de l’inté­rieur ce siècle pas­sion­nant que fut le XIXe, nais­sant de la Révolution pour mettre au monde la République.

    " Après Juillet 1830, il nous faut la chose répu­bli­que et le mot monar­chie… " N’oublions pas que le poète est né d’un père soldat, offi­cier sous Napoléon, et d’une mère ven­déenne. Cette pre­mière " contra­dic­tion " fami­liale l’amène très tôt à devoir choi­sir, et les tour­ments de son époque déter­mi­nent ses enga­ge­ments… D’abord ultra sous Charles X dont il célè­bre le sacre, Hugo se rallie à la révo­lu­tion de 1830, puis entre à la Chambre des pairs en 1845, par­court Paris sous la mitraille en 1848, est élu député en 1849, et monte sur les bar­ri­ca­des le 2 décem­bre 1851 lors du coup d’État de Louis-Napoléon, alors qu’il était en train d’écrire les Misérables et que ses deux fils sont déjà en prison… Il a 49 ans, il est recher­ché par la police et doit s’enfuir en Belgique avec un faux pas­se­port.

    " Quand la liberté ren­trera, je ren­tre­rai… " Après Bruxelles, Jersey, en famille (là où les tables tour­nent !), qu’il doit quit­ter encore pour Guernesey en 1855. Près de vingt ans d’exil avant de ren­trer à Paris pour la pro­cla­ma­tion de la République en 1870, juste après la décla­ra­tion de guerre contre la Prusse. En 1871, il ne vit pas la Commune puisqu’il est à Bruxelles, mais il offre l’asile aux insur­gés en fuite, ce qui lui vaut d’être à nou­veau expulsé. En 1876, il est élu séna­teur, et réélu en 1882 - il a 80 ans ! L’année d’avant, l’avenue d’Eylau, où il habite, a été rebap­ti­sée Victor Hugo…

    Mais il fut également un bon père de famille, un grand-père atten­tif, un séduc­teur hors pair dont on ne peut dénom­brer les conquê­tes, aca­dé­mi­cien fran­çais, et pour finir un des­si­na­teur de talent, très en avance sur son temps. Très en avance aussi, ses com­bats poli­ti­ques, dénon­çant la misère du peuple, lut­tant contre la peine de mort, contre les injus­ti­ces, visi­tant les pri­sons, orga­ni­sant avec Lamartine, Dumas et Balzac une lote­rie pour des crè­ches, mais oui !…

    Hugo s’est raconté, et Max Gallo nous le fait savoir… Après Napoléon et De Gaulle, Max Gallo, comme à son habi­tude, réin­vente l’art de la bio­gra­phie. Pour Victor Hugo, il a choisi de consa­crer un cha­pi­tre par année, et nous décou­vrons ainsi en paral­lèle la vie intime du poète, la vie de la France au même ins­tant, et l’avan­cée impres­sion­nante d’une œuvre qui devien­dra immense mais qui s’écrit pour nous au jour le jour, avec toutes les ques­tions et les doutes qui accom­pa­gnent le génie en marche…

  • Extrait

    Prologue

    Oh ! cette double mer du temps et de l’espace

    Où le navire humain toujours passe et repasse…

    Cet homme vêtu de noir qui écrit debout, près d’une fenêtre ouverte, c’est Victor Hugo, un jour du mois de mai 1830.

    Il a eu vingt-huit ans le 26 février.

    Ses cheveux mi-longs, châtain clair, sont rejetés en arrière. Le front ainsi dégagé est vaste, bombé. Le visage aux traits réguliers est empâté et le col blanc de la chemise autour duquel est nouée une large cravate serre un cou gras qu’un début de double menton masque en partie. Tout le corps d’ailleurs paraît lourd. Le gilet, échancré, aux vastes revers, forme de nombreux plis autour de la taille.

    Victor Hugo, enveloppé dans ces vêtements amples, donne l’impression d’un homme installé, d’un notable engoncé dans sa réussite, sa chaîne d’or s’échappant du gilet.

    Et cependant le visage, un peu enflé, conserve quelque chose d’enfantin. Le regard n’exprime aucune arrogance, mais plutôt de la lassitude, presque de la tristesse. La peau est blafarde.

    Tout dans cette silhouette, ce costume, suggère la gravité, la solennité, l’acceptation ennuyée plus que satisfaite de la renommée.

    Il est le poète comblé des Odes et Ballades, des Orientales, l’auteur de Cromwell, une première œuvre conçue pour la scène — mais les personnages et les rebondissements sont si nombreux qu’elle n’a pu être jouée. Cependant, elle a été lue, discutée, louée. Sa préface a fait figure de manifeste. On a attendu avec impatience les pièces suivantes de l’auteur. L’année précédente, il a écrit Marion de Lorme, acceptée le 14 juillet 1829 par le Théâtre-Français, et interdite par la censure. Que d’égards cependant pour Victor Hugo ! Le roi Charles X a longuement reçu celui qu’il avait invité à son sacre, à Reims, en 1825. Il n’est pas loin de penser ce que Hugo écrit dans la préface de Marion de Lorme : rien n’interdit de voir apparaître « un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne » ! Hugo, bien sûr !

    Il s’est donc remis au travail. Et il y a trois mois, la veille même de son vingt-huitième anniversaire, le 25 février, son nouveau drame, Hernani, a été joué au Théâtre-Français, faisant de l’auteur le prince de la jeunesse romantique. Elle s’est battue pour Hernani, guidée par Théophile Gautier, Alexandre Dumas.

    Le lendemain de la représentation, Hugo a même reçu une lettre de Chateaubriand :

    « J’ai vu, Monsieur, écrit l’auteur le plus célèbre du temps, la première représentation de Hernani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s’attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m’en vais, Monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts. »

    Qu’espérer de plus quand on a noté, à quatorze ans, dans son journal, à la date du 10 juillet 1816 : « Je veux être Chateaubriand ou rien » ?

    On a vingt-huit ans et « on est ».

    Poète, auteur célèbre, chevalier de la Légion d’honneur, gratifié de pensions par le roi et le gouvernement, romancier lu par des milliers de lecteurs, pour Le Dernier Jour d’un condamné. Et qui pense à écrire un grand roman, Notre-Dame de Paris, que l’éditeur Gosselin attend avec impatience, après avoir offert des sommes importantes à l’auteur.

    On comprend sa pose hiératique, son air de majesté lasse, et on s’attend à des gestes lents, à de la componction.

    Or, c’est d’un mouvement vif que Victor Hugo trempe sa plume d’oie dans l’encrier. Puis il écrit vite, comme si les mots lui étaient dictés, et il couvre le côté droit de la feuille d’une écriture penchée, régulière, rapide, faisant crisser la plume sur le papier, ne s’arrêtant que rarement. Comme si, entre cette manière d’écrire et son corps, entre ses yeux au regard incertain et cette gloire installée, il y avait divorce.

    Comme si, sous la plénitude apparente, se cachait un gouffre, une interrogation lancinante.

    Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé

    D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.

    Comme si Victor Hugo voulait mettre en garde celui qui estime qu’il est déjà une lourde statue, vieillie avant le temps, ensevelie sous les succès, la notoriété, l’argent aussi, comme s’il voulait convaincre qu’il n’est pas un homme que la gloire rassure…

    Oh ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-être

    Un homme comme sont tous les autres, un être

    Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.

    Détrompe-toi. Je suis une force qui va !

    Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !

    Une âme de malheur faite avec des ténèbres !

    Il lève les yeux.

    Il regarde par la fenêtre ce paysage où le mois de mai fait surgir l’alignement vert pâle des cultures maraîchères.

    Ici et là, quelques rares maisons isolées.

    Hugo n’est pas encore habitué à ce quartier des Champs-Élysées où il ne s’est installé, avec sa femme Adèle et leurs trois enfants, Léopoldine, Charles et François-Victor, que depuis quelques jours. L’hôtel particulier du 9 rue Jean-Goujon, dont il n’occupe que le deuxième étage, est entouré de terrains vagues. La rue François Ier, toute proche, monte en pente douce vers l’Arc de Triomphe, au milieu des champs cultivés.

    Il regrette la maison qu’il occupait 11 rue Notre-Dame-des-Champs. Elle était au cœur de la ville, mais un jardin permettait à sa fille de six ans, aux fils de quatre et deux ans, de jouer librement. Et il suffisait de pousser une porte pour accéder au jardin du Luxembourg.

    Les amis, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny et surtout Sainte-Beuve — ce poète et critique qui venait deux fois par jour en voisin —, se réunissaient au salon. Ils lisaient leurs œuvres. On acclamait l’auteur. On célébrait le triomphe d’Hernani.

    Un temps, vu de ce nouveau domicile situé à la périphérie de la ville, en ce mois de mai où Charles X, qui sent que le pays lui échappe, vient de dissoudre la Chambre des députés, qui semble déjà si loin !

    Hugo écrit :

    Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,

    J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,

    Et l’on peut distinguer bien des choses passées

    Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.

    En fait, s’il y a encore peu de rides sur ce large front, l’impression que donne ce visage lisse et rond est celle d’une nostalgie. La bouche si bien dessinée exprime une moue boudeuse. Le regard est voilé, fixe, comme si les yeux ne s’attardaient pas sur les détails de cette campagne, mais cherchaient un point où le passé et l’avenir pourraient se rejoindre.

