Prologue
Cordillère de Huayllas, 5 avril 1533
La bride à la main, posant avec soin ses bottes sur les pierres friables, Gabriel va devant, seulement précédé de deux porteurs charriant des toiles de tentes. Le sentier est tout juste assez large pour que son cheval bai puisse le suivre sans prendre peur.
Depuis l’aube, ils progressent sans repères le long d’une falaise. La brume est si épaisse qu’ils ne peuvent voir ni le ciel ni le fleuve dont ils entendent l’énorme grondement, loin au-dessous d’eux. Mais soudain, comme aspirée par une bouche géante, la brume se soulève depuis le bas de l’à-pic. Elle s’étire, tour à tour s’amasse et se déchire aux arêtes des roches. Pareil à une caresse, un souffle tiède glisse sur le visage de Gabriel.
Il cille, pose une main sur l’épaule de son cheval et s’immobilise. En un instant, la lumière devient éclatante et le ciel d’un bleu pur.
Alors seulement, il découvre qu’ils ne sont parvenus qu’à mi-chemin de l’abîme. Le sentier ne remonte pas une vallée mais une fracture dans la montagne, si étroite que l’on dirait qu’une hache géante s’y est abattue. Sous le soleil, une myriade de plantes grasses et de lichens agrippés aux parois de la falaise scintille d’humidité. A une centaine de toises en contrebas, le fleuve grossi par les pluies des jours précédents gronde comme un fauve, éventré de remous. Il est si plein de terre et de graviers arrachés aux rives que ses eaux sont devenues ocre sombre, aussi épaisses que la boue dont on fait les torchis. Çà et là, elles charrient des troncs, des branches, des paquets d’herbes ou des amas d’orchidées et de cantutas.
D’un regard derrière lui, comme un serpentin coloré sur le fond de roche verdâtre, Gabriel voit désormais la longue colonne qui le suit à quelque distance. Une centaine de porteurs ployant sous des charges d’or, presque autant de lamas, bâtés comme des ânes, derrière eux des Espagnols tirant leurs chevaux par la bride, le plumet rouge sang du morion incrusté d’argent d’Hernando Pizarro et, enfin, la grosse civière de leur « invité » de choix, le général inca Chalkuchimac.
Voilà maintenant cinq semaines qu’il a quitté Cajamarca pour rejoindre Hernando parti dans le Sud chercher de l’or, le plus d’or possible. Ils sont de retour, leur mission parfaitement accomplie et mieux encore.
A sa manière, roublarde autant que violente, ne rechignant pas plus aux coups qu’aux mensonges, Hernando a convaincu le premier des généraux de l’Inca prisonnier Atahuallpa de se joindre à eux. Ainsi Chalkuchimac, le guerrier inca qu’on dit le plus terrible, les suit dans sa litière jusqu’à Cajamarca afin de rejoindre son maître. C’est à peine si vingt de ses soldats l’escortent ! Malgré son mépris chaque jour plus vif envers le comportement d’Hernando, Gabriel ne peut qu’apprécier l’exploit. Cette manière de capture pacifique du général inca apaisera, peut-être, les craintes perpétuelles de la troupe. Depuis ce que les Espagnols entre eux se plaisent à appeler la Grande Bataille de novembre, pas un soldat ne se lève le matin sans craindre d’avoir à affronter une attaque de l’armée d’Atahuallpa, que les rumeurs disent encore nombreuse et puissante…
— Holà ! grogne Pedro le Grec dans le dos de Gabriel, monseigneur daignerait-il avancer ou devons-nous rester fixés dans le paysage jusqu’à la Noël ?
Gabriel sourit sans répliquer. Le géant grec est grincheux depuis le matin. Comme beaucoup, il est fatigué de tirer son cheval plutôt que de le chevaucher ! A moins que n’avoir pas à ses côtés son inséparable compagnon, le Noir Sebastian, qui marche un peu plus loin dans la colonne, ne soit cause de sa méchante humeur.
Ils se remettent en marche avec prudence, tenant la bride de leur monture toute proche du mors afin d’éviter les écarts.
Un moment ils montent régulièrement, heureux de sentir enfin le soleil leur chauffer le visage. Et puis une ombre, brièvement, le masque, file comme un trait noir sur les flancs de la falaise.
Gabriel lève le visage : un énorme oiseau plane dans l’échancrure du cañon avec une lenteur mesurée, sans un coup d’aile. Bien qu’il soit haut, il paraît gigantesque.
Demi-journée par demi-journée, Gabriel décompte le temps, infiniment trop lent, qui le tient encore éloigné d’Anamaya. Il scrute chaque crête de montagne en espérant, contre toute logique, que ce sera la dernière et qu’enfin ils vont redescendre vers Cajamarca.
