Prologue
Oh ! cette double mer du temps et de l’espace
Où le navire humain toujours passe et repasse…
Cet homme vêtu de noir qui écrit debout, près d’une fenêtre ouverte, c’est Victor Hugo, un jour du mois de mai 1830.
Il a eu vingt-huit ans le 26 février.
Ses cheveux mi-longs, châtain clair, sont rejetés en arrière. Le front ainsi dégagé est vaste, bombé. Le visage aux traits réguliers est empâté et le col blanc de la chemise autour duquel est nouée une large cravate serre un cou gras qu’un début de double menton masque en partie. Tout le corps d’ailleurs paraît lourd. Le gilet, échancré, aux vastes revers, forme de nombreux plis autour de la taille.
Victor Hugo, enveloppé dans ces vêtements amples, donne l’impression d’un homme installé, d’un notable engoncé dans sa réussite, sa chaîne d’or s’échappant du gilet.
Et cependant le visage, un peu enflé, conserve quelque chose d’enfantin. Le regard n’exprime aucune arrogance, mais plutôt de la lassitude, presque de la tristesse. La peau est blafarde.
Tout dans cette silhouette, ce costume, suggère la gravité, la solennité, l’acceptation ennuyée plus que satisfaite de la renommée.
Il est le poète comblé des Odes et Ballades, des Orientales, l’auteur de Cromwell, une première œuvre conçue pour la scène — mais les personnages et les rebondissements sont si nombreux qu’elle n’a pu être jouée. Cependant, elle a été lue, discutée, louée. Sa préface a fait figure de manifeste. On a attendu avec impatience les pièces suivantes de l’auteur. L’année précédente, il a écrit Marion de Lorme, acceptée le 14 juillet 1829 par le Théâtre-Français, et interdite par la censure. Que d’égards cependant pour Victor Hugo ! Le roi Charles X a longuement reçu celui qu’il avait invité à son sacre, à Reims, en 1825. Il n’est pas loin de penser ce que Hugo écrit dans la préface de Marion de Lorme : rien n’interdit de voir apparaître « un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne » ! Hugo, bien sûr !
Il s’est donc remis au travail. Et il y a trois mois, la veille même de son vingt-huitième anniversaire, le 25 février, son nouveau drame, Hernani, a été joué au Théâtre-Français, faisant de l’auteur le prince de la jeunesse romantique. Elle s’est battue pour Hernani, guidée par Théophile Gautier, Alexandre Dumas.
Le lendemain de la représentation, Hugo a même reçu une lettre de Chateaubriand :
« J’ai vu, Monsieur, écrit l’auteur le plus célèbre du temps, la première représentation de Hernani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s’attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m’en vais, Monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts. »
Qu’espérer de plus quand on a noté, à quatorze ans, dans son journal, à la date du 10 juillet 1816 : « Je veux être Chateaubriand ou rien » ?
On a vingt-huit ans et « on est ».
Poète, auteur célèbre, chevalier de la Légion d’honneur, gratifié de pensions par le roi et le gouvernement, romancier lu par des milliers de lecteurs, pour Le Dernier Jour d’un condamné. Et qui pense à écrire un grand roman, Notre-Dame de Paris, que l’éditeur Gosselin attend avec impatience, après avoir offert des sommes importantes à l’auteur.
On comprend sa pose hiératique, son air de majesté lasse, et on s’attend à des gestes lents, à de la componction.
Or, c’est d’un mouvement vif que Victor Hugo trempe sa plume d’oie dans l’encrier. Puis il écrit vite, comme si les mots lui étaient dictés, et il couvre le côté droit de la feuille d’une écriture penchée, régulière, rapide, faisant crisser la plume sur le papier, ne s’arrêtant que rarement. Comme si, entre cette manière d’écrire et son corps, entre ses yeux au regard incertain et cette gloire installée, il y avait divorce.
Comme si, sous la plénitude apparente, se cachait un gouffre, une interrogation lancinante.
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Comme si Victor Hugo voulait mettre en garde celui qui estime qu’il est déjà une lourde statue, vieillie avant le temps, ensevelie sous les succès, la notoriété, l’argent aussi, comme s’il voulait convaincre qu’il n’est pas un homme que la gloire rassure…
Oh ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-être
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Il lève les yeux.
Il regarde par la fenêtre ce paysage où le mois de mai fait surgir l’alignement vert pâle des cultures maraîchères.
Ici et là, quelques rares maisons isolées.
Hugo n’est pas encore habitué à ce quartier des Champs-Élysées où il ne s’est installé, avec sa femme Adèle et leurs trois enfants, Léopoldine, Charles et François-Victor, que depuis quelques jours. L’hôtel particulier du 9 rue Jean-Goujon, dont il n’occupe que le deuxième étage, est entouré de terrains vagues. La rue François Ier, toute proche, monte en pente douce vers l’Arc de Triomphe, au milieu des champs cultivés.
Il regrette la maison qu’il occupait 11 rue Notre-Dame-des-Champs. Elle était au cœur de la ville, mais un jardin permettait à sa fille de six ans, aux fils de quatre et deux ans, de jouer librement. Et il suffisait de pousser une porte pour accéder au jardin du Luxembourg.
Les amis, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Charles Nodier, Alfred de Vigny et surtout Sainte-Beuve — ce poète et critique qui venait deux fois par jour en voisin —, se réunissaient au salon. Ils lisaient leurs œuvres. On acclamait l’auteur. On célébrait le triomphe d’Hernani.
Un temps, vu de ce nouveau domicile situé à la périphérie de la ville, en ce mois de mai où Charles X, qui sent que le pays lui échappe, vient de dissoudre la Chambre des députés, qui semble déjà si loin !
Hugo écrit :
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
Et l’on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
En fait, s’il y a encore peu de rides sur ce large front, l’impression que donne ce visage lisse et rond est celle d’une nostalgie. La bouche si bien dessinée exprime une moue boudeuse. Le regard est voilé, fixe, comme si les yeux ne s’attardaient pas sur les détails de cette campagne, mais cherchaient un point où le passé et l’avenir pourraient se rejoindre.
Oh ! cette double mer du temps et de l’espace
Où le navire humain toujours passe et repasse…
Mais en ce printemps 1830, peut-être parce qu’il a le sentiment d’avoir atteint ce qu’il désirait si fort, il y a dix ans…
J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges
et qu’il peut dire : A présent, j’ai senti, j’ai vu, je sais…, c’est le passé qui le retient.