    Oh ! cette double mer du temps et de l’espace

    Où le navire humain toujours passe et repasse…

    Mais en ce printemps 1830, peut-être parce qu’il a le sentiment d’avoir atteint ce qu’il désirait si fort, il y a dix ans…

    J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !

    L’espérance en chantant me berçait de mensonges

    et qu’il peut dire : A présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais…, c’est le passé qui le retient.

    Il se souvient de sa mère, Sophie Trébuchet, morte en juin 1821 — il avait à peine dix-neuf ans ; de l’un de ses deux frères, Eugène, son aîné de deux ans, interné depuis ce jour d’octobre 1822 où, lors de son mariage avec Adèle, le malheureux avait été saisi de folie ; de Léopold, son premier fils qui, à peine né, avait dû être porté en terre, en octobre 1823 ; et enfin de son père, le général Léopold Hugo, mort en janvier 1828, il y a un peu plus de deux ans.

    Comment ces souvenirs ne voileraient-ils pas son regard ? Comment ne pas se répéter sans complaisance, mais comme une obsession qui vient ternir l’éclat de la gloire :

    Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.

    L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même

    Son ombre sur le mur !

    Et cependant, il doit continuer d’écrire parce qu’il faut faire « une œuvre qui est aussi une besogne », puisque c’est elle seule qui apporte les revenus permettant de vivre, de louer — cher ! — au comte de Mortemart de Boisse le deuxième étage de l’hôtel particulier de la rue Jean-Goujon. Heureusement, Hernani a du succès et les droits d’auteur permettent de subvenir aux besoins et même de placer cinq mille francs à cinq pour cent.

    C’est aussi cela, cette gestion bourgeoise d’une vie, qu’on devine quand on voit cet homme jeune qui a grossi, qui s’habille comme un notable, qui veille sur « une populace de marmots », trois enfants et bientôt un quatrième, puisque Adèle approche du terme de sa grossesse. Elle a déjà dit qu’elle ne veut plus d’enfants, cinq en huit ans, c’est trop ! Elle fait donc, et fera, chambre à part.

    Comment ne pas regretter les temps d’autrefois ?

    Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années,

    Pour m’avoir fui si vite et vous être éloignées,

    Me croyant satisfait ?

    Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,

    Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,

    Que vous ai-je donc fait ?

    Et, pire que le souvenir, il y a cette intuition que l’amour a disparu.

    Non seulement Adèle est lasse des étreintes qui conduisent à des maternités successives, mais elle se détourne pour regarder un courtisan empressé, ce Sainte-Beuve dont Alfred de Vigny dit qu’il est « un petit homme assez laid ». Et c’est vrai qu’il a une « figure commune », le nez trop long, le menton effacé, une bouche aux lèvres serrées par l’amertume. On ne lui connaît pas de liaisons. Il vit, à vingt-six ans, avec sa mère, peut-être est-il atteint d’une malformation qui le paralyse, ne lui laissant que la possibilité de fréquenter les catins, ou de s’asseoir dans le salon des Hugo, de regarder Adèle.

    — Il parle en faisant des grimaces obséquieuses et révérencieuses comme une vieille femme, conclut Vigny.

    Mais il a publié des critiques élogieuses d’Odes et Ballades et demeure proche des Hugo, jurant de son amitié : « Vous êtes tout pour moi, mon cher ami, écrit-il le 7 mai. Je n’ai compté que depuis que je vous ai connu et quand je m’éloigne de vous, ma flamme s’éteint… »

    Et cependant il suffit de quelques jours en ce mois de mai précisément, pour que les liens se distendent, parce que Hugo a deviné cette attirance réciproque entre Adèle et lui : « Il y a entre l’ami de la maison et le bonheur du ménage, écrit Hugo, le rapport du diviseur au quotient. »

    Il ne s’étonne pas que Sainte-Beuve ne veuille pas connaître les deux poèmes qu’il lui a consacrés. Il lit avec un mélange de tristesse et de mépris la lettre que ce dernier lui adresse, le 31 mai, n’avouant pas l’amour qu’il porte à Adèle et que celle-ci — Victor le craint — lui rend.

    « Je veux vous écrire, commence Sainte-Beuve, car hier, nous étions si tristes, si froids, nous nous sommes si mal quittés que tout cela m’a fait bien du mal ; j’en ai souffert tout le soir, en revenant, et la nuit. Je me suis dit qu’il m’était impossible de vous voir souvent à ce prix, puisque je ne pouvais vous voir toujours ; qu’avons-nous en effet à nous dire, à nous raconter ? Rien, puisque nous ne pouvons tout mettre en commun comme avant. Je m’aperçois que je ne vous ai pas demandé vos vers à moi ; mais qu’importent vos vers, ceux-là plutôt que d’autres ! C’est tous que je voudrais ; c’est vous, c’est Madame Hugo, à toute heure et sans fin. »

    Hugo relit une nouvelle fois cette lettre. La personnalité de Sainte-Beuve est fuyante, et cependant les regards échangés entre Adèle et lui ne trompent pas. Cette duplicité, ou tout au moins cette incapacité d’exprimer la vérité, le troublent.

    Rien n’est donc sûr, rien ne dure. Il a l’impression qu’il découvre en lui, chez les autres, autour de lui, un monde souterrain qui l’angoisse :

    Car la pensée est sombre ! Une pente insensible

    Va du monde réel à la sphère invisible ;

    La spirale est profonde, et quand on y descend,

    Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,

    Et pour avoir touché quelque énigme fatale,

    De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

    Son visage a cette pâleur qui étonne alors que les lauriers et les louanges s’accumulent comme pour le triomphe d’un jeune empereur des lettres. Elle révèle l’anxiété.

    On ne le voit joyeux que « lorsque l’enfant paraît », mais l’angoisse le serre de nouveau. Son premier fils est mort. Il exprime cette hantise :

    Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,

    […] De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,

    La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

    La maison sans enfants !…

    Ils sont là, Léopoldine, l’aînée, si tendre, si belle, Charles, et puis François-Victor. Bientôt un autre enfant va naître…

    Hugo les regarde. Il a le sentiment que dans une vie, et la sienne lui paraît déjà si pleine, si lourde de désillusions aussi, le seul joyau, ce sont les premières années :

    Naître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère,

    Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,

    Est l’âge du bonheur, et le plus beau moment

    Que l’homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !

    Il observe longuement ses enfants. Il « prend au sérieux toute cette aurore ». Et pense à sa propre enfance. Dans l’incertitude qui est la sienne, elle est l’unique repère. Il écrit :

    Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.

    Il se souvient :

    Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

    Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

    Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

    Le front de l’empereur brisait le masque étroit.

    Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

    Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,

    Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois

    Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;

    Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,

    Abandonné de tous, excepté de sa mère,

    Et que son cou ployé comme un frêle roseau

    Fit faire en même temps sa bière et son berceau.

    Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

    Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,

    C’est moi…

    Chapitre I : 1802

    Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.

    Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée…

    Victor Hugo sait.

    Il a voulu tout connaître de sa naissance, cette nuit du 26 février, dans une chambre du premier des deux étages d’une maison cossue dont les dix fenêtres donnent sur la Grande Rue de Besançon et la place Saint-Quentin.

    Sa mère, Sophie, a trente ans et déjà deux fils, Abel et Eugène, âgés de quatre et deux ans. Quand ils ont entendu le premier cri de l’enfant, ils sont entrés dans la chambre, avec leur père, le chef de bataillon Léopold Hugo, un homme de vingt-neuf ans, robuste, trapu, aux cheveux châtains, au front bas, le visage joufflu et le teint rougeaud.

    Ils ont regardé ce nouveau-né, « pas plus long qu’un couteau », si petit, si chétif, que l’accoucheur en le montrant a dit qu’il ne vivrait pas. « Il tenait si peu de place qu’on eut pu en mettre une demi-douzaine comme lui » dans le fauteuil où on l’avait posé, tout emmailloté.

    Il était dix heures trente et il neigeait.

    On s’est penché sur lui, guettant son souffle, ses vagissements.

    … Je vous dirai peut-être quelque jour

    Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,

    Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

    M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée…

    confiera Victor autour des années 1830, quand il sera attiré par son enfance comme on l’est par une source.

    Il imagine, il se souvient :

    Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !

    Mais il a appris aussi que sa mère espérait une fille, après deux fils. On l’aurait appelée Victorine puisque le parrain choisi, sollicité par Sophie, était le général Victor Fanneau de Lahorie, l’ami de la famille, celui dont l’allure aristocratique, l’élégance, la culture, fascinaient Sophie depuis qu’elle l’avait rencontré en 1798 à Paris, alors qu’elle était mariée depuis moins d’un an à Léopold.

    Et elle avait retrouvé ce Lahorie à Nancy. Il était devenu le protecteur de Léopold, homme influent puisqu’il était le chef d’état-major du général Moreau, commandant de l’armée du Rhin.

    Il avait obtenu que Léopold soit nommé adjudant de place, à Lunéville. Et là, dans cette ville qu’il gouvernait, Léopold avait été distingué par Joseph Bonaparte, le frère du Premier Consul. Mais Napoléon Bonaparte se méfiait de Moreau et des officiers qui entouraient ce général ambitieux et jaloux, ce républicain hostile à un Napoléon Bonaparte rêvant d’un consulat à vie et sans doute d’une couronne.