Tout d’elle lui manque, sa voix, sa bouche, sa nuque, son parfum d’herbe sèche et de fleur poivrée. Il voudrait baiser ses épaules et son ventre, mais sa bouche ne respire que le froid de la montagne. La nuit, il se réveille comme s’il attendait ses caresses, ses chuchotements, le bleu immense de son regard lorsqu’ils font l’amour. Il rêve de son corps qu’elle a l’art de lui cacher et de lui livrer en même temps, de sa douceur sauvage, de cette manière qu’elle a d’incliner la tête en fermant à demi les paupières quand il lui chuchote qu’il l’aime. Il rit au souvenir de sa timidité lorsqu’il lui a appris ce mot dans la langue de l’Espagne.
Il se lève, transi, et va attendre l’aube, enveloppé dans une couverture humide. A travers les brumes et les pluies, dans la crête des montagnes et les courbes des vallées, il veut la retrouver, elle. Alors ce Pérou, pays aussi étrange qu’une étoile piquée dans le ciel, lui semble magnifique car c’est le sien, à elle. Et parfois, au cours des longues marches de la journée, il observe les yeux sombres et craintifs des porteurs, cherchant à déchiffrer quelque chose d’elle dans leurs traits.
— Hé ! le rêveur, gronde brusquement Pedro de Candia dans son dos en pointant son doigt ganté, regarde un peu ce qui nous attend !
A trois cents pas devant, dans une courbe du fleuve et un peu en contrebas, un pont de cordages relie les deux faces abruptes du cañon. Un pont si long qu’il pend comme un collier sur une poitrine creuse.
Gabriel ralentit le pas. Le géant grec, les joues blanchies sous sa barbe drue, le rejoint en grommelant :
— Je n’aime pas ça. Et les chevaux vont aimer encore moins que moi !
Gabriel, sans l’entendre, siffle entre ses dents, admiratif.
— Par Santiago ! Comment ont-ils fait pour construire ça ! s’exclame-t-il.
— Voilà bien une question dont je me contrefous, compagnon ! Demande-toi plutôt comment tu vas passer là-dessus et si ça va tenir…
— En posant un pied devant l’autre, je suppose, se moque Gabriel. Aurais-tu peur, le Grec ?
— Je n’ai pas peur. Je n’aime pas ça !
— Ma foi, mon ami, je crains qu’il ne te reste qu’à essayer d’aimer ! Ou à transformer ton cheval en Pégase…
Pedro fait une moue sans conviction.
Alors qu’ils progressent à nouveau le long de la falaise, ils découvrent à l’extrémité du chemin les piliers monumentaux où sont fixés les cordages du pont. Finement tressés brin par brin, ils ont la taille d’une cuisse d’homme. Tout un appareillage de cordes et de nœuds forme les rambardes de l’ouvrage, plus large que les chemins qu’ils viennent d’emprunter.
Gabriel demeure un instant pétrifié d’admiration. Les ouvriers et architectes incas, ne possédant aucun outil de fer, ni scie, ni gouge, ni rabot, sont cependant parvenus à une construction aussi élégante que pratique. Trois des énormes cordes soutiennent un tablier de rondins minutieusement agencés. Afin de rendre la surface moins glissante et dangereuse, de fins branchages sont assemblés au-dessus des rondins, égalisant leur surface.
— Par la Sainte Vierge, maugrée Candia. Regarde !… Regarde Gabriel, il bouge ! Il se creuse…
C’est vrai, constate Gabriel. La masse en est lourde, c’est une véritable pente qui descend vers le fleuve grondant loin dessous, et elle oscille doucement sous l’effet du vent pourtant peu violent.
— Je te dis que jamais ça ne tiendra sous le poids des chevaux ! insiste Pedro.
— Holà, le Grec ! Je t’ai connu plus vaillant ! Vois la taille des cordes et le poids des troncs, c’est du solide…
De l’autre côté, des gardes indiens apparaissent. Le reste de la troupe commence à les rejoindre et les porteurs attendent dans une attitude de nonchalance, où la curiosité pointe sous l’apathie, que les Etrangers fassent les premiers pas avec leurs chevaux.
Gabriel ôte le long foulard bleu, couleur des yeux d’Anamaya, qui ne quitte plus son cou et commence à le nouer sur le front de son cheval bai.
— Fais comme moi Pedro, lance-t-il. Aveugle ton cheval, qu’il ne voie pas le vide ni le fleuve…
Prudemment, tenant haut la bride du bai, lui murmurant des paroles qui le réconfortent lui-même, Gabriel s’engage entre les piliers. En quelques pas, il est au-dessus du vide. Plus il avance, plus le grondement du fleuve devient violent, pareil à un aboiement continu qui monte de l’abîme.