Il se souvient de sa mère, Sophie Trébuchet, morte en juin 1821 — il avait à peine dix-neuf ans ; de l’un de ses deux frères, Eugène, son aîné de deux ans, interné depuis ce jour d’octobre 1822 où, lors de son mariage avec Adèle, le malheureux avait été saisi de folie ; de Léopold, son premier fils qui, à peine né, avait dû être porté en terre, en octobre 1823 ; et enfin de son père, le général Léopold Hugo, mort en janvier 1828, il y a un peu plus de deux ans.
Comment ces souvenirs ne voileraient-ils pas son regard ? Comment ne pas se répéter sans complaisance, mais comme une obsession qui vient ternir l’éclat de la gloire :
Rien ne reste de nous ; notre œuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !
Et cependant, il doit continuer d’écrire parce qu’il faut faire « une œuvre qui est aussi une besogne », puisque c’est elle seule qui apporte les revenus permettant de vivre, de louer — cher ! — au comte de Mortemart de Boisse le deuxième étage de l’hôtel particulier de la rue Jean-Goujon. Heureusement, Hernani a du succès et les droits d’auteur permettent de subvenir aux besoins et même de placer cinq mille francs à cinq pour cent.
C’est aussi cela, cette gestion bourgeoise d’une vie, qu’on devine quand on voit cet homme jeune qui a grossi, qui s’habille comme un notable, qui veille sur « une populace de marmots », trois enfants et bientôt un quatrième, puisque Adèle approche du terme de sa grossesse. Elle a déjà dit qu’elle ne veut plus d’enfants, cinq en huit ans, c’est trop ! Elle fait donc, et fera, chambre à part.
Comment ne pas regretter les temps d’autrefois ?
Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années,
Pour m’avoir fui si vite et vous être éloignées,
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?
Et, pire que le souvenir, il y a cette intuition que l’amour a disparu.
Non seulement Adèle est lasse des étreintes qui conduisent à des maternités successives, mais elle se détourne pour regarder un courtisan empressé, ce Sainte-Beuve dont Alfred de Vigny dit qu’il est « un petit homme assez laid ». Et c’est vrai qu’il a une « figure commune », le nez trop long, le menton effacé, une bouche aux lèvres serrées par l’amertume. On ne lui connaît pas de liaisons. Il vit, à vingt-six ans, avec sa mère, peut-être est-il atteint d’une malformation qui le paralyse, ne lui laissant que la possibilité de fréquenter les catins, ou de s’asseoir dans le salon des Hugo, de regarder Adèle.
— Il parle en faisant des grimaces obséquieuses et révérencieuses comme une vieille femme, conclut Vigny.
Mais il a publié des critiques élogieuses d’Odes et Ballades et demeure proche des Hugo, jurant de son amitié : « Vous êtes tout pour moi, mon cher ami, écrit-il le 7 mai. Je n’ai compté que depuis que je vous ai connu et quand je m’éloigne de vous, ma flamme s’éteint… »
Et cependant il suffit de quelques jours en ce mois de mai précisément, pour que les liens se distendent, parce que Hugo a deviné cette attirance réciproque entre Adèle et lui : « Il y a entre l’ami de la maison et le bonheur du ménage, écrit Hugo, le rapport du diviseur au quotient. »
Il ne s’étonne pas que Sainte-Beuve ne veuille pas connaître les deux poèmes qu’il lui a consacrés. Il lit avec un mélange de tristesse et de mépris la lettre que ce dernier lui adresse, le 31 mai, n’avouant pas l’amour qu’il porte à Adèle et que celle-ci — Victor le craint — lui rend.
« Je veux vous écrire, commence Sainte-Beuve, car hier, nous étions si tristes, si froids, nous nous sommes si mal quittés que tout cela m’a fait bien du mal ; j’en ai souffert tout le soir, en revenant, et la nuit. Je me suis dit qu’il m’était impossible de vous voir souvent à ce prix, puisque je ne pouvais vous voir toujours ; qu’avons-nous en effet à nous dire, à nous raconter ? Rien, puisque nous ne pouvons tout mettre en commun comme avant. Je m’aperçois que je ne vous ai pas demandé vos vers à moi ; mais qu’importent vos vers, ceux-là plutôt que d’autres ! C’est tous que je voudrais ; c’est vous, c’est Madame Hugo, à toute heure et sans fin. »
Hugo relit une nouvelle fois cette lettre. La personnalité de Sainte-Beuve est fuyante, et cependant les regards échangés entre Adèle et lui ne trompent pas. Cette duplicité, ou tout au moins cette incapacité d’exprimer la vérité, le troublent.
Rien n’est donc sûr, rien ne dure. Il a l’impression qu’il découvre en lui, chez les autres, autour de lui, un monde souterrain qui l’angoisse :
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !
Son visage a cette pâleur qui étonne alors que les lauriers et les louanges s’accumulent comme pour le triomphe d’un jeune empereur des lettres. Elle révèle l’anxiété.
On ne le voit joyeux que « lorsque l’enfant paraît », mais l’angoisse le serre de nouveau. Son premier fils est mort. Il exprime cette hantise :
Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
[…] De jamais voir, Seigneur ! l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !…
Ils sont là, Léopoldine, l’aînée, si tendre, si belle, Charles, et puis François-Victor. Bientôt un autre enfant va naître…
Hugo les regarde. Il a le sentiment que dans une vie, et la sienne lui paraît déjà si pleine, si lourde de désillusions aussi, le seul joyau, ce sont les premières années :
Naître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère,
Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
Est l’âge du bonheur, et le plus beau moment
Que l’homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !
Il observe longuement ses enfants. Il « prend au sérieux toute cette aurore ». Et pense à sa propre enfance. Dans l’incertitude qui est la sienne, elle est l’unique repère. Il écrit :
Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.
Il se souvient :
Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,
C’est moi…
Chapitre I : 1802
Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.
Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée…
Victor Hugo sait.
Il a voulu tout connaître de sa naissance, cette nuit du 26 février, dans une chambre du premier des deux étages d’une maison cossue dont les dix fenêtres donnent sur la Grande Rue de Besançon et la place Saint-Quentin.
Sa mère, Sophie, a trente ans et déjà deux fils, Abel et Eugène, âgés de quatre et deux ans. Quand ils ont entendu le premier cri de l’enfant, ils sont entrés dans la chambre, avec leur père, le chef de bataillon Léopold Hugo, un homme de vingt-neuf ans, robuste, trapu, aux cheveux châtains, au front bas, le visage joufflu et le teint rougeaud.