    Il avait donc fallu quitter sans avancement Lunéville pour la garnison de Besançon. Une longue route, un voyage lent, les Vosges à franchir.

    Victor Hugo sait.

    La voiture s’est arrêtée au sommet du Donon.

    Léopold Hugo et Sophie descendent pendant que les chevaux soufflent après la montée. C’est la fin du mois de juin. La vue depuis ce massif des Vosges s’étend sur la plaine d’Alsace et la trouée de Belfort qui conduit à Besançon.

    Léopold Hugo est un homme d’instinct, au visage sanguin, aux manières frustes. Il aime les femmes comme un soldat.

    Ses quatre frères se sont engagés comme lui dans les armées de la République. Deux sont morts à Wissemburg, Léopold est l’aîné des deux derniers — Louis et François-Juste —, qui sont toujours sous les armes. Il a conquis ses galons de capitaine en Allemagne, puis dans cette guerre de Vendée où l’on s’égorge.

    C’est là, près de Châteaubriant, dans le petit domaine de la Renaudière, qu’il a connu Sophie Trébuchet, orpheline, Vendéenne mais « bleue » elle aussi. Son grand-père maternel a été procureur du Tribunal révolutionnaire, au service de Carrier le terroriste, qui noya les contre-révolutionnaires dans la Loire. Son oncle, commissaire de la Guerre, est le mari complaisant d’une épouse, maîtresse de Carrier. Et Marie-Joseph Trébuchet, le frère de Sophie, a également servi ce même Carrier.

    Une femme décidée, Sophie, séduite par ce Léopold Hugo, beau gaillard qui se fait appeler Brutus et auquel, en 1797, elle force la main pour qu’il l’épouse.

    On vit quelques mois à Paris, à l’Hôtel de Ville, puis à l’hôtel de Toulouse, rue du Cherche-Midi, où siège le premier conseil de guerre permanent de la 17e division militaire, dont le capitaine Hugo est devenu rapporteur.

    On se lie d’amitié avec le greffier Pierre Foucher, un homme de l’Ouest qui cache ses opinions monarchistes, son attachement à l’Église. Mais, en 1798, on n’est plus guillotiné pour cela ! Et Hugo — Léopold, car on a remisé le surnom de Brutus — est témoin du mariage de Foucher avec Anne-Victoire Asseline.

    — Ayez une fille, a-t-il lancé joyeusement au moment des noces, j’aurai un garçon et nous les marierons ensemble ! Je bois à la santé de leur ménage.

    Victor Hugo sait.

    Il imagine son père en garnison à Nancy, puis la naissance des fils, Abel, en 1798, et Eugène, en 1800.

    Il devine les tensions qui apparaissent entre sa mère et le soldat Hugo, qui part faire campagne dans l’armée du Rhin et laisse sa femme à Nancy, dans cette maison héritée de son père, Joseph Hugo, maître menuisier, et où vivent encore sa mère, Jeanne-Marguerite, et sa sœur, Marguerite, dite Goton, épouse Martin-Chopine.

    Léopold se bat. Il franchit le Rhin et le Danube. Napoléon Bonaparte gouverne, et Sophie est sensible aux belles manières de Victor Fanneau de Lahorie.

    Elle écrit à son mari. Elle ne veut plus vivre sous l’autorité sèche des femmes Hugo, 81 rue des Maréchaux à Nancy. Elle veut retourner chez elle, dans l’Ouest.

    Léopold s’inquiète, il répond :

    « Je n’ai pu fermer l’œil, une fièvre brûlante m’a interdit tout sommeil ; le jour paraît et je me jette tout trempé de sueur à la table où j’ai commencé ma lettre. Cruelle et trop aimée Sophie, voilà l’effet de quelques phrases trop dures… Ne m’abuse donc plus, parle-moi franchement, m’aimes-tu encore ? Ma conversation t’est-elle de quelque intérêt et si je consens à te laisser dans ta famille, m’y conserveras-tu un cœur fidèle, penseras-tu à moi ? Me donneras-tu chaque jour de tes nouvelles ? M’y peindras-tu chaque jour le sentiment véritable de ton cœur ? »

    Sophie hésite, mais renonce à rentrer dans sa famille. Elle suit Léopold qui devient gouverneur de Lunéville, et lorsqu’il part comme chef de bataillon pour la 20e demi-brigade, en garnison à Besançon, elle l’accompagne avec ses fils.

    Et au sommet du Donon, en ces derniers jours de juin, Léopold, en soldat et en mari qui use de son bien, renverse sa femme sous les sapins vosgiens.

    Victor Hugo sait.

    Il a lu cette lettre que lui a adressée son père, comblé par ce fils prodige qui tout enfant déjà rimait…

    … chantant des vers d’une voix étouffée ;

    Et ma mère, en secret observant tous mes pas,

    Pleurait et souriait, disant : « C’est une fée

    Qui lui parle, et qu’on ne voit pas ! »

    Léopold a raconté que Victor avait été « créé non sur le Pinde, mais sur l’un des pics les plus élevés des Vosges, lors d’un voyage de Lunéville à Besançon, et tu sembles te ressentir de cette origine presque aérienne ».

    Mais dans cette nuit du 26 février, Victor n’est d’abord que ce nouveau-né qui semble hésiter à vivre, que sa mère surveille avec inquiétude, et dont le père trouve qu’il « ressemble si peu à un être humain », cependant que ses frères, déjà vigoureux, marmonnent qu’ils attendaient une sœur, Victorine, et qu’ils n’ont que ce paquet de linge qui fait penser, comme ânonne Eugène, à une « bébête ».

    Mais Victor Hugo vit.

    Et le matin du 27, Léopold le porte à la mairie pour le faire inscrire sur les registres de l’état civil.

    « Du huitième du mois de ventôse, l’an Dix de la République.

    « Acte de naissance de Victor-Marie Hugo, né le jour d’hier à dix heures et demie du soir, fils de Joseph, Léopold, Sigisbert Hugo, natif de Nancy (Meurthe) et de Sophie, Françoise Trébuchet, native de Nantes (Loire Inf.), profession chef de bataillon de la 20e demi-brigade, demeurant à Besançon, mariés, présenté par Léopold Sigisbert Hugo, le sexe de l’enfant a été reconnu être mâle.

    « Premier témoin, Jacques Delelée, chef de brigade, aide de camp du général Moreau, âgé de quarante ans, domicilié au dit Besançon.

    « Second témoin, Marie Anne Dessirier, épouse du dit Delelée, âgée de vingt et cinq ans, domiciliée à la dite ville.

    « Sur la réquisition à nous faite par le dit Joseph Léopold Sigisbert Hugo, père de l’enfant.

    « Et ont signé Hugo / Dessirier, ép. Delelée / Delelée.

    « Constaté suivant la loi, par moi Charles Antoine Seguin, adjoint au Maire de cette commune, faisant les fonctions d’officier public de l’état civil.

    « Ch. Seguin, adj. »

    Cet enfant, inscrit sur le registre, il faut le maintenir en vie alors qu’il semble chaque jour menacé de mourir, avec « sa petite tête qu’il ne porte pas encore et qui tombe sur son épaule », avec « ses petites jambes et ses petits bras qui n’ont que des peaux qui pendent, comme disent les nourrices ».

    On l’entoure, on le couve. Sophie est une « mère obstinée ». Léopold déborde d’énergie et de volonté.

    Lorsqu’il combattait en Vendée, son chef de corps, Muscar, avait composé pour lui une joyeuse oraison funèbre :

    Hic Jacet le major de notre bataillon,

    Universel rieur, il mourut de trop rire.

    Gai jusque sur le Styx, il fit rire Pluton,

    Oh, pour le coup, les morts vont aimer leur empire.

    Près de sept années ont passé depuis ce temps-là. Léopold rit moins. Mais il reste ce convive plein d’entrain qui s’anime à la fin du dîner, « qui fronce sa narine à la façon des lapins, ce qui est une grimace des Hugo », qui prend ses fils dans ses bras, qui a gardé les manières d’un « sans-culotte », lecteur du Catéchisme révolutionnaire. Et ni lui ni Sophie ne jugent bon de faire baptiser Victor.

    En cette année de Concordat avec le pape, de Consulat à vie, et quand on a servi en outre aux côtés du général Moreau et qu’on a choisi pour parrain de son fils le général Victor Fanneau de Lahorie, en disgrâce, poussé par Napoléon Bonaparte hors de l’armée, on est vite accusé, si on dénonce les malversations du chef de la Brigade, d’être un « intrigant ». On a beau répéter : « Moi, je n’ai jamais rien voulu tirer de la guerre, je l’ai commencée pauvre et je la finirai de même », on est suspect.

    On n’est pas inscrit au tableau d’avancement. On est muté à Marseille avec sa Brigade et poursuivi par les mêmes accusateurs.