D’un coup d’œil entre les cordages, il voit la colonne, la litière du général inca, le plumet du casque d’Hernando, qui parviennent à l’orée du pont. Chacun le guette. Il hurle :
— Suis-moi, Pedro, tout va bien !
— Je suis déjà derrière toi ! gueule Candia de sa voix de stentor. Ne crois pas que je vais te laisser faire le héros tout seul !
Gabriel sourit et accroît un peu la rapidité de son pas. Le bai suit bien, en confiance sous sa main. Ils descendent aisément vers le point le plus bas du pont. Il semble même que la pente s’accroisse. Gabriel doit rejeter ses épaules en arrière, comme s’il enfonçait à chaque pas le talon de sa botte dans un fond vaseux au lieu de ce lit de branchages. De sa main gauche il s’agrippe aux cordes rêches, tandis que les sabots du cheval ripent et découvrent les rondins.
Le vacarme du fleuve devient assourdissant. On en voit le roulement de boue, les vagues énormes qui se brisent sur les roches en explosion d’écume si violente qu’une sorte de bruine s’élève dans cette partie du cañon.
Un bruit sourd, un cri, lui parviennent alors. Son bai lui heurte l’épaule en soufflant bruyamment. Gabriel se retourne à l’instant où il entend le braillement de Pedro :
— Crédieu de saloperie de pont !
Pour un peu, Gabriel rirait. Le Grec a glissé, s’étalant sur le cul, une botte déjà dans le vide. Mais sa main n’a pas lâché la bride de son cheval et la bête, le cou arqué, les antérieurs piochant, retient le maître.
Basculant sur le côté, Candia attrape un cordage et se remet sur les genoux en soufflant. La plume rose de son morion, cassée net, glisse et s’envole dans le vide en tournoyant doucement. Il lui faut longtemps pour être avalée par la fureur du fleuve.
— Ça va ? demande Gabriel.
— Et pourquoi donc ça n’irait pas ? gueule Candia.
Là-haut, à l’entrée du pont, Gabriel voit Hernando, entouré de ses affidés, qui sourit. Même à distance, même dans l’ombre de la barbe, il devine le mépris haineux de ce sourire.
— On continue, gronde-t-il pour lui-même.
Mais l’incident a changé l’équilibre du pont et semble l’avoir étrangement rendu vivant. Au ballant de droite et gauche s’ajoute un bizarre mouvement de vague, comme si le tablier du pont soudain était saisi par une houle. Plus ils s’avancent, plus cela devient violent. A chaque crêt de la vague, à chaque secousse, le bai marque une hésitation. Gabriel tire sur la bride mais la nausée le gagne. En un instant, la sueur lui plaque la chemise et le pourpoint aux côtes.
Et puis tout cesse d’un coup. Ils sont assez proches de l’autre rive pour que les cordes se tendent. Les gardes indiens leur sourient. La nausée lui soulevant les entrailles et le cœur dans la bouche, Gabriel presse le pas et achève la traversée presque au pas de course. Sans même s’en rendre compte, il hurle comme dans une charge à l’épée. Les gardes indiens cessent de sourire et disparaissent en courant dans un groupe de bâtisses entourées d’un mur.
Le Grec le rejoint sur la vaste plate-forme située au débouché du pont et ils s’embrassent avec de grands rires en se donnant des claques sur les épaules.
*
Presque une heure durant, les lamas et porteurs indiens franchissent le pont sans encombre. L’adresse des porteurs de la litière du général inca est stupéfiante. Ils semblent littéralement glisser le long des cordes, insouciants du tangage. La litière elle-même demeure stable et horizontale, c’est à peine si ses tentures vacillent.
Quant aux cavaliers et fantassins espagnols, leur adresse est inégale. Ils s’encouragent avec de grands cris inutiles et leurs gestes manquent de la mesure et de la précision des Indiens. Certains vomissent sur le pont lui-même ; la plupart arrivent pâles sur l’autre rive.
Sebastian traverse sans encombre et vient se poster auprès de ses deux amis, les saluant d’un simple clignement de l’œil.
Le soleil est bientôt à son zénith. Une légère brise disperse les derniers nuages encombrant l’ouest de la vallée. Sous la violence de la lumière, les verts des arbustes acquièrent une profondeur d’émeraude. Zébrant le bleu intense du ciel, ce n’est plus un condor, mais deux, trois, dix qui tournoient dans un ballet majestueux. Gabriel ne peut s’empêcher de les admirer, ravi de les voir s’approcher de plus en plus. Il devine mieux leur cou long, le bec énorme, recourbé comme un coutelas de Turc. Mais ce sont leurs ailes, surtout, qui impressionnent. D’un noir absolu, reflétant le soleil comme des plaques d’acier damassé immenses, elles semblent demeurer éternellement immobiles, seulement frémissant sur les souffles de l’air. Pour ce que Gabriel peut en juger, l’envergure des plus grands condors dépasse aisément la longueur d’un cheval !