Ils ont regardé ce nouveau-né, « pas plus long qu’un couteau », si petit, si chétif, que l’accoucheur en le montrant a dit qu’il ne vivrait pas. « Il tenait si peu de place qu’on eut pu en mettre une demi-douzaine comme lui » dans le fauteuil où on l’avait posé, tout emmailloté.
Il était dix heures trente et il neigeait.
On s’est penché sur lui, guettant son souffle, ses vagissements.
… Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,
Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,
M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée…
confiera Victor autour des années 1830, quand il sera attiré par son enfance comme on l’est par une source.
Il imagine, il se souvient :
Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
Mais il a appris aussi que sa mère espérait une fille, après deux fils. On l’aurait appelée Victorine puisque le parrain choisi, sollicité par Sophie, était le général Victor Fanneau de Lahorie, l’ami de la famille, celui dont l’allure aristocratique, l’élégance, la culture, fascinaient Sophie depuis qu’elle l’avait rencontré en 1798 à Paris, alors qu’elle était mariée depuis moins d’un an à Léopold.
Et elle avait retrouvé ce Lahorie à Nancy. Il était devenu le protecteur de Léopold, homme influent puisqu’il était le chef d’état-major du général Moreau, commandant de l’armée du Rhin.
Il avait obtenu que Léopold soit nommé adjudant de place, à Lunéville. Et là, dans cette ville qu’il gouvernait, Léopold avait été distingué par Joseph Bonaparte, le frère du Premier Consul. Mais Napoléon Bonaparte se méfiait de Moreau et des officiers qui entouraient ce général ambitieux et jaloux, ce républicain hostile à un Napoléon Bonaparte rêvant d’un consulat à vie et sans doute d’une couronne.
Il avait donc fallu quitter sans avancement Lunéville pour la garnison de Besançon. Une longue route, un voyage lent, les Vosges à franchir.
Victor Hugo sait.
La voiture s’est arrêtée au sommet du Donon.
Léopold Hugo et Sophie descendent pendant que les chevaux soufflent après la montée. C’est la fin du mois de juin. La vue depuis ce massif des Vosges s’étend sur la plaine d’Alsace et la trouée de Belfort qui conduit à Besançon.
Léopold Hugo est un homme d’instinct, au visage sanguin, aux manières frustes. Il aime les femmes comme un soldat.
Ses quatre frères se sont engagés comme lui dans les armées de la République. Deux sont morts à Wissemburg, Léopold est l’aîné des deux derniers — Louis et François-Juste —, qui sont toujours sous les armes. Il a conquis ses galons de capitaine en Allemagne, puis dans cette guerre de Vendée où l’on s’égorge.
C’est là, près de Châteaubriant, dans le petit domaine de la Renaudière, qu’il a connu Sophie Trébuchet, orpheline, Vendéenne mais « bleue » elle aussi. Son grand-père maternel a été procureur du Tribunal révolutionnaire, au service de Carrier le terroriste, qui noya les contre-révolutionnaires dans la Loire. Son oncle, commissaire de la Guerre, est le mari complaisant d’une épouse, maîtresse de Carrier. Et Marie-Joseph Trébuchet, le frère de Sophie, a également servi ce même Carrier.
Une femme décidée, Sophie, séduite par ce Léopold Hugo, beau gaillard qui se fait appeler Brutus et auquel, en 1797, elle force la main pour qu’il l’épouse.
On vit quelques mois à Paris, à l’Hôtel de Ville, puis à l’hôtel de Toulouse, rue du Cherche-Midi, où siège le premier conseil de guerre permanent de la 17e division militaire, dont le capitaine Hugo est devenu rapporteur.
On se lie d’amitié avec le greffier Pierre Foucher, un homme de l’Ouest qui cache ses opinions monarchistes, son attachement à l’Église. Mais, en 1798, on n’est plus guillotiné pour cela ! Et Hugo — Léopold, car on a remisé le surnom de Brutus — est témoin du mariage de Foucher avec Anne-Victoire Asseline.
— Ayez une fille, a-t-il lancé joyeusement au moment des noces, j’aurai un garçon et nous les marierons ensemble ! Je bois à la santé de leur ménage.
Victor Hugo sait.
Il imagine son père en garnison à Nancy, puis la naissance des fils, Abel, en 1798, et Eugène, en 1800.
Il devine les tensions qui apparaissent entre sa mère et le soldat Hugo, qui part faire campagne dans l’armée du Rhin et laisse sa femme à Nancy, dans cette maison héritée de son père, Joseph Hugo, maître menuisier, et où vivent encore sa mère, Jeanne-Marguerite, et sa sœur, Marguerite, dite Goton, épouse Martin-Chopine.
Léopold se bat. Il franchit le Rhin et le Danube. Napoléon Bonaparte gouverne, et Sophie est sensible aux belles manières de Victor Fanneau de Lahorie.
Elle écrit à son mari. Elle ne veut plus vivre sous l’autorité sèche des femmes Hugo, 81 rue des Maréchaux à Nancy. Elle veut retourner chez elle, dans l’Ouest.
Léopold s’inquiète, il répond :
« Je n’ai pu fermer l’œil, une fièvre brûlante m’a interdit tout sommeil ; le jour paraît et je me jette tout trempé de sueur à la table où j’ai commencé ma lettre. Cruelle et trop aimée Sophie, voilà l’effet de quelques phrases trop dures… Ne m’abuse donc plus, parle-moi franchement, m’aimes-tu encore ? Ma conversation t’est-elle de quelque intérêt et si je consens à te laisser dans ta famille, m’y conserveras-tu un cœur fidèle, penseras-tu à moi ? Me donneras-tu chaque jour de tes nouvelles ? M’y peindras-tu chaque jour le sentiment véritable de ton cœur ? »
Sophie hésite, mais renonce à rentrer dans sa famille. Elle suit Léopold qui devient gouverneur de Lunéville, et lorsqu’il part comme chef de bataillon pour la 20e demi-brigade, en garnison à Besançon, elle l’accompagne avec ses fils.
Et au sommet du Donon, en ces derniers jours de juin, Léopold, en soldat et en mari qui use de son bien, renverse sa femme sous les sapins vosgiens.
Victor Hugo sait.
Il a lu cette lettre que lui a adressée son père, comblé par ce fils prodige qui tout enfant déjà rimait…
… chantant des vers d’une voix étouffée ;
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : « C’est une fée
Qui lui parle, et qu’on ne voit pas ! »
Léopold a raconté que Victor avait été « créé non sur le Pinde, mais sur l’un des pics les plus élevés des Vosges, lors d’un voyage de Lunéville à Besançon, et tu sembles te ressentir de cette origine presque aérienne ».