    Il a donc fallu quitter Besançon, avec ses trois fils et sa femme, lasse de cette vie incertaine, de ce mari insatiable, qui maintenant s’inquiète. Et s’il était chassé de l’armée pour ses amitiés avec Moreau et Lahorie ? Comment vivraient-ils, lui et son ménage de trois enfants ? Il faut que quelqu’un défende sa cause, à Paris, auprès de Joseph Bonaparte. Le frère du Consul, lorsqu’il était à Lunéville, n’a-t-il pas écrit à son ministre : « Le citoyen Hugo a été très utile. Vous comprenez, citoyen ministre, que mon intérêt pour lui est légitime et je vous demande comme une chose personnelle le grade de chef de brigade pour le citoyen Hugo » ?

    Il faut lui rappeler cela, voir aussi le général Clarke, qui commandait en chef à Lunéville et qui est devenu un proche de Napoléon Bonaparte, son ministre de la Guerre — et peut-être même rencontrer Lahorie, qui a dû garder de l’influence.

    Mais pour harceler ces personnages, leur soumettre ses requêtes, se rappeler à leur souvenir, il faut être à Paris. Et comment s’éloigner de sa garnison quand on y est surveillé, que les supérieurs guettent vos fautes ?

    C’est Sophie qui quittera Marseille, le 28 novembre, pour Paris.

    Elle était la « mère obstinée », elle devient la mère absente, celle que l’on remplace par Claudine, l’épouse de l’ordonnance de Léopold Hugo. Mais qu’est devenu « l’amour d’une mère, amour que nul n’oublie » ?

    « Ton Abel, ton Eugène, ton Victor prononcent tous les jours ton nom, écrit à Sophie Léopold. Jamais je ne leur donnai tant de bonbons parce qu’eux, comme moi, n’ont jamais eu de privation aussi pénible que celle qu’ils éprouvent. Le dernier appelle plus souvent sa maman, sa “ma maman”, et cette pauvre maman n’a pas le bonheur de l’entendre. Si une larme coule à chacune de mes paupières, si maintenant elles inondent mon visage, elles feront des larmes de sympathie quand tu vas me lire. N’est-ce pas, ma Sophie ?

    « Ton Victor entre, il m’embrasse, je l’embrasse pour toi et lui fais baiser cette place… pour que tu y recueilles au moins dans ton éloignement quelque chose de lui ; j’y joins aussi le baiser le plus ardent. Je viens de lui donner du macaron dont j’ai soin d’avoir une provision dans mon tiroir, et il s’en va courir en le suçant. »

    Victor vit donc avec ses frères et son père qui, le 29 décembre, est affecté à la garnison de Bastia, signe de disgrâce, puisque la plus grande partie de la 20e demi-brigade s’embarque pour Saint-Domingue et une campagne que l’on imagine glorieuse.

    Léopold écrit :

    « Les enfants se portent assez bien… Victor t’appelle toujours. Si le pauvre petit ne te reconnaît pas, au moins se rapprochera-t-il aisément de toi, car il semble toujours qu’il a perdu quelque chose. »

    Chapitre II : 1803

    Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !

    Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !

    Cela, le sentiment d’avoir perdu une part de lui-même, Victor l’a donc éprouvé en même temps qu’il apprenait à marcher, à parler, à vivre.

    Il n’a pas conscience que passent les premiers jours de l’année, il ne se souvient pas de l’appartement de Marseille où son père prépare le départ pour Bastia, mais il sait que lui manquent la douceur et la présence de sa mère, et il devine que même l’ombre protectrice de son père peut disparaître.

    Léopold Hugo hésite en effet.

    « Je réfléchirai d’ici au départ sur l’embarquement des enfants, écrit-il à Sophie. Si tu n’obtiens rien, tu reviendras ; alors, si je les laissais à Marseille avec Claudine, sous la surveillance d’un ami, tu les y prendrais et viendrais avec eux me rejoindre par le bateau de poste qui part tous les dix jours de Toulon pour Bastia ou la Corse. Si tu obtiens quelque chose, je les prendrai à mon passage et te les amènerai. »

    L’enfant perçoit la menace de cette nouvelle séparation.

    Il ne comprend pas ce qui se trame, ni ce qui se murmure autour de lui. Mais le désarroi, les inquiétudes et la jalousie de son père créent un climat qui le touche. C’est comme s’il partageait les attentes de son père, qui implore Sophie avec humilité :

    « Je te recommande de m’écrire plus souvent. C’est dans notre éloignement la seule preuve que je puisse recevoir de ta tendresse ; conserve-la-moi pure, et je te promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour te rendre la plus heureuse des épouses. Je ne chercherai point à t’être infidèle, je vis pour toi seule. »

    Mais alors, d’où vient cette irritation de Léopold, qui s’écrie : « Je suis trop jeune pour vivre seul, trop bien portant pour ne pas être porté aux femmes » ?

    Victor se recroqueville dans un coin. Il pleure sans raison, dit-on.

    Plus d’un mois passe puis, en février, on embarque avec le père pour Bastia. On est dans ses bras sur le pont de ce navire que secoue la houle d’hiver. Les frères, Abel et Eugène, s’accrochent à ses jambes.

    « On dirait quelque guerrier gigantesque, qui a recueilli dans son casque trois bambins aux chairs rebondies, aux bonnes figures d’angelots et qui les porte légèrement tout au long de l’étape avec des précautions de maman », écrira Sainte-Beuve après avoir écouté Hugo.

    C’est qu’il est émouvant, ce père soldat remplaçant la mère, alors que celle-ci, c’est ce qu’il craint, revoit sans doute le général Lahorie, s’attarde en vain à Paris, ne répond pas aux lettres.

    « Ce silence, ma chère Sophie, m’a fait d’autant plus de peine que je n’ai reçu aucune nouvelle de toi… il y a aujourd’hui cinquante-deux jours ; il m’en ferait bien davantage si je connaissais moins tes principes, ton attachement à tes devoirs, à un époux qui t’adore, à tes chers et bons petits enfants. »

    Les enfants sentent l’irritation de leur père, son angoisse qu’alimente la jalousie et qui prend chaque jour plus de place. Il est contraint de les laisser seuls durant ses heures de service, plus lourdes car le traité d’Amiens avec l’Angleterre a été rompu, la guerre est là, toute proche, et la demi-brigade doit passer de Corse à l’île d’Elbe, ce qui afflige Léopold :

    « Ce sera un grand retard pour nos lettres. L’hiver, on n’y en reçoit aucune, et si la guerre a lieu, j’y serai bloqué. Si je l’étais seul au moins, mais si j’y suis assiégé avec mes enfants !… »

    Cette angoisse pèse sur Victor. Il s’accroche à son père quand on veut le confier à une « promeneuse », une Corse : « Il était triste et on aurait dit qu’il se plaignait d’être envoyé avec une femme qui ne parlait pas notre langue, raconte Léopold à Sophie. Il s’y habitue, poursuit-il, mais il m’a beaucoup inquiété pour ses dents. Rapporte au moins du vaccin… »

    Mais il faut aussi quitter cette femme, peu à peu devenue familière, abandonner Bastia pour Porto-Ferrajo. Ce port de l’île d’Elbe dont les maisons s’étagent sur les collines est un bourg sans attrait. Les rues, dont quelques-unes seulement sont pavées, sont encombrées de détritus et d’ordures. Les cochons et les chiens y cherchent leur nourriture. Les logements sont aussi sales que les ruelles. La chaleur y est accablante.

    « Nous sommes dans un pays brûlant, écrit Léopold, où tout est d’une affreuse rareté et par conséquent d’un prix fou… Les deux aînés se portent très bien, ils apprennent la langue italienne… Victor ne s’acclimate pas aussi bien que ses frères. Il est faible, la dentition est pour lui une opération difficile et je crains qu’il n’ait des vers. J’ai demandé de l’herbe grecque dont les Corses font le plus grand cas et en ce moment il doit m’en être arrivé de Bastia. Il a encore quelques croûtes à la tête, mais elles sont peu de chose. Du reste, il dit le nom de ses frères, beaucoup d’autres petits mots, le sien entre autres. Il fait quelques pas seul, mais avec trop de précipitation pour les continuer plus longtemps. Toujours content, je l’entends rarement crier ; c’est le meilleur enfant possible, ses frères l’aiment beaucoup. »

    Triste ou content, l’enfant Victor Hugo ? Différent. Le premier mot qu’il prononce, avec ceux de maman et de papa, est italien : cattiva (méchante) pour se plaindre d’une domestique. Seule la présence de son père le rassure. Et de l’île d’Elbe, il dira, évoquant non pas un souvenir, mais une impression :

    Je visitai cette île, en noirs débris féconde,

    Plus tard, premier degré d’une chute profonde.

    Et lorsqu’il veut parler de son enfance, avec ce père soldat qui lui tient lieu de mère, il ajoute :

    Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.

    Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée.

    Un soldat, m’ombrageant d’un belliqueux faisceau,

    De quelque vieux lambeau d’une bannière usée

    Fit les langes de mon berceau.

    Mais le soldat est de plus en plus las du rôle qu’il joue. Ce n’est pas seulement une mère pour ses enfants qui lui manque, mais une femme.

    — Je suis dans l’âge où les passions ont le plus de vivacité…, répète-t-il.

    Et une femme, Catherine Thomas, âgée d’à peine vingt ans, s’approche.

    On la dit fille de l’économe de l’hôpital de Porto-Ferrajo, accusé de malversations, mais elle prétend être de noblesse espagnole, comtesse de Salcano, déjà veuve d’un officier, Anacleto Antoine d’Almeg.