Insensiblement, leur tournoiement prend de l’ampleur. S’inclinant dans des courbes plus sèches, ils vont plus loin en amont du fleuve. Ils reviennent, si bas que, soudain, malgré le bruit des eaux, on entend une manière de crissement vibrer dans l’air.
Les derniers porteurs à franchir le pont sont à mi-chemin lorsque cela se produit.
Par couples, une longue tige de bambou posée sur l’épaule et d’où pendent des carcasses de jeunes lamas dont les Espagnols aiment faire leurs festins, une dizaine d’Indiens s’avancent avec prudence. Ils ont déjà bien progressé et pris le rythme de l’ondulation du pont, sauf une paire de traînards qui semblent avoir du mal à garder leur équilibre.
Soudain, les premiers porteurs interrompent leur progression, le visage levé vers le ciel, le regard inquiet. Alors, Gabriel comprend. L’un des condors glisse si bas, si proche des têtes des deux derniers porteurs que l’on croit qu’il va les heurter. Surpris, les deux Indiens lèvent les bras pour se protéger. La carcasse de lama bascule, tombe en tournant sur elle-même, aussitôt suivie d’un second condor, avant de s’abîmer dans les rapides.
Décrivant une courbe gracieuse, l’immense rapace reprend immédiatement de la hauteur, superbe et insolent, pour fondre de nouveau sur le pont. On le dirait furieux d’avoir laissé échapper sa proie. Ses congénères entrent à leur tour dans le ballet. L’un après l’autre, les ailes en avant, le cou rentré dans la collerette immaculée, ils piquent sur les porteurs maintenant couchés et qui hurlent de terreur.
Gabriel parvient enfin à les entendre :
— Kuntur ! Kuntur !
Sous le regard stupéfait de tous ceux qui sont sur la rive, deux Indiens brandissent les carcasses de lamas au-dessus des cordages.
Le dernier condor, majestueux, vient jusqu’à eux, si lentement que l’on croit qu’il va se poser. Il ouvre ses serres aux griffes aussi longues qu’une main d’homme, saisit sa proie et l’emporte dans le ciel.
Gabriel, le souffle court, entend le grondement qui sort des bouches des Indiens tandis que les oiseaux disparaissent :
— Kuntur ! Kuntur…
— Bon Dieu, qu’est-ce qui leur prend ? demande Pedro le Grec, les yeux encore écarquillés.
— Le condor est un animal sacré pour eux, explique Gabriel, les Incas voient en lui un messager de leur Dieu Soleil et…
Il n’a pas le temps d’en dire plus. Un rugissement de fureur le fait se retourner.
Hernando, à l’entrée du pont, insulte les porteurs qui arrivent en courant.
— Bandes de foutus abrutis ! Vous avez peur des oiseaux ! Qui vous a donné le droit de jeter ces lamas ?
Les porteurs, la peur encore dans les yeux, s’immobilisent à quelques pas du frère du Gouverneur. Hernando attrape brusquement par l’épaule Felipillo, le traducteur qui les suit depuis le débarquement de Tumbez :
— Dis à ces singes que je ne veux pas qu’on gâche la nourriture ! ordonne-t-il.
Felipillo marmonne quelques mots. La tête basse, le plus âgé des Indiens répond de manière presque inaudible :
— Ils disent qu’il faut nourrir le condor quand il a faim, sinon le Dieu Soleil sera en colère !
— Cré nom de sauvages ! hurle Hernando. Nourrir les oiseaux, et quoi encore ? Je vous en foutrai, moi, de la colère du soleil ! C’est ma colère à moi que vous allez connaître…
En trois pas, Hernando repasse sous les piliers, agrippe le vieux porteur et, d’un mouvement de hanche, le soulève et le balance par-dessus les cordages du pont avec un ahan de bûcheron.
N’en croyant pas ses yeux, Gabriel voit la stupeur sur les visages, la main grande ouverte du porteur qui bascule dans le vide, sa bouche béante sur un cri qui ne vient pas. Puis l’homme n’est plus qu’un pantin qui gesticule. Il heurte une arête de roche qui le projette comme une pâte molle dans le fleuve. Il y disparaît comme s’il n’avait jamais existé.
Dans le silence, Hernando se retourne vers les Espagnols et sourit :
— En voilà un qui ne sait pas voler, dirait-on, fait-il avec une gaieté sinistre.