Mais dans cette nuit du 26 février, Victor n’est d’abord que ce nouveau-né qui semble hésiter à vivre, que sa mère surveille avec inquiétude, et dont le père trouve qu’il « ressemble si peu à un être humain », cependant que ses frères, déjà vigoureux, marmonnent qu’ils attendaient une sœur, Victorine, et qu’ils n’ont que ce paquet de linge qui fait penser, comme ânonne Eugène, à une « bébête ».
Mais Victor Hugo vit.
Et le matin du 27, Léopold le porte à la mairie pour le faire inscrire sur les registres de l’état civil.
« Du huitième du mois de ventôse, l’an Dix de la République.
« Acte de naissance de Victor-Marie Hugo, né le jour d’hier à dix heures et demie du soir, fils de Joseph, Léopold, Sigisbert Hugo, natif de Nancy (Meurthe) et de Sophie, Françoise Trébuchet, native de Nantes (Loire Inf.), profession chef de bataillon de la 20e demi-brigade, demeurant à Besançon, mariés, présenté par Léopold Sigisbert Hugo, le sexe de l’enfant a été reconnu être mâle.
« Premier témoin, Jacques Delelée, chef de brigade, aide de camp du général Moreau, âgé de quarante ans, domicilié au dit Besançon.
« Second témoin, Marie Anne Dessirier, épouse du dit Delelée, âgée de vingt et cinq ans, domiciliée à la dite ville.
« Sur la réquisition à nous faite par le dit Joseph Léopold Sigisbert Hugo, père de l’enfant.
« Et ont signé Hugo / Dessirier, ép. Delelée / Delelée.
« Constaté suivant la loi, par moi Charles Antoine Seguin, adjoint au Maire de cette commune, faisant les fonctions d’officier public de l’état civil.
« Ch. Seguin, adj. »
Cet enfant, inscrit sur le registre, il faut le maintenir en vie alors qu’il semble chaque jour menacé de mourir, avec « sa petite tête qu’il ne porte pas encore et qui tombe sur son épaule », avec « ses petites jambes et ses petits bras qui n’ont que des peaux qui pendent, comme disent les nourrices ».
On l’entoure, on le couve. Sophie est une « mère obstinée ». Léopold déborde d’énergie et de volonté.
Lorsqu’il combattait en Vendée, son chef de corps, Muscar, avait composé pour lui une joyeuse oraison funèbre :
Hic Jacet le major de notre bataillon,
Universel rieur, il mourut de trop rire.
Gai jusque sur le Styx, il fit rire Pluton,
Oh, pour le coup, les morts vont aimer leur empire.
Près de sept années ont passé depuis ce temps-là. Léopold rit moins. Mais il reste ce convive plein d’entrain qui s’anime à la fin du dîner, « qui fronce sa narine à la façon des lapins, ce qui est une grimace des Hugo », qui prend ses fils dans ses bras, qui a gardé les manières d’un « sans-culotte », lecteur du Catéchisme révolutionnaire. Et ni lui ni Sophie ne jugent bon de faire baptiser Victor.
En cette année de Concordat avec le pape, de Consulat à vie, et quand on a servi en outre aux côtés du général Moreau et qu’on a choisi pour parrain de son fils le général Victor Fanneau de Lahorie, en disgrâce, poussé par Napoléon Bonaparte hors de l’armée, on est vite accusé, si on dénonce les malversations du chef de la Brigade, d’être un « intrigant ». On a beau répéter : « Moi, je n’ai jamais rien voulu tirer de la guerre, je l’ai commencée pauvre et je la finirai de même », on est suspect.
On n’est pas inscrit au tableau d’avancement. On est muté à Marseille avec sa Brigade et poursuivi par les mêmes accusateurs.
Il a donc fallu quitter Besançon, avec ses trois fils et sa femme, lasse de cette vie incertaine, de ce mari insatiable, qui maintenant s’inquiète. Et s’il était chassé de l’armée pour ses amitiés avec Moreau et Lahorie ? Comment vivraient-ils, lui et son ménage de trois enfants ? Il faut que quelqu’un défende sa cause, à Paris, auprès de Joseph Bonaparte. Le frère du Consul, lorsqu’il était à Lunéville, n’a-t-il pas écrit à son ministre : « Le citoyen Hugo a été très utile. Vous comprenez, citoyen ministre, que mon intérêt pour lui est légitime et je vous demande comme une chose personnelle le grade de chef de brigade pour le citoyen Hugo » ?
Il faut lui rappeler cela, voir aussi le général Clarke, qui commandait en chef à Lunéville et qui est devenu un proche de Napoléon Bonaparte, son ministre de la Guerre — et peut-être même rencontrer Lahorie, qui a dû garder de l’influence.
Mais pour harceler ces personnages, leur soumettre ses requêtes, se rappeler à leur souvenir, il faut être à Paris. Et comment s’éloigner de sa garnison quand on y est surveillé, que les supérieurs guettent vos fautes ?
C’est Sophie qui quittera Marseille, le 28 novembre, pour Paris.
Elle était la « mère obstinée », elle devient la mère absente, celle que l’on remplace par Claudine, l’épouse de l’ordonnance de Léopold Hugo. Mais qu’est devenu « l’amour d’une mère, amour que nul n’oublie » ?
« Ton Abel, ton Eugène, ton Victor prononcent tous les jours ton nom, écrit à Sophie Léopold. Jamais je ne leur donnai tant de bonbons parce qu’eux, comme moi, n’ont jamais eu de privation aussi pénible que celle qu’ils éprouvent. Le dernier appelle plus souvent sa maman, sa “ma maman”, et cette pauvre maman n’a pas le bonheur de l’entendre. Si une larme coule à chacune de mes paupières, si maintenant elles inondent mon visage, elles feront des larmes de sympathie quand tu vas me lire. N’est-ce pas, ma Sophie ?
« Ton Victor entre, il m’embrasse, je l’embrasse pour toi et lui fais baiser cette place… pour que tu y recueilles au moins dans ton éloignement quelque chose de lui ; j’y joins aussi le baiser le plus ardent. Je viens de lui donner du macaron dont j’ai soin d’avoir une provision dans mon tiroir, et il s’en va courir en le suçant. »
Victor vit donc avec ses frères et son père qui, le 29 décembre, est affecté à la garnison de Bastia, signe de disgrâce, puisque la plus grande partie de la 20e demi-brigade s’embarque pour Saint-Domingue et une campagne que l’on imagine glorieuse.