    Qu’importe son identité ! Elle se donne et s’attache à Léopold pendant l’été 1803, et Léopold peut écrire à Sophie une lettre où percent les ressentiments :

    « Tout le monde me gronde de ce que je sors peu ; tout le monde s’étonne que tu ne viennes pas et que j’aie avec moi les enfants. Cela fait jaser, il me revient quelque chose et je ne dis mot. »

    Ce ton qui a changé inquiète Sophie. Elle n’a rien obtenu pour Léopold, comment peut-elle dès lors justifier la prolongation de son séjour à Paris ? Elle veut aussi revoir et reprendre ses enfants. Elle part pour Marseille, puis Livourne où elle embarque pour Porto-Ferrajo.

    Ses fils sont là, sur le quai.

    Elle les aperçoit de la proue d’un navire qui vient d’essuyer entre Livourne et l’île d’Elbe l’attaque d’un vaisseau barbaresque. Léopold, qui s’était rendu à Livourne pour l’accueillir, s’est beaucoup dépensé, allant d’un canon à l’autre.

    Il est le mari glorieux, qui doit enfin obtenir son dû.

    Mais les conditions de vie sont rudes. L’eau est rare, la viande dure, le pain gris.

    — Je couche sur une paillasse, dit Léopold, et si je n’avais pas mes draps, je serais obligé de me contenter de mon grabat tout nu.

    C’est sur cette couche qu’il veut renverser Sophie. Elle se débat. Voilà treize mois qu’elle a quitté ce rustre, côtoyé Victor Fanneau de Lahorie et ses proches, les quelques officiers qui complotent au nom de la République ou du roi contre Napoléon Bonaparte. Les Chouans s’associent aux Jacobins, Cadoudal et le général Pichegru à Moreau. Et la police de Fouché est sur leurs traces.

    Et elle doit maintenant subir cet homme aux manières frustres et exigeantes. Heureusement, les enfants sont entre eux, heureux de retrouver leur mère.

    Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !

    Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !

    Table toujours servie au paternel foyer !

    Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !

    Mais où est le « paternel foyer » ?

    On entend les voix des parents qui se heurtent, des portes qui claquent.

    Léopold veut son bien : prendre sa femme autant qu’il lui plaît. Cette Catherine Thomas n’est qu’une liaison de circonstance. « Ainsi, ma chère Sophie, je crois qu’il vaudrait mieux que je te fisse un enfant de plus plutôt que de te délaisser pour une autre. »

    Sophie s’insurge. Elle ne veut plus. Elle prend prétexte de l’infidélité de Léopold pour se dérober, accuser. Elle est l’offensée. Elle s’en va avec ses enfants, après à peine un mois passé.

    C’est novembre, avec la mer creusée par le vent humide. Les enfants, sur le navire qui gagne Livourne, sont maintenant serrés contre leur mère, qui porte dans ses bras Victor.

    A nouveau une séparation, une perte.

    Hugo dira plus tard, se souvenant de ce qu’avec ses frères il avait ressenti pendant son enfance :

    « Près de leur mère, près de leur père, malgré la division, leurs cœurs se chauffaient, ils sentaient la douceur du nid, mais la famille vite s’échappait, l’orage venait, leur mère était amère, leur père irrité ; quand ils avaient le père, ils n’avaient pas la mère, jamais les deux ! Jamais qu’un tronçon de famille, une idée à peine formée s’évanouissait, l’une chassait l’autre ! »

    Chapitre III : 1804

    Je vous dirai peut-être quelque jour

    Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour…

    La berline s’arrête, à Paris, devant l’hôtel des Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires, le 16 février.

    Victor a deux ans. Il sent déjà, il sait, que le monde n’est pas un, mais divisé en deux forces qui s’opposent, que « l’une chasse l’autre », que là où est la mère n’est pas le père.

    Sophie lui a manqué. Maintenant, il souffre de l’absence de Léopold, cet homme bavard et tendre, qui lui donnait des macarons et le berçait.

    Durant tout le voyage, entre Porto-Ferrajo et ces rues bruyantes de Paris, il s’est blotti contre sa mère, avec à nouveau ce sentiment de perte.

    Qu’est devenu cet homme qui chaque jour le rassurait ?

    Où sont la mer, le soleil, la lumière, l’horizon sans limites ? Ici, le ciel de février est gris.

    Il entre dans la petite cour du 24 rue de Clichy où sa mère habite, en face du jardin Tivoli. Au fond, il y a un puits, « près de ce puits était une auge, et un saule dont les branches tombaient dans l’auge ».

    Il regarde, il s’assied dans un coin.

    Pierre Foucher, l’ami greffier de Léopold — qui est maintenant père d’une fillette de trois mois, Adèle —, le trouve, quand il rend visite à Mme Hugo, « languissant, pleurnichant et bavant sur son tablier ». C’est que Victor perçoit de nouveau l’inquiétude.

    Avant, c’était à Marseille, puis en Corse et à l’île d’Elbe, celle de son père. Maintenant, c’est celle de sa mère. Il entend des murmures.

    Il ne peut savoir que Sophie vient d’apprendre que la police de Fouché a arrêté les généraux Pichegru, Moreau, le chouan Cadoudal, pour conspiration contre le consul Bonaparte, dont on annonce qu’il va se faire proclamer empereur. Bonaparte va donner l’ordre d’enlever le duc d’Enghien, qui sera fusillé le 21 mars.

    On cherche leurs complices, et notamment ce général Victor Fanneau de Lahorie.

    Sophie a lu des affiches apposées sur le domicile du parrain de Victor, rue Gaillon. Elles décrivent ce suspect, « cinq pieds deux pouces, des cheveux noirs à la Titus ; des sourcils noirs, des yeux noirs, assez grands ouverts quoique enfoncés ; le tour des yeux jaune, le teint marqué de petite vérole, le rire sardonique ».

    Lahorie s’est réfugié 19 rue de Clichy mais, souffrant, il ne se sent pas en sécurité chez son hôte ; et un soir il arrive chez Sophie, porté sur un brancard.

    Ces chuchotements, cette angoisse, ces ombres qui traversent l’appartement créent une atmosphère et une animation pleines d’anxiété qui marquent l’enfant.

    Un homme vient d’entrer dans sa vie.

    « Victor Fanneau de Lahorie, expliquera-t-il plus tard, était un gentilhomme breton rallié à la République. Il était l’ami de Moreau, Breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ancien à l’armée du Rhin ; il se noua entre eux une de ces fraternités d’armes qui font qu’on donne sa vie l’un pour l’autre. En 1801, Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il fut proscrit ; sa tête fut mise à prix ; il n’avait pas d’asile ; mon père lui ouvrit sa maison…

    Ce n’est pas le père, mais la mère qui accueille en fait Lahorie.

    Mais l’adulte Victor Hugo ne veut pas savoir ce que l’enfant a ignoré, que son père est resté à Porto-Ferrajo, puis que, affecté de nouveau en Corse, il a tenté de renouer les liens rompus avec sa femme, en plaidant sa cause, en expliquant ce qu’il ressentait :

    « Adieu, Sophie, rappelle-toi quelquefois que rien ne peut me consoler de ton absence ; que j’ai un vers rongeur qui me mine, le désir de te posséder… Que je sens les besoins de te serrer contre mon cœur… Je n’ai vu dans ton départ qu’une volonté ferme de me fuir, d’éviter les caresses qui t’étaient importunes, de te soustraire à des scènes de ménage que ta tête bretonne rendait beaucoup trop longues… On peut bien à mon âge et avec mon tempérament, malheureusement trop ardent, avoir pu s’oublier quelquefois, mais la faute ne fut jamais qu’à toi… »

    Pourtant il répète : « Je n’aime et je dis bien vrai, je n’aime toujours que toi seule. »

    Et il est tellement pris par cette succession de reproches et de tentatives de justification qu’il oublie de mentionner qu’il a été fait, le 14 juin, chevalier de la Légion d’honneur…

    Qu’importe à Sophie ! Elle ne répond pas. Elle a ses fils. Elle ignore les accusations et les justifications de Léopold :

    « Né avec un caractère qui ne m’a point créé d’ennemi, dit-il encore, et qui a attaché beaucoup de personnes, je t’ai vue malheureuse avec moi, rechercher de t’en éloigner pour des prétextes spécieux et m’abandonner au feu des passions de mon âge. »

    De tout cela, Victor ne connaît que cette sensation d’incertitude, que cette tristesse que provoque l’absence de son père et l’irritation de sa mère, qui repousse loin d’elle ces lettres où son mari continue de la harceler. « Je sens bien chaque jour ce que la privation des enfants me cause, celle que j’éprouve de ne t’avoir plus ne m’est pas moins sensible. Mais à qui me servirait-il de me plaindre ? Je me résigne, ce qui ne me contente pas tout à fait. »

    Un ultime espoir :

    « Pourquoi ne pas hasarder un dernier voyage, je dis un dernier voyage, car je ne veux plus de fantaisies, ni d’espérances. »

    Alors, Victor se tasse, enfant silencieux, cependant que tonnent les canons et que résonnent les cloches des églises de Paris, qui annoncent le sacre de Napoléon, à Notre-Dame, le 2 décembre.