Les Indiens restent interdits, n’osant même pas regarder le torrent. Sebastian n’a pu retenir un hoquet de surprise et son sourire perpétuel s’est mué en une grimace ; l’esclave, le visage gris, tremble d’impuissance. Gabriel, envahi par la rage, s’approche d’Hernando. Il se plante devant le frère du Gouverneur, si près qu’il sent son souffle sur ses joues.
— Don Hernando, vous êtes une merde puante !
Hernando ne répond pas. Ses yeux se rétrécissent jusqu’à devenir des fentes à travers lesquelles luit la haine. Profonde, infinie. La voix basse, il dit enfin :
— Je t’ai mal entendu, fiente bâtarde.
— Votre présence empeste l’air, don Hernando. Vous n’êtes pas un homme, pas un chrétien, vous faites honte à votre nom. Votre sang est de la boue et votre cervelle est pourrie depuis longtemps !
— Par le Christ !
L’épée de Hernando jaillit du fourreau. Gabriel n’a que le temps de basculer les épaules pour éviter la lame qui cherche son cou.
— Haa !
Dans une vocifération, Hernando fouette l’air et se plie mais, une fois encore, Gabriel a été plus vif, s’écartant d’un bond, les bras loin du corps, avec un mouvement dansant.
— Le jour où vous crèverez, don Hernando, fait encore Gabriel la voix moins tremblante, presque amusée, même les charognards ne voudront pas de vous !
— Bats-toi ! gronde Hernando en rejetant son morion pour plus d’aisance. Prends donc ton épée, couenne de bâtard !
Autour d’eux chacun a reculé. La lame souple de Gabriel crisse et scintille lorsqu’il la tire d’un coup aisé de poignet. Les fers se frappent en tintant. Un instant, ils paraissent au ralenti, comme si s’était formé entre eux un bloc invisible, infranchissable.
Et puis Hernando se fend. Sa lame glisse sur celle de Gabriel, qui pare, le genou et la taille pliés, remontant l’épée au-dessus de son épaule. Les coques se frappent avec force. Gabriel repousse Hernando et se dégage en tournant, le sourire aux lèvres. Le frère du Gouverneur est lourd, essoufflé par la rage, abruti par sa violence. Il fouette le vide de sa lame comme un chien fouette de la queue. Gabriel se contente maintenant de parer à petits coups. Il lit la fureur folle dans les yeux d’Hernando. Alors d’un bond il s’approche, le buste de profil. Sa lame se glisse sous l’épée d’Hernando, l’enrobe souplement. De toute la force de son bras, Gabriel pèse sur les armes et d’un puissant coup du poignet dégage son bras sur la droite.
Avec un tintement de cloche, l’épée d’Hernando vole aux pieds de Candia, qui ne retient pas son sourire.
La pointe de l’épée piquant le pourpoint de son adversaire, Gabriel le pousse, l’oblige à reculer. La bouche déformée, les yeux d’Hernando laissent passer une expression que Gabriel ne lui a jamais vue. Il a peur, songe-t-il avec plaisir.
— Vous ignorez que la souffrance a deux faces, don Hernando, souffle-t-il. La peur dans le regard des autres vous excite, mais que dites-vous de ce qui vous tord les tripes maintenant ? Encore un effort et vos chausses pèseront d’un poids nouveau…
Tout en parlant, Gabriel force Hernando à reculer jusqu’au bord du fleuve, à l’endroit même où il a précipité le malheureux porteur.
— Serrez donc les fesses, je ne vais pas vous tuer. Mais soyez certain que le Gouverneur don Francisco aura à juger vos méfaits. Vous rapportez beaucoup d’or à Cajamarca, et un grand général du Seigneur de ce lieu. Cela ne vous excusera pas en tout.
— Menace-moi, par la Vierge ! Nous verrons qui souffrira à la fin.
Hernando a ricané mais chacun sent que le cœur n’y est pas ; l’humiliation qu’il vient de subir est trop éclatante.
— Paix, Messeigneurs, la leçon est donnée ! coupe Candia le Grec en posant sa main sur le bras de Gabriel. Dieu m’en est témoin : deux conquistadores ne peuvent se battre sans dignité ni danger, pour le bien de la Conquête ! Don Hernando, voici votre épée. Reprenons notre route, s’il vous plaît.
Hernando et Gabriel se toisent. Gabriel baisse son épée. Mais c’est Hernando qui baisse les yeux.
Derrière eux, la tenture qui ferme la litière du général Chalkuchimac retombe sans un bruit.
Au moment où la colonne s’ébranle, Sebastian prend Gabriel par le bras. Il fait avec lui, silencieusement, quelques pas. Puis il se penche à son oreille et murmure :
— Merci.