Léopold écrit :
« Les enfants se portent assez bien… Victor t’appelle toujours. Si le pauvre petit ne te reconnaît pas, au moins se rapprochera-t-il aisément de toi, car il semble toujours qu’il a perdu quelque chose. »
Chapitre II : 1803
Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !
Cela, le sentiment d’avoir perdu une part de lui-même, Victor l’a donc éprouvé en même temps qu’il apprenait à marcher, à parler, à vivre.
Il n’a pas conscience que passent les premiers jours de l’année, il ne se souvient pas de l’appartement de Marseille où son père prépare le départ pour Bastia, mais il sait que lui manquent la douceur et la présence de sa mère, et il devine que même l’ombre protectrice de son père peut disparaître.
Léopold Hugo hésite en effet.
« Je réfléchirai d’ici au départ sur l’embarquement des enfants, écrit-il à Sophie. Si tu n’obtiens rien, tu reviendras ; alors, si je les laissais à Marseille avec Claudine, sous la surveillance d’un ami, tu les y prendrais et viendrais avec eux me rejoindre par le bateau de poste qui part tous les dix jours de Toulon pour Bastia ou la Corse. Si tu obtiens quelque chose, je les prendrai à mon passage et te les amènerai. »
L’enfant perçoit la menace de cette nouvelle séparation.
Il ne comprend pas ce qui se trame, ni ce qui se murmure autour de lui. Mais le désarroi, les inquiétudes et la jalousie de son père créent un climat qui le touche. C’est comme s’il partageait les attentes de son père, qui implore Sophie avec humilité :
« Je te recommande de m’écrire plus souvent. C’est dans notre éloignement la seule preuve que je puisse recevoir de ta tendresse ; conserve-la-moi pure, et je te promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour te rendre la plus heureuse des épouses. Je ne chercherai point à t’être infidèle, je vis pour toi seule. »
Mais alors, d’où vient cette irritation de Léopold, qui s’écrie : « Je suis trop jeune pour vivre seul, trop bien portant pour ne pas être porté aux femmes » ?
Victor se recroqueville dans un coin. Il pleure sans raison, dit-on.
Plus d’un mois passe puis, en février, on embarque avec le père pour Bastia. On est dans ses bras sur le pont de ce navire que secoue la houle d’hiver. Les frères, Abel et Eugène, s’accrochent à ses jambes.
« On dirait quelque guerrier gigantesque, qui a recueilli dans son casque trois bambins aux chairs rebondies, aux bonnes figures d’angelots et qui les porte légèrement tout au long de l’étape avec des précautions de maman », écrira Sainte-Beuve après avoir écouté Hugo.
C’est qu’il est émouvant, ce père soldat remplaçant la mère, alors que celle-ci, c’est ce qu’il craint, revoit sans doute le général Lahorie, s’attarde en vain à Paris, ne répond pas aux lettres.
« Ce silence, ma chère Sophie, m’a fait d’autant plus de peine que je n’ai reçu aucune nouvelle de toi… il y a aujourd’hui cinquante-deux jours ; il m’en ferait bien davantage si je connaissais moins tes principes, ton attachement à tes devoirs, à un époux qui t’adore, à tes chers et bons petits enfants. »
Les enfants sentent l’irritation de leur père, son angoisse qu’alimente la jalousie et qui prend chaque jour plus de place. Il est contraint de les laisser seuls durant ses heures de service, plus lourdes car le traité d’Amiens avec l’Angleterre a été rompu, la guerre est là, toute proche, et la demi-brigade doit passer de Corse à l’île d’Elbe, ce qui afflige Léopold :
« Ce sera un grand retard pour nos lettres. L’hiver, on n’y en reçoit aucune, et si la guerre a lieu, j’y serai bloqué. Si je l’étais seul au moins, mais si j’y suis assiégé avec mes enfants !… »
Cette angoisse pèse sur Victor. Il s’accroche à son père quand on veut le confier à une « promeneuse », une Corse : « Il était triste et on aurait dit qu’il se plaignait d’être envoyé avec une femme qui ne parlait pas notre langue, raconte Léopold à Sophie. Il s’y habitue, poursuit-il, mais il m’a beaucoup inquiété pour ses dents. Rapporte au moins du vaccin… »
Mais il faut aussi quitter cette femme, peu à peu devenue familière, abandonner Bastia pour Porto-Ferrajo. Ce port de l’île d’Elbe dont les maisons s’étagent sur les collines est un bourg sans attrait. Les rues, dont quelques-unes seulement sont pavées, sont encombrées de détritus et d’ordures. Les cochons et les chiens y cherchent leur nourriture. Les logements sont aussi sales que les ruelles. La chaleur y est accablante.
« Nous sommes dans un pays brûlant, écrit Léopold, où tout est d’une affreuse rareté et par conséquent d’un prix fou… Les deux aînés se portent très bien, ils apprennent la langue italienne… Victor ne s’acclimate pas aussi bien que ses frères. Il est faible, la dentition est pour lui une opération difficile et je crains qu’il n’ait des vers. J’ai demandé de l’herbe grecque dont les Corses font le plus grand cas et en ce moment il doit m’en être arrivé de Bastia. Il a encore quelques croûtes à la tête, mais elles sont peu de chose. Du reste, il dit le nom de ses frères, beaucoup d’autres petits mots, le sien entre autres. Il fait quelques pas seul, mais avec trop de précipitation pour les continuer plus longtemps. Toujours content, je l’entends rarement crier ; c’est le meilleur enfant possible, ses frères l’aiment beaucoup. »
Triste ou content, l’enfant Victor Hugo ? Différent. Le premier mot qu’il prononce, avec ceux de maman et de papa, est italien : cattiva (méchante) pour se plaindre d’une domestique. Seule la présence de son père le rassure. Et de l’île d’Elbe, il dira, évoquant non pas un souvenir, mais une impression :
Je visitai cette île, en noirs débris féconde,
Plus tard, premier degré d’une chute profonde.
Et lorsqu’il veut parler de son enfance, avec ce père soldat qui lui tient lieu de mère, il ajoute :
Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée.
Dans un casque pour moi l’eau sainte fut puisée.
Un soldat, m’ombrageant d’un belliqueux faisceau,
De quelque vieux lambeau d’une bannière usée
Fit les langes de mon berceau.