    Chapitre IV : 1805

    Maman, que faut-il donc que ce cœur te souhaite ?

    Des trésors ? — des honneurs ? — des trônes ? — Non ; ma foi !

    Victor entend les cloches sonner pour toutes ces célébrations qui jalonnent l’année, que ce soit, en mars, pour le couronnement de Napoléon, qui devient roi d’Italie, en septembre, lorsque les soldats de la Grande Armée franchissent le Rhin, ou pour saluer le soleil qui s’est levé sur le champ de bataille d’Austerlitz, le 2 décembre.

    Mais il ignore les églises, l’odeur d’encens, le murmure des prières, les fidèles agenouillés et les têtes qui s’inclinent.

    « Ma mère n’aimait pas les prêtres. Cette forte et austère femme n’entrait jamais dans une église ; non à cause de l’église, mais à cause des prêtres. Elle croyait à Dieu et à l’âme ; rien de moins, rien de plus. Je ne crois pas l’avoir entendue plus de deux ou trois fois dans sa vie prononcer ce mot : les prêtres. Elle les évitait. Elle ne parlait jamais d’eux. Elle avait pour eux une sorte de sévérité muette… »

    Elle ne leur confierait pas Victor, qu’elle conduit à l’école de la rue du Mont-Blanc, mais il est encore si petit — trois, quatre ans — que Mlle Rose, la fille du maître, le garde dans sa chambre. Elle l’installe sur le lit. Il observe la jeune fille « mettre ses bas ».

    Ce n’est rien qu’une vision inattendue, des gestes nouveaux, des mains qui glissent sur le tissu, ces pieds, ces jambes qui sont toujours cachés et qui tout à coup se dévoilent. Il est fasciné, et ces images reviennent, alors qu’on le place devant la fenêtre de la salle de classe et qu’il regarde la pluie tomber.

    L’eau monte, les rues du quartier sont envahies. On ne peut venir le chercher, et il doit attendre, avec une sensation d’angoisse et d’abandon. Le père n’est plus là et voici que la mère est une nouvelle fois absente.

    Il est cet enfant que la tristesse enveloppe, qui craint d’être condamné à la solitude parce que ceux qui le protègent, le rassurent, disparaissent.

    Ce n’est qu’une attente de quelques heures, un jour d’inondation, mais elle avive ces impressions ressenties dans les premières années.

    Il est un enfant aux aguets, sensible, qui perçoit que sa mère vit difficilement sa situation.

    Elle aussi est sur ses gardes. Elle ne répond toujours pas aux lettres de Léopold. Il a été transféré à l’armée de Masséna, en Italie. Il se distingue héroïquement à la bataille de Caldiero contre les Autrichiens, sur la route de Vicenza. Il entre à Bassano. Il rencontre à Milan son ami Pierre Foucher, qui s’enrichit en approvisionnant l’armée. Il marche vers le Sud, puisque Masséna, sur les ordres de Joseph Bonaparte, doit conquérir Naples, où règnent les Bourbons, qu’il faut chasser, comme on l’a fait de ceux de France.

    Lorsqu’il écrit, Léopold continue à plaider sa cause auprès de Sophie : « Je ne cherche des femmes que pour le besoin, mais mon cœur est tout à toi. »

    En fait, il ne se sent plus du tout responsable de la situation. Après tout, ce mariage, c’est Sophie qui l’a voulu ! Il prend ses distances, la vouvoie.

    « Rappelez-vous que, quand je dus vous épouser, vous me fîtes espérer qu’il vous revenait quelque chose de votre père. Il n’en a rien été ; si cela n’a point été de votre faute, tous les reproches ne peuvent non plus tomber sur moi. J’ai pu à différentes fois placer en terre quelques petites sommes et vous n’avez pas voulu, tantôt parce que vous n’aimiez pas mon pays, d’autres fois parce que vous espériez du vôtre et tout a été dépensé.

    « Je vous répète que je ne suis point homme à abandonner ma famille, mais je ne puis faire plus que ce que je vous promets. »

    Victor devine l’aigreur de sa mère.

    Cet homme, Lahorie, qui un temps a habité le 24 rue de Clichy, a quitté le domicile mais il revient parfois, et ce sont de nouveau les chuchotements cependant qu’on éloigne les enfants, qu’on accompagne Victor à l’école de la rue du Mont-Blanc.

    Il retrouve la fenêtre, puisqu’il est trop jeune encore pour suivre un enseignement.

    Il peut voir les ouvriers qui s’activent sur le chantier de l’hôtel du cardinal Fesch, l’oncle de Napoléon. Ils hissent à l’aide d’un cabestan des pierres de taille. La corde se tend. Un ouvrier est monté sur le bloc qui s’élève. Tout à coup, avec le sifflement d’un fouet, la corde se rompt, la pierre tombe, entraînant l’ouvrier, l’écrasant sur le sol, sous ses arêtes vives, que le sang rougit.

    La mort violente vient d’entrer dans la mémoire de Victor.

    Chapitre V : 1806

    J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;

    J’aurais été soldat, si je n’étais poète…

    Cet homme écrasé, ce n’est plus seulement pour Victor une impression diffuse, c’est déjà un souvenir, et chaque jour désormais, un nouveau fait, un nom, une émotion s’inscrivent dans la mémoire de l’enfant de quatre ans.

    Il est plus sensible aux humeurs de sa mère, à sa nervosité, qui traduisent les préoccupations et les colères de cette femme de trente-quatre ans qui élève seule ses fils. Elle est douce, attentive, aimante avec eux, mais elle se dresse contre le monde qui l’entoure, la police de Fouché qui rode rue de Clichy à la recherche de Lahorie, contre l’argent qui manque, et contre ce Léopold qui semble, à Naples, depuis que Joseph Bonaparte a été couronné roi à la place des Bourbons, avoir bénéficié d’un avancement. Il a été nommé major du régiment Royal-Corse.

    Mais quand Sophie évoque l’idée de se rendre à Naples, il refuse.

    « Oublies-tu donc ce qu’il en coûterait pour un tel voyage, ignores-tu que je ne saurais où prendre l’argent pour le faire ? Et quand, dans une supposition je m’en trouverais assez, n’aurais-je pas à craindre que tu me retrouvasses cette foule de défauts qui t’ont si promptement décidée à me quitter et que tu ne me quitterais pas une seconde fois ? Il vaut donc mieux que tu donnes à Paris tes soins à l’éducation des enfants, et quand des temps plus heureux luiront pour nous, nous pourrons songer à nous réunir. Tu es tranquille, rien ne te tourmente, tu es encore une fois plus heureuse que moi… »

    Cette guerre épistolaire, qui se poursuit toute l’année avec des accalmies, des armistices — « Donne-moi donc de tes nouvelles ou dis-moi avec franchise que tu ne veux plus m’en donner… », — des contre-attaques — « Tu m’as fait perdre le désir de ta réunion à moi avant que je n’aie un emploi stable ou avant qu’une paix générale bien cimentée ne me le permette… » —, Victor en ignore la cause et les péripéties.

    Il ne sait rien des angoisses de Sophie pour le sort de Lahorie qui, traqué, est aussi malade, avec la mâchoire dont il ne peut maîtriser le tremblement. Mais il en subit les contrecoups.

    Il sent qu’il y a quelque part des menaces qui s’accumulent, qui frappent sa mère, qui ont éloigné son père.

    Sont-elles liées à ce nom de Fra Diavolo, qu’il entend répéter ?

    Ce brigand, fait chef de guerre et duc par les Bourbons et qui soulève contre les Français les paysans du royaume de Naples, c’est Léopold Hugo qui le pourchasse et réussit à le capturer, à le ramener à Naples, où il sera exécuté le 10 novembre.

    Plus tard, ce nom de Fra Diavolo resurgira de la mémoire de Hugo quand, en 1830, on montera à Paris l’opéra de Daniel-François Auber, Fra Diavolo ou l’Hostellerie de Terracine, dont Eugène Scribe et Casimir Delavigne ont écrit le livret.

    « Les aventures de Fra Diavolo ont laissé une réputation légendaire, confiera-t-il. Voleur de grand chemin et défenseur du sol natal, mélangeant le droit et l’assassinat, c’était en effet une de ces figures sur lesquelles l’histoire hésite et qu’elle abandonne à l’imagination des romanciers. »

    C’est d’abord simplement ce nom étrange, Fra Diavolo, que Victor retient, avec celui d’Avellino, un chef-lieu de province d’une quinzaine de milliers d’habitants, situé à quatre-vingt-quinze kilomètres de Naples et dont Léopold Hugo vient d’être nommé gouverneur par Joseph Bonaparte, en récompense de sa victoire contre Fra Diavolo.

    L’enfant écoute.

    Il devine que sa mère s’apprête au départ puisque, à Paris, elle n’a plus de ressources, qu’elle ne peut plus rencontrer Lahorie qui se cache, et que Léopold paraît en mesure d’assurer aux enfants un avenir.