Chapitre 1
Cajamarca, 14 avril 1533, à l’aube
« Je t’aime », murmure Anamaya dans le jour pâle qui se lève sur Cajamarca. La nuit est encore noire mais déjà les fumées qui flottent au-dessus des toits de chaume se teintent de bleu.
Anamaya est seule.
Le pas léger, elle a quitté le palais où Atahuallpa est gardé prisonnier. Elle s’est éloignée, vive comme une ombre, empruntant les rues étroites qui courent le long de la pente dominant la place. En peu de temps, elle a rejoint la rivière et le chemin d’accès à la route royale.
— Je t’aime, répète-t-elle. Te quiero !
Les mots lui viennent si facilement dans la langue des Espagnols que cela fait l’étonnement de tous, conquistadores ou Indiens ! Chez les siens, cela a même réveillé une méfiance ancienne. Une fois de plus, on a murmuré derrière son dos. Qu’importe !
Elle glisse en courant le long des maisons, se confondant avec l’obscurité des murs pour échapper à la vue des gardes, qui surveillent le palais d’Atahuallpa et la chambre de la rançon où les trésors sont venus s’entasser par milliers.
La seule vue de ces charges précieuses semble enivrer ceux qui ont gagné la bataille de Cajamarca et osé porter la main sur l’Unique Seigneur Atahuallpa. Comme si l’or pouvait leur donner les pouvoirs magiques qu’ils n’ont pas !
Chez Anamaya, ce pillage ne provoque qu’une profonde et silencieuse tristesse.
Mais eux sont insatiables. Pour emplir plus encore la grande salle de la rançon, don Hernando Pizarro est allé dépouiller le temple de Pachacamac, loin, très loin sur la rive de la mer du Sud. Comme il tardait à revenir, le Gouverneur don Francisco Pizarro a envoyé Gabriel et quelques hommes de confiance sur les traces de son frère.
Gabriel… Elle laisse venir son nom à son cœur, sonorité si étrange et si douce… Elle évoque le visage de l’Etranger aux cheveux de soleil, sa peau si blanche, la tache de puma qui est tapie sur son épaule et qui marque leur lien, ce lien secret qu’elle lui révélera un jour.
Gabriel n’aime pas l’or. Elle l’a vu plus d’une fois demeurer indifférent et même agacé par la folle joie de ses compagnons au seul contact des feuilles d’or.
Gabriel n’accepte pas que l’on batte les Indiens pour un rien, qu’on les enchaîne et les tue.
Gabriel a sauvé l’Unique Seigneur de l’épée.
Anamaya se souvient des paroles d’Atahuallpa, alors qu’il possédait encore tous les pouvoirs de l’Unique Seigneur. La veille de la Grande Bataille, voyant les Etrangers pour la première fois, il avait murmuré : « J’aime leurs chevaux, mais eux, je ne les comprends pas. »
Elle pourrait dire comme lui : « J’aime l’un d’entre eux, celui qui a bondi pour moi à travers l’Océan. Mais eux, je ne les comprends pas. »
*
Elle a dépassé les hauts murs de Cajamarca et, en grimpant les premières pentes de la route royale, elle ralentit son pas. Les maisons aux murs de pisé s’espacent. La lumière de l’aube glisse maintenant sur les pentes des collines, éveillant les champs de maïs et de quinuas qui frissonnent sous la brise matinale. Parfois, l’ombre d’un paysan, déjà courbé sous une charge, se découpe sur la blancheur du jour qui vient. Le cœur d’Anamaya s’emplit d’une tendresse inquiète. Elle a un mouvement pour courir vers l’homme et l’aider à soutenir son fardeau. Elle pense à la peine qui accable son peuple.
Son peuple ! Car maintenant, celle qui fut si longtemps la trop bizarre enfant au regard bleu, la fillette trop grande, trop mince, sait combien tous ceux qui vivent dans le Royaume de l’Inca forment « son peuple ». Ils ne parlent pas tous la même langue, n’arborent pas les mêmes tenues et ne croient souvent qu’en apparence aux mêmes dieux. Souvent ils se sont fait la guerre et l’esprit de la guerre est encore en eux. Pourtant, en son cœur, Anamaya les voudrait frères de sang.
Quand elle parvient au col, le jour est bien levé. La lumière miroite dans les marais, s’avance dans la plaine immense, jusqu’aux collines où se dissimule le chemin de Cuzco.
Comme chaque fois qu’elle revient ici, Anamaya ne peut retenir le flot de ses souvenirs. Ces jours, pas si lointains, où la plaine entière était recouverte par la multitude des tentes blanches de l’armée invincible d’Atahuallpa. L’Unique Seigneur qui avait su vaincre la cruauté de son frère Huascar, le Fou de Cuzco.