Mais le soldat est de plus en plus las du rôle qu’il joue. Ce n’est pas seulement une mère pour ses enfants qui lui manque, mais une femme.
— Je suis dans l’âge où les passions ont le plus de vivacité…, répète-t-il.
Et une femme, Catherine Thomas, âgée d’à peine vingt ans, s’approche.
On la dit fille de l’économe de l’hôpital de Porto-Ferrajo, accusé de malversations, mais elle prétend être de noblesse espagnole, comtesse de Salcano, déjà veuve d’un officier, Anacleto Antoine d’Almeg.
Qu’importe son identité ! Elle se donne et s’attache à Léopold pendant l’été 1803, et Léopold peut écrire à Sophie une lettre où percent les ressentiments :
« Tout le monde me gronde de ce que je sors peu ; tout le monde s’étonne que tu ne viennes pas et que j’aie avec moi les enfants. Cela fait jaser, il me revient quelque chose et je ne dis mot. »
Ce ton qui a changé inquiète Sophie. Elle n’a rien obtenu pour Léopold, comment peut-elle dès lors justifier la prolongation de son séjour à Paris ? Elle veut aussi revoir et reprendre ses enfants. Elle part pour Marseille, puis Livourne où elle embarque pour Porto-Ferrajo.
Ses fils sont là, sur le quai.
Elle les aperçoit de la proue d’un navire qui vient d’essuyer entre Livourne et l’île d’Elbe l’attaque d’un vaisseau barbaresque. Léopold, qui s’était rendu à Livourne pour l’accueillir, s’est beaucoup dépensé, allant d’un canon à l’autre.
Il est le mari glorieux, qui doit enfin obtenir son dû.
Mais les conditions de vie sont rudes. L’eau est rare, la viande dure, le pain gris.
— Je couche sur une paillasse, dit Léopold, et si je n’avais pas mes draps, je serais obligé de me contenter de mon grabat tout nu.
C’est sur cette couche qu’il veut renverser Sophie. Elle se débat. Voilà treize mois qu’elle a quitté ce rustre, côtoyé Victor Fanneau de Lahorie et ses proches, les quelques officiers qui complotent au nom de la République ou du roi contre Napoléon Bonaparte. Les Chouans s’associent aux Jacobins, Cadoudal et le général Pichegru à Moreau. Et la police de Fouché est sur leurs traces.
Et elle doit maintenant subir cet homme aux manières frustres et exigeantes. Heureusement, les enfants sont entre eux, heureux de retrouver leur mère.
Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !
Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie !
Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !
Mais où est le « paternel foyer » ?
On entend les voix des parents qui se heurtent, des portes qui claquent.
Léopold veut son bien : prendre sa femme autant qu’il lui plaît. Cette Catherine Thomas n’est qu’une liaison de circonstance. « Ainsi, ma chère Sophie, je crois qu’il vaudrait mieux que je te fisse un enfant de plus plutôt que de te délaisser pour une autre. »
Sophie s’insurge. Elle ne veut plus. Elle prend prétexte de l’infidélité de Léopold pour se dérober, accuser. Elle est l’offensée. Elle s’en va avec ses enfants, après à peine un mois passé.
C’est novembre, avec la mer creusée par le vent humide. Les enfants, sur le navire qui gagne Livourne, sont maintenant serrés contre leur mère, qui porte dans ses bras Victor.
A nouveau une séparation, une perte.
Hugo dira plus tard, se souvenant de ce qu’avec ses frères il avait ressenti pendant son enfance :
« Près de leur mère, près de leur père, malgré la division, leurs cœurs se chauffaient, ils sentaient la douceur du nid, mais la famille vite s’échappait, l’orage venait, leur mère était amère, leur père irrité ; quand ils avaient le père, ils n’avaient pas la mère, jamais les deux ! Jamais qu’un tronçon de famille, une idée à peine formée s’évanouissait, l’une chassait l’autre ! »
Chapitre III : 1804
Je vous dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour…
La berline s’arrête, à Paris, devant l’hôtel des Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires, le 16 février.
Victor a deux ans. Il sent déjà, il sait, que le monde n’est pas un, mais divisé en deux forces qui s’opposent, que « l’une chasse l’autre », que là où est la mère n’est pas le père.
Sophie lui a manqué. Maintenant, il souffre de l’absence de Léopold, cet homme bavard et tendre, qui lui donnait des macarons et le berçait.
Durant tout le voyage, entre Porto-Ferrajo et ces rues bruyantes de Paris, il s’est blotti contre sa mère, avec à nouveau ce sentiment de perte.
Qu’est devenu cet homme qui chaque jour le rassurait ?
Où sont la mer, le soleil, la lumière, l’horizon sans limites ? Ici, le ciel de février est gris.
Il entre dans la petite cour du 24 rue de Clichy où sa mère habite, en face du jardin Tivoli. Au fond, il y a un puits, « près de ce puits était une auge, et un saule dont les branches tombaient dans l’auge ».
Il regarde, il s’assied dans un coin.
Pierre Foucher, l’ami greffier de Léopold — qui est maintenant père d’une fillette de trois mois, Adèle —, le trouve, quand il rend visite à Mme Hugo, « languissant, pleurnichant et bavant sur son tablier ». C’est que Victor perçoit de nouveau l’inquiétude.
Avant, c’était à Marseille, puis en Corse et à l’île d’Elbe, celle de son père. Maintenant, c’est celle de sa mère. Il entend des murmures.
Il ne peut savoir que Sophie vient d’apprendre que la police de Fouché a arrêté les généraux Pichegru, Moreau, le chouan Cadoudal, pour conspiration contre le consul Bonaparte, dont on annonce qu’il va se faire proclamer empereur. Bonaparte va donner l’ordre d’enlever le duc d’Enghien, qui sera fusillé le 21 mars.
On cherche leurs complices, et notamment ce général Victor Fanneau de Lahorie.
Sophie a lu des affiches apposées sur le domicile du parrain de Victor, rue Gaillon. Elles décrivent ce suspect, « cinq pieds deux pouces, des cheveux noirs à la Titus ; des sourcils noirs, des yeux noirs, assez grands ouverts quoique enfoncés ; le tour des yeux jaune, le teint marqué de petite vérole, le rire sardonique ».
Lahorie s’est réfugié 19 rue de Clichy mais, souffrant, il ne se sent pas en sécurité chez son hôte ; et un soir il arrive chez Sophie, porté sur un brancard.