    Léopold annonce enfin, alors qu’il s’est rendu à Naples, que Joseph Bonaparte l’a nommé colonel du Royal-Corse : « Je m’attends à repartir sous peu de jours. Je vais tâcher avant mon départ d’obtenir pour Abel une place à l’Ecole militaire du royaume ; peut-être en obtiendrai-je une aussi pour Eugène. »

    Abel a huit ans, Eugène, six. Ils doivent exulter à cette idée. Quant à Victor, auquel le père promet « beaucoup de bonbons », il ne lui reste qu’à rêver de ce que l’on offre à ses frères aînés.

    Les souvenirs afflueront plus tard, quand il écrira :

    J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;

    J’aurais été soldat, si je n’étais poète.

    Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !

    Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,

    J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

  • Interview de l’auteur

    Louis Jouvet a dit : « Victor Hugo apparaît comme un monument public où chacun dépose ses impressions… mais sans entrer peut-être dans l’édifice. » Et en lisant votre Hugo, il est évident que vous êtes, vous, entré dans l’« édifice ». Comment avez-vous fait ?

    Max Gallo : C’est en effet une réflexion pertinente que de comparer Hugo à un monument public. Par le fait, il domine le paysage comme la Tour Eiffel domine la capitale… Alors comment fait-on pour s’immiscer à l’intérieur ? Eh bien, on l’escalade ! Mais il faut commencer par les fondations, autrement dit la famille. Et c’est là que l’on découvre des fêlures, des difficultés dès l’enfance. Ensuite, il faut suivre le chemin pas à pas et c’était ça l’idée, le plan du livre, suivre d’année en année le déroulement de sa vie, en constatant qu’il existe une intrication très forte entre les événements de sa biographie et son œuvre. Je me suis donc servi de l’œuvre pour éclairer la réalité de sa vie, et dans le sens contraire, de sa vie pour éclairer l’œuvre…

    Et c’est ainsi que l’on apprend que Hugo s’est beaucoup raconté, dans ses carnets, dans ses lettres, et même dans ses poèmes…

    M. G. : En effet, on trouve aussi bien dans Les Contemplations que dans L’Art d’être grand-père, et dans la plupart de ses œuvres, beaucoup d’éléments biographiques, par exemple sur le voyage en Espagne qu’il a effectué quand il avait neuf ans. Mais c’est vrai que la correspondance, soit avec Juliette Drouet, qui est abondante, soit avec sa femme Adèle, qui l’est aussi, le livre d’Adèle elle-même — bien sûr hagiographique—, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, les lettres adressées à Vigny, à Sainte-Beuve, etc., tous ces documents permettent d’avoir plusieurs points de vue sur l’homme, et vu sous des angles divers, de réussir à refaire vivre ce personnage dans sa complexité.

    Nous faisons donc sa connaissance lorsqu’il est un enfant…

    M. G. : Un enfant déchiré entre ses parents qui sont très violemment opposés l’un à l’autre. Lui-même dit : Je n’ai jamais connu qu’un tronçon de famille… On pourrait presque affirmer qu’il a été abandonné tout petit, même si le terme est un peu fort, par sa mère. En tout cas, il a été confié avec ses deux frères, Abel et Eugène, à son père, un officier en garnison à Marseille, puis en Corse, puis dans l’Île d’Elbe notamment… On a des lettres du père qui racontent l’enfant pleurnichant dans un coin, et le père écrit à la mère : « Victor t’appelle toujours… » Ensuite, il a vécu la situation contraire, la mère récupérant ses enfants, et le père refaisant sa vie avec une autre. Avec à ce moment-là l’entrée d’un nouveau personnage, le général Fanneau de Lahorie, qui est manifestement l’amant de la mère. Lahorie vit caché, puisqu’il a participé à des conspirations contre Napoléon, mais il offre une éducation aux enfants, enseigne à Victor les poètes latins. Il a l’image d’un héros. D’un côté le vrai père, officier sous Napoléon, fait comte de Siguenza en Espagne mais absent, de l’autre ce général de Lahorie, que Napoléon va faire fusiller… On comprend mieux alors cette opposition de jeunesse entre l’amour de Hugo pour sa mère et le rejet du père, qui se manifeste par le rejet de Napoléon. C’est la période où il est ultra royaliste. Puis, après la mort de la mère, en 1821, le père revient, et l’Histoire aussi évolue… En se réconciliant avec son père, Hugo change son regard sur l’Empereur… Tout en restant critique sur bien des points, Napoléon devient pour lui le personnage qui occupe, à juste titre, tout le XIXe siècle, et c’est une façon de dire : j’ai retrouvé mon père…

    Entre-temps, Hugo s’est mis à écrire… Et très tôt, il cherche à être reconnu.

    M. G. : D’abord la phrase célèbre, à 14 ans : Je veux être Chateaubriand ou rien. Ce qui donne déjà la mesure de son ambition, puisque cela signifie : ou je suis l’égal du premier — Chateaubriand dominait de sa stature la Restauration, homme politique, ministre, poète, académicien, bref tous les attributs de la gloire littéraire, sociale et politique en même temps — ou bien le néant… Il le dit très clairement dans un poème : Gloire ! ô gloire, sois mon idole… Mais il y a aussi une autre raison, qui est l’aspect financier. Car, comme il le dit très ouvertement : Obligé par le malheur des temps de faire à la fois une œuvre et une besogne…, il doit gagner sa vie. Il se marie avec Adèle à vingt ans et, avant d’avoir un appartement, il faut qu’il habite chez ses beaux-parents. Ce sont des détails apparemment sordides mais qui comptent ! Et pour vivre grâce à ses livres, qui sont d’abord des livres de poèmes, eh bien il est très heureux de toucher des subventions de la monarchie… Le sacre de Charles X, par exemple, pour lequel il va toucher mille francs — ce qui est beaucoup pour l’époque ! — représentant à la fois ses frais de voyage et une subvention pour écrire une Ode, c’est en effet un système qui peut séduire un jeune homme de vingt-trois ans ayant besoin d’argent ; et c’est aussi une façon de conquérir la gloire, puisque ce texte va être imprimé par l’Imprimerie nationale et qu’il obtient la Légion d’honneur. Le voilà, dit Stendhal, « véritable poète du parti ultra ». À ce titre, il n’est bien vu ni par les bonapartistes ni par les républicains !

    À quel moment et pourquoi change-t-il d’opinion politique ?

    M. G. : C’est un parcours intéressant. En 1825 donc, il est celui qui flatte Charles X, un gouvernement vraiment « ultra »… Puis, quand surgit la révolution de 1830, il devient le chantre de Louis-Philippe d’Orléans, qui a chassé Charles X… Et il va chanter le souvenir des morts des journées de juillet : Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie /Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. Il va être alors vraiment dans le cercle rapproché de Louis-Philippe, jusqu’à ce qu’il soit nommé par ce dernier pair de France, l’équivalent en un peu plus prestigieux d’un sénateur… L’élite en quelque sorte, et il entre à l’Académie française par la même occasion… Là, il prononce un discours qui est reçu comme un discours politique, comme un acte de candidature à une fonction officielle, et tout le monde pense, dans les années 1841-1842, que le destin de Victor Hugo est d’être un jour membre du gouvernement. Mais arrive la révolution de 1848, et c’est pour lui un barrage, puisque c’est Lamartine qui devient membre du gouvernement provisoire !

    Son grand changement politique et social, il le réalise entre 1848 et 1851. Pendant cette période, il est élu député et il va devenir — au nom de ses principes, parce qu’il a découvert la pauvreté, parce qu’il a assisté aux émeutes des ouvriers en juin — légaliste : il veut des lois contre la misère dont il a vu combien elle était profonde… Et sa réelle mutation se produit au moment du coup d’État où il va s’opposer très courageusement à Louis-Napoléon Bonaparte dans ces journées du mois de décembre 1851, où il risque vraiment sa vie et où, probablement, des spadassins le cherchent pour l’assassiner. Là il est contraint à l’exil, qui va durer dix-neuf ans, et devenir ainsi le symbole de l’opposition au Second Empire. En 1870, quand il rentre en France, il incarne la République, tout un symbole qui se termine en apothéose par les honneurs, poste de sénateur, etc., honoré comme le grand poète national.

    C’est un parcours qui suit les évolutions de la société française, et dans lequel la mort de sa fille, en 1843, a joué un rôle essentiel. Il a senti brusquement que, finalement, les honneurs, la gloire, l’argent, n’ont pas grand sens…

    Il faut avouer que le destin n’a pas été très tendre avec lui…

    M. G. : Il est vrai que c’est un homme qui voit souvent la mort frapper autour de lui. Bien sûr, ses parents, mais aussi ses enfants : un premier-né qui meurt après quelques semaines, puis sa fille chérie, Léopoldine, qui se noie avec son jeune mari, puis ses deux fils, qui meurent avant lui. Si bien qu’il se sent cerné, avec cette interrogation : Qui sait si tout n’est pas un pourrissoir immense ? Quand on le côtoie pendant un certain nombre d’années, on se rend compte que c’est un homme très complexe, contradictoire. Il y a en lui d’abord une énergie qui passe par-dessus les chagrins que la vie lui impose, et il vit en même temps dans un désespoir très profond.