Là-bas, à l’opposé de la pente où elle se trouve, fument les eaux des Bains où il se reposait et remerciait par un long jeûne son Père Inti. La respiration rapide, le cœur serré, Anamaya se souvient, comme s’ils étaient à tout jamais inscrits dans sa chair, de ces jours interminables où l’on annonçait l’approche des Etrangers. Où chacun se moquait et où la peur grandissait en elle. Et puis ce crépuscule où il avait été là, soudain, lui, Gabriel. Si beau, si attirant que c’en était incompréhensible !
Le reste, elle ne veut plus y songer. L’Unique Seigneur Atahuallpa n’est plus que l’ombre de lui-même, prisonnier dans son propre palais, tandis que ses temples sont détruits.
Ainsi s’accomplit la volonté du Soleil.
Ainsi s’accomplissent les terribles paroles du défunt Inca Huayna Capac, qui était venu à sa rencontre sous l’apparence d’un enfant : « Ce qui est vieux se brise, ce qui est trop grand se brise, ce qui est trop fort n’a plus de force… C’est cela le grand pachacuti… Certains meurent et d’autres grandissent. N’aie aucune crainte pour toi, Anamaya… Tu es celle que tu dois être. N’aie crainte, le puma t’accompagnera dans le temps futur ! »
Ainsi, depuis l’Autre Monde, l’ancien Inca lui avait annoncé tout à la fois la fin d’Atahuallpa et la venue de Gabriel !
En vérité, depuis que sa bouche s’est posée sur celle de Gabriel, depuis qu’elle a baisé son épaule étrangement marquée, il y a bien des choses qu’Anamaya ne parvient pas à comprendre. Tant de sensations, tant d’émotions inconnues vivent maintenant en elle ! Avec tant de force que cela en devient aussi cruel que si les griffes d’un véritable puma lui lacéraient le cœur.
Il y a ce que veulent dire ces mots : « Je t’aime », que Gabriel s’est tant obstiné à lui apprendre, jusqu’à se mettre en colère parce qu’elle l’écoutait en souriant, refusant de les répéter !
Et puis il y a ce mystère : comment un des Etrangers, un ennemi, peut-il être le puma qui l’accompagnera dans le futur ?
Anamaya marche doucement jusqu’à l’extrémité du plateau qui s’étire sur le sommet du col. A l’aplomb de la pente, elle s’enroule dans sa cape et s’allonge sur l’herbe encore humide. Le regard tourné vers les plus hauts sommets de l’Est, elle guette les premiers rayons du soleil.
Anamaya ferme les yeux. Elle laisse la lumière caresser ses paupières et effacer les larmes qui y sont nées. Et aussitôt que le soleil lui chauffe le visage, contre le rougeoiement de ses paupières c’est Gabriel qui lui apparaît. Lui, l’Etranger si beau, aux yeux de braise, au rire d’enfant et aux gestes doux.
Alors les mots se forment encore sur ses lèvres. Elle les chuchote comme s’ils pouvaient voler au-dessus de la terre, pareils à des oiseaux colibris : « Je t’aime. »
*
A l’approche de Cajamarca, dans un élan qu’il ne peut retenir, Gabriel éperonne son cheval. Au grand trot, il remonte vers la tête de la colonne. Le sang bouillonne dans son cœur. Depuis son affrontement avec Hernando, cela fait trois nuits qu’il ne dort pas. Trois nuits passées à regarder les étoiles, partageant la veille des guetteurs, au campement ou dans les étapes des tambos. Mais aujourd’hui, c’en est enfin fini.
Il va la retrouver.
Tout à l’heure il sera devant ses yeux si bleus, il pourra effleurer sa bouche si douce, si tendre qu’un baiser d’elle le fait fondre, oublieux de toutes les réalités. Encore deux lieues et il pourra voir sa grande et mince silhouette, unique parmi les femmes indiennes. Et le savoir lui tord déjà les entrailles.
Il espère aussi qu’il ne lui est rien arrivé durant tout le temps de son absence. Quand il a quitté Cajamarca, on annonçait l’arrivée du mariscal Almagro, le vieux complice de don Francisco, avec encore des chevaux et des hommes…
Il tremble de joie et, pourtant, s’il osait, il gueulerait un grand coup pour chasser sa peur.