Ces chuchotements, cette angoisse, ces ombres qui traversent l’appartement créent une atmosphère et une animation pleines d’anxiété qui marquent l’enfant.
Un homme vient d’entrer dans sa vie.
« Victor Fanneau de Lahorie, expliquera-t-il plus tard, était un gentilhomme breton rallié à la République. Il était l’ami de Moreau, Breton aussi. En Vendée, Lahorie connut mon père, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il fut son ancien à l’armée du Rhin ; il se noua entre eux une de ces fraternités d’armes qui font qu’on donne sa vie l’un pour l’autre. En 1801, Lahorie fut impliqué dans la conspiration de Moreau contre Bonaparte. Il fut proscrit ; sa tête fut mise à prix ; il n’avait pas d’asile ; mon père lui ouvrit sa maison…
Ce n’est pas le père, mais la mère qui accueille en fait Lahorie.
Mais l’adulte Victor Hugo ne veut pas savoir ce que l’enfant a ignoré, que son père est resté à Porto-Ferrajo, puis que, affecté de nouveau en Corse, il a tenté de renouer les liens rompus avec sa femme, en plaidant sa cause, en expliquant ce qu’il ressentait :
« Adieu, Sophie, rappelle-toi quelquefois que rien ne peut me consoler de ton absence ; que j’ai un vers rongeur qui me mine, le désir de te posséder… Que je sens les besoins de te serrer contre mon cœur… Je n’ai vu dans ton départ qu’une volonté ferme de me fuir, d’éviter les caresses qui t’étaient importunes, de te soustraire à des scènes de ménage que ta tête bretonne rendait beaucoup trop longues… On peut bien à mon âge et avec mon tempérament, malheureusement trop ardent, avoir pu s’oublier quelquefois, mais la faute ne fut jamais qu’à toi… »
Pourtant il répète : « Je n’aime et je dis bien vrai, je n’aime toujours que toi seule. »
Et il est tellement pris par cette succession de reproches et de tentatives de justification qu’il oublie de mentionner qu’il a été fait, le 14 juin, chevalier de la Légion d’honneur…
Qu’importe à Sophie ! Elle ne répond pas. Elle a ses fils. Elle ignore les accusations et les justifications de Léopold :
« Né avec un caractère qui ne m’a point créé d’ennemi, dit-il encore, et qui a attaché beaucoup de personnes, je t’ai vue malheureuse avec moi, rechercher de t’en éloigner pour des prétextes spécieux et m’abandonner au feu des passions de mon âge. »
De tout cela, Victor ne connaît que cette sensation d’incertitude, que cette tristesse que provoque l’absence de son père et l’irritation de sa mère, qui repousse loin d’elle ces lettres où son mari continue de la harceler. « Je sens bien chaque jour ce que la privation des enfants me cause, celle que j’éprouve de ne t’avoir plus ne m’est pas moins sensible. Mais à qui me servirait-il de me plaindre ? Je me résigne, ce qui ne me contente pas tout à fait. »
Un ultime espoir :
« Pourquoi ne pas hasarder un dernier voyage, je dis un dernier voyage, car je ne veux plus de fantaisies, ni d’espérances. »
Alors, Victor se tasse, enfant silencieux, cependant que tonnent les canons et que résonnent les cloches des églises de Paris, qui annoncent le sacre de Napoléon, à Notre-Dame, le 2 décembre.
Chapitre IV : 1805
Maman, que faut-il donc que ce cœur te souhaite ?
Des trésors ? — des honneurs ? — des trônes ? — Non ; ma foi !
Victor entend les cloches sonner pour toutes ces célébrations qui jalonnent l’année, que ce soit, en mars, pour le couronnement de Napoléon, qui devient roi d’Italie, en septembre, lorsque les soldats de la Grande Armée franchissent le Rhin, ou pour saluer le soleil qui s’est levé sur le champ de bataille d’Austerlitz, le 2 décembre.
Mais il ignore les églises, l’odeur d’encens, le murmure des prières, les fidèles agenouillés et les têtes qui s’inclinent.
« Ma mère n’aimait pas les prêtres. Cette forte et austère femme n’entrait jamais dans une église ; non à cause de l’église, mais à cause des prêtres. Elle croyait à Dieu et à l’âme ; rien de moins, rien de plus. Je ne crois pas l’avoir entendue plus de deux ou trois fois dans sa vie prononcer ce mot : les prêtres. Elle les évitait. Elle ne parlait jamais d’eux. Elle avait pour eux une sorte de sévérité muette… »
Elle ne leur confierait pas Victor, qu’elle conduit à l’école de la rue du Mont-Blanc, mais il est encore si petit — trois, quatre ans — que Mlle Rose, la fille du maître, le garde dans sa chambre. Elle l’installe sur le lit. Il observe la jeune fille « mettre ses bas ».
Ce n’est rien qu’une vision inattendue, des gestes nouveaux, des mains qui glissent sur le tissu, ces pieds, ces jambes qui sont toujours cachés et qui tout à coup se dévoilent. Il est fasciné, et ces images reviennent, alors qu’on le place devant la fenêtre de la salle de classe et qu’il regarde la pluie tomber.
L’eau monte, les rues du quartier sont envahies. On ne peut venir le chercher, et il doit attendre, avec une sensation d’angoisse et d’abandon. Le père n’est plus là et voici que la mère est une nouvelle fois absente.
Il est cet enfant que la tristesse enveloppe, qui craint d’être condamné à la solitude parce que ceux qui le protègent, le rassurent, disparaissent.
Ce n’est qu’une attente de quelques heures, un jour d’inondation, mais elle avive ces impressions ressenties dans les premières années.
Il est un enfant aux aguets, sensible, qui perçoit que sa mère vit difficilement sa situation.
Elle aussi est sur ses gardes. Elle ne répond toujours pas aux lettres de Léopold. Il a été transféré à l’armée de Masséna, en Italie. Il se distingue héroïquement à la bataille de Caldiero contre les Autrichiens, sur la route de Vicenza. Il entre à Bassano. Il rencontre à Milan son ami Pierre Foucher, qui s’enrichit en approvisionnant l’armée. Il marche vers le Sud, puisque Masséna, sur les ordres de Joseph Bonaparte, doit conquérir Naples, où règnent les Bourbons, qu’il faut chasser, comme on l’a fait de ceux de France.