    Mais il semble trouver un peu de paix en exil…

    M. G. : Je pense que tout le monde a besoin, à un moment ou à un autre de l’existence, d’unifier sa vie. Et c’est ce qu’il a fait en exil. Dès 1848, il a fait un choix et il s’y est tenu, il a été fidèle lui-même, a assumé son opposition, même si cela lui coûte cher. Alors il se sent bien, il travaille beaucoup, et les livres dans lesquels il a exprimé son indignation réussissent à passer en France, même Les Châtiments, même Napoléon-le-PetitLes Contemplations sont un immense succès, ne parlons pas des Misérables, publié en 1862. Donc il est tranquille sur le plan financier, car il tient à son indépendance et sa sécurité matérielle… Il écrit à sa femme : « Les Misérables sont une affaire pour nos enfants… » Et il n’a jamais été dans le besoin mais il craignait beaucoup de l’être… Et puis il y a l’océan, le vent, une nature dans laquelle il se sent à l’aise. Il se baigne tous les jours, il prend des douches froides, après se frictionne au gant de crin, il marche… Et donc il atteint une sorte de bonheur — le mot est peut-être excessif — disons de plénitude… Et en même temps il avoue, et ça n’est pas du jeu chez lui, que l’exil c’est la mort, qu’un exilé est mort.

    Car il faut aussi prendre en compte le fait que dix-neuf ans, c’est très long. Il y a là sa fille Adèle, qui sombre dans une folle passion pour un lieutenant anglais qui ne veut pas d’elle — elle quitte l’île pour le suivre… — et ça c’est une souffrance, d’autant que l’un de ses frères est mort fou. Il y a ses fils qu’il entretient, car il fait vivre dix personnes au moins autour de lui, Juliette, sa femme Adèle, les compagnes des fils, les bonnes… Or, peu à peu, son entourage s’éloigne, les gens ont envie de retrouver Paris, ou Bruxelles… Lui a souvent des cauchemars, des maux de tête, ça n’est pas une condition simple, il reste ce qu’il est, un tourmenté, un angoissé… Et puis il y a le temps qui pèse sur lui, moins que sur les autres d’ailleurs, puisque, comme dit sa femme, il est dans une forme superbe, de plus en plus vigoureux, de plus en plus beau…

    Nous n’avons justement pas encore parlé des femmes…

    M. G. : Victor Hugo et les femmes ! C’est un sujet classique, mais plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut d’abord penser à la relation qu’il a eue avec sa mère, une véritable adoration pour elle, qui lit ses premiers textes, qui l’approuve, auquel il dédie la première tragédie qu’il écrit… Ensuite, il a ses amours enfantines, que ce soit en Espagne où il est fou amoureux d’une femme de général et aussi de la petite fille d’un marquis, Pepita…, ou à Paris, où Adèle, la fille d’amis de sa mère, devient bientôt son unique compagne de jeux, et qu’il épousera à vingt ans, alors qu’ils sont vierges tous deux ! Il dira plus tard que, fort d’une virilité exceptionnelle, il lui a fait neuf fois l’amour lors de leur nuit de noces. Vrai ou faux, qui peut le savoir… En tout cas, il va rester fidèle une dizaine d’années, mais au fur et à mesure que la gloire le touche, qu’il écrit des pièces de théâtre, et donc qu’il fraie, beau et célèbre, avec ce monde des comédiennes, il découvre un autre univers.

    Il hésite un peu puis, finalement, il va connaître sa première maîtresse, et une relation passionnelle de toute une vie, avec Juliette Drouet, petite actrice et modèle d’un sculpteur, femme de petite vertu, avec laquelle il va découvrir l’amour physique, une femme experte, dirons-nous… Au-delà, Juliette a un peu joué pour lui le rôle qu’a joué Joséphine de Beauharnais avec Bonaparte, celui d’éducatrice. Mais à la différence de Joséphine, elle voue à Hugo (son Toto !) une adoration absolue, elle a l’impression qu’il est Dieu, qu’il est son rédempteur, que l’amour qu’elle lui porte efface tout son passé tumultueux et qu’il est le dernier homme de sa vie. Ce qui sera le cas. Elle va vivre cloîtrée — car il la cloître, il est très dur avec elle parce qu’il lui reproche son passé — et elle recopie ses manuscrits. Ils auront une relation de cinquante ans.

    Ensuite, deux ou trois ans après leur première nuit qui a déclenché chez lui un enthousiasme absolu : Je suis la barque errante et vous êtes la voile…, parce qu’il a découvert sa propre sexualité, et son besoin des femmes, du corps des femmes, des jeunes femmes, il va être l’homme qui va… Et cela s’accélère au fil de sa vie, avec parfois des engouements violents, comme avec cette Léonie d’Aunet, vingt-cinq ans, avec laquelle il trompe Juliette, avec laquelle aussi il va être surpris en flagrant délit d’adultère, parce que le mari a porté plainte !

    Vieillissant, il ne cessera plus ses fredaines, jusqu’à avoir deux activités dans sa journée, d’une part écrire, d’autre part trouver des femmes… Ces femmes, qui sont-elles ? De toutes sortes ! Depuis la prostituée qu’il paie, jusqu’à la bonne qu’il paie aussi… Des petites bonnes consentantes, auxquelles il apprend à écrire, à lire, dont il a envie de caresser les seins, de voir les jambes… Est-ce qu’avec le temps, il n’est plus que voyeur ? Quoi qu’il en soit, Juliette découvre à plusieurs reprises qu’elle est trahie, lui se sent tout à fait coupable, il promet de ne pas recommencer et il recommence toujours, même avec des jeunes femmes que Juliette elle-même lui présente pour écrire ses manuscrits parce qu’elle a les mains paralysées par les rhumatismes… Juliette qui, lorsqu’il a une petite congestion cérébrale en 1878, essaie de le claquemurer enfin au nom de la santé, de la réputation, de la dignité… mais qui ne parvient pas à l’empêcher de s’échapper encore. Il sera deux fois verbalisé au bois de Boulogne pour outrage à la pudeur !

    Au XIXe siècle, beaucoup d’écrivains, Hugo, mais aussi Lamartine, Chateaubriand et d’autres…, se sont engagés en politique. Hugo est à la fois un écrivain reconnu, académicien, et aussi pair de France, député, sénateur… On ne voit plus de cas de ce genre aujourd’hui. Comment expliquez-vous cette séparation des rôles ?

    M. G. : Je crois que cela tient à la fois au statut de l’écrivain et à la professionnalisation de la vie politique, qui est devenue aujourd’hui un véritable métier, alors qu’elle était autrefois plus ouverte et, pour beaucoup, une affaire de « paroles ». Un écrivain populaire, autrement dit beaucoup lu, ce qui fut le cas de Hugo, de Lamartine, mais aussi plus tard de Zola ou de Barrès par exemple, était à même de tenir un rôle de médiateur — pour employer un mot d’aujourd’hui — c’est-à-dire qu’ils étaient capables de toucher à travers leurs écrits une partie de la population, tout en appartenant à l’élite, ce qui leur permettrait ce rôle de passeur entre l’opinion publique et le pouvoir. Il y a eu encore des écrivains engagés au XXe siècle, Camus, Sartre, entre autres, mais il est vrai qu’ils n’ont pas été députés, sénateurs ou membres du gouvernement… Le dernier exemple qui pourrait faire penser à Hugo et qui a prolongé ce type de double activité, c’est Malraux…

    En fait, Hugo a répondu à son rêve, il a été plus que célèbre, avec même une avenue portant son nom de son vivant. Mais a-t-il eu le rôle politique qu’il souhaitait ?

    M. G. : Il est vrai que, par son long séjour en exil, il a vraiment incarné l’anti-Napoléon III, et on ne peut pas exclure l’hypothèse qu’en effet, en rentrant en France en 1870, il n’ait espéré jouer un rôle politique majeur… D’ailleurs il a été accueilli à la gare du Nord avec La Marseillaise et Le Chant du départ, on récitait des poèmes des Châtiments… Mais finalement les années 1870 l’ont rejeté hors de la sphère politique, à cause de la guerre et surtout de la Commune. Car il n’était pas un révolutionnaire, c’était un réformateur radical, qui n’aimait pas la violence. Il n’était pas pour les communards, qui représentaient pour lui le désordre, qui brûlaient les Tuileries, l’Hôtel de Ville… Il souhaitait l’éradication de la misère mais par des lois. Et en même temps il n’était pas non plus du côté des Versaillais, parce que la répression était atroce, parce qu’ils avaient signé une paix de capitulation avec la Prusse. Il s’est donc retrouvé dans une situation très marginalisée entre deux camps, les uns battus — qu’il a défendus en réclamant pour eux l’amnistie —, les autres victorieux mais conservateurs, qui ne lui pardonnaient pas de critiquer leurs actes… Avec cet événement qui a dû le combler d’aise : quand il était à Bruxelles en 1871, réclamant haut et fort l’arrêt de la répression et l’amnistie, un groupe de conservateurs, ou du moins des jeunes gens hostiles à la Commune, sont venus lancer des pierres sur la façade de sa maison, en criant : « À mort, Jean Valjean ! » Quel magnifique hommage !

    Il aura pour finir, fait unique dans l’histoire nationale, des funérailles grandioses, de l’Arc de Triomphe au Panthéon, rouvert pour l’occasion. Après Victor Hugo, au fond, tout le monde se sent petit.

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L'actualités des Editions XO

Signature :
Guillaume Musso
au Virgin Champs Elysées
jeudi 5 avril à 18h

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