Il dépasse les brancards soutenus par les Indiens où reposent les objets les plus lourds, grande vasque d’or, statue d’or, siège en or, plaques murales des temples en or ! De l’or, de l’or ! Il y en a partout, dans des paniers d’osier, des sacs de peau, des bâts en tapisserie ! Les porteurs sont cassés en deux sous le poids des charges, les lamas disparaissent sous les trésors. La colonne en est ralentie, comme si leur troupe entière s’était ainsi, depuis Jauja, alourdie de tout l’or et l’argent du Pérou…
Et dire que ce n’est qu’un échantillon : la rumeur court que ces trésors ne sont rien à côté de ceux qui arriveront bientôt de Cuzco, où le Gouverneur a envoyé trois hommes, dont l’exécrable Pedro Martin de Moguer, pour une mission de reconnaissance.
A chaque instant, les cavaliers espagnols sont sur le qui-vive. Enervés, l’œil noir, malgré la docilité des Indiens, ils cherchent le moindre signe d’agitation. Gabriel n’a pas beaucoup d’amis parmi ceux-là. Ce sont tous hommes d’Hernando. Son inimitié personnelle avec le frère du Gouverneur était connue depuis longtemps… Leur duel l’a figée dans une haine glacée. Par prudence plus que par sagesse, le frère au plumet rouge fait tout pour éviter Gabriel.
Comme il arrive à la hauteur des litières des deux grands prêtres du temple de Pachacamac qu’Hernando a jugé bon d’enchaîner, une voix familière le hèle :
— On est pressé, Votre Grâce ?
Gabriel tire brutalement sur les rênes. Docilement, dans une volte gracieuse, son cheval vient côtoyer Sebastian. Cela fait vingt jours que le grand Noir, son rare ami et confident depuis la première heure de leur épopée, va à pied. Le prix des chevaux est devenu inabordable, mais surtout don Hernando lui a interdit d’emprunter la monture d’un homme malade et mort deux jours avant qu’ils ne quittent Pachacamac.
Les mots de l’insulte vrillent encore les oreilles des deux amis : « Holà, le moricaud ! Pour qui te prends-tu ? Aurais-tu oublié qu’on n’offre de cheval qu’aux caballeros portant l’épée ? Ce n’est pas de botter le cul des Indiens qui te donne le droit de te prendre pour un homme ! »
S’inclinant sur l’encolure de sa monture, Gabriel serre avec chaleur la main que lui tend Sebastian. Le géant noir n’a pas de cheval, mais son pourpoint de cuir est tout neuf, d’une souplesse de seconde peau. Ses chausses ont été taillées dans toutes sortes de tissus parvenus d’Espagne jusqu’à Cajamarca. Elles sont à la dernière mode de Castille : bouffantes à larges crevés verts, rouges, jaunes, ou bleu pâle, de velours autant que de satin, et même avec un peu de dentelle au cordon qui les enserre dans les bottes. Ce qui a fait dire à Gabriel, toujours aussi sobre dans sa mise, qu’il avait l’impression de se mouvoir dans un cortège de donzelles de Tolède qui se seraient caché les fesses avec leurs corsages !
— Où trottes-tu si vite ? demande Sebastian.
— Ça pue par ici, grogne Gabriel avec un regard en direction de la garde d’Hernando. J’ai besoin de respirer un air plus pur.
Le géant noir lui sourit, malicieux :
— Oh… J’ai cru que tu avais une impatience d’une nature plus… élevée !
Gabriel esquisse un sourire
— Quoi d’autre, en vérité, que ma hâte de rendre compte de ma mission au Gouverneur ?
— Je ne vois rien d’autre, en effet.
Sebastian hoche la tête, silencieux et sans plus plaisanter. Le regard de Gabriel se pose sur les crêtes qui entourent Cajamarca. Il y a quelques mois, ce paysage inconnu ne recelait que des menaces. Maintenant, il est devenu familier, presque amical. Et bien sûr il contient la plus belle des promesses.
Brusquement, Gabriel sort son pied droit de l’étrier et saute à terre avec agilité. D’une main il guide son cheval, de l’autre il entoure les épaules de Sebastian. Il se penche vers lui.
— Tu as raison, dit-il à voix basse, les yeux brillants, je suis pressé… Et cela n’a rien à voir avec cette ordure d’Hernando…
— Eh bien ?
Gabriel a un geste vague, qui embrasse les collines.
— Elle dit qu’elle ne peut pas m’épouser. Elle est une sorte de prêtresse dans leur ancienne religion… Cela ne lui est pas permis, elle ne peut même pas épouser un Indien. Mais…
— Mais ?
— … mais je l’aime. Bon sang, Sebastian. De seulement penser à elle, j’en ai le cœur qui explose comme un boulet de mitraille ! Je l’aime comme si je n’avais jamais su ce que cela signifiait.
Sebastian éclate de rire.
— Fais comme moi, l’ami. Aimes-en plusieurs en même temps. Une ici, une là, mais