Lorsqu’il écrit, Léopold continue à plaider sa cause auprès de Sophie : « Je ne cherche des femmes que pour le besoin, mais mon cœur est tout à toi. »
En fait, il ne se sent plus du tout responsable de la situation. Après tout, ce mariage, c’est Sophie qui l’a voulu ! Il prend ses distances, la vouvoie.
« Rappelez-vous que, quand je dus vous épouser, vous me fîtes espérer qu’il vous revenait quelque chose de votre père. Il n’en a rien été ; si cela n’a point été de votre faute, tous les reproches ne peuvent non plus tomber sur moi. J’ai pu à différentes fois placer en terre quelques petites sommes et vous n’avez pas voulu, tantôt parce que vous n’aimiez pas mon pays, d’autres fois parce que vous espériez du vôtre et tout a été dépensé.
« Je vous répète que je ne suis point homme à abandonner ma famille, mais je ne puis faire plus que ce que je vous promets. »
Victor devine l’aigreur de sa mère.
Cet homme, Lahorie, qui un temps a habité le 24 rue de Clichy, a quitté le domicile mais il revient parfois, et ce sont de nouveau les chuchotements cependant qu’on éloigne les enfants, qu’on accompagne Victor à l’école de la rue du Mont-Blanc.
Il retrouve la fenêtre, puisqu’il est trop jeune encore pour suivre un enseignement.
Il peut voir les ouvriers qui s’activent sur le chantier de l’hôtel du cardinal Fesch, l’oncle de Napoléon. Ils hissent à l’aide d’un cabestan des pierres de taille. La corde se tend. Un ouvrier est monté sur le bloc qui s’élève. Tout à coup, avec le sifflement d’un fouet, la corde se rompt, la pierre tombe, entraînant l’ouvrier, l’écrasant sur le sol, sous ses arêtes vives, que le sang rougit.
La mort violente vient d’entrer dans la mémoire de Victor.
Chapitre V : 1806
J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;
J’aurais été soldat, si je n’étais poète…
Cet homme écrasé, ce n’est plus seulement pour Victor une impression diffuse, c’est déjà un souvenir, et chaque jour désormais, un nouveau fait, un nom, une émotion s’inscrivent dans la mémoire de l’enfant de quatre ans.
Il est plus sensible aux humeurs de sa mère, à sa nervosité, qui traduisent les préoccupations et les colères de cette femme de trente-quatre ans qui élève seule ses fils. Elle est douce, attentive, aimante avec eux, mais elle se dresse contre le monde qui l’entoure, la police de Fouché qui rode rue de Clichy à la recherche de Lahorie, contre l’argent qui manque, et contre ce Léopold qui semble, à Naples, depuis que Joseph Bonaparte a été couronné roi à la place des Bourbons, avoir bénéficié d’un avancement. Il a été nommé major du régiment Royal-Corse.
Mais quand Sophie évoque l’idée de se rendre à Naples, il refuse.
« Oublies-tu donc ce qu’il en coûterait pour un tel voyage, ignores-tu que je ne saurais où prendre l’argent pour le faire ? Et quand, dans une supposition je m’en trouverais assez, n’aurais-je pas à craindre que tu me retrouvasses cette foule de défauts qui t’ont si promptement décidée à me quitter et que tu ne me quitterais pas une seconde fois ? Il vaut donc mieux que tu donnes à Paris tes soins à l’éducation des enfants, et quand des temps plus heureux luiront pour nous, nous pourrons songer à nous réunir. Tu es tranquille, rien ne te tourmente, tu es encore une fois plus heureuse que moi… »
Cette guerre épistolaire, qui se poursuit toute l’année avec des accalmies, des armistices — « Donne-moi donc de tes nouvelles ou dis-moi avec franchise que tu ne veux plus m’en donner… », — des contre-attaques — « Tu m’as fait perdre le désir de ta réunion à moi avant que je n’aie un emploi stable ou avant qu’une paix générale bien cimentée ne me le permette… » —, Victor en ignore la cause et les péripéties.
Il ne sait rien des angoisses de Sophie pour le sort de Lahorie qui, traqué, est aussi malade, avec la mâchoire dont il ne peut maîtriser le tremblement. Mais il en subit les contrecoups.
Il sent qu’il y a quelque part des menaces qui s’accumulent, qui frappent sa mère, qui ont éloigné son père.
Sont-elles liées à ce nom de Fra Diavolo, qu’il entend répéter ?
Ce brigand, fait chef de guerre et duc par les Bourbons et qui soulève contre les Français les paysans du royaume de Naples, c’est Léopold Hugo qui le pourchasse et réussit à le capturer, à le ramener à Naples, où il sera exécuté le 10 novembre.
Plus tard, ce nom de Fra Diavolo resurgira de la mémoire de Hugo quand, en 1830, on montera à Paris l’opéra de Daniel-François Auber, Fra Diavolo ou l’Hostellerie de Terracine, dont Eugène Scribe et Casimir Delavigne ont écrit le livret.
« Les aventures de Fra Diavolo ont laissé une réputation légendaire, confiera-t-il. Voleur de grand chemin et défenseur du sol natal, mélangeant le droit et l’assassinat, c’était en effet une de ces figures sur lesquelles l’histoire hésite et qu’elle abandonne à l’imagination des romanciers. »
C’est d’abord simplement ce nom étrange, Fra Diavolo, que Victor retient, avec celui d’Avellino, un chef-lieu de province d’une quinzaine de milliers d’habitants, situé à quatre-vingt-quinze kilomètres de Naples et dont Léopold Hugo vient d’être nommé gouverneur par Joseph Bonaparte, en récompense de sa victoire contre Fra Diavolo.
L’enfant écoute.
Il devine que sa mère s’apprête au départ puisque, à Paris, elle n’a plus de ressources, qu’elle ne peut plus rencontrer Lahorie qui se cache, et que Léopold paraît en mesure d’assurer aux enfants un avenir.
Léopold annonce enfin, alors qu’il s’est rendu à Naples, que Joseph Bonaparte l’a nommé colonel du Royal-Corse : « Je m’attends à repartir sous peu de jours. Je vais tâcher avant mon départ d’obtenir pour Abel une place à l’Ecole militaire du royaume ; peut-être en obtiendrai-je une aussi pour Eugène. »
Abel a huit ans, Eugène, six. Ils doivent exulter à cette idée. Quant à Victor, auquel le père promet « beaucoup de bonbons », il ne lui reste qu’à rêver de ce que l’on offre à ses frères aînés.
Les souvenirs afflueront plus tard, quand il écrira :
J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;
J’aurais été soldat, si je n’étais poète.
Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !
Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,
J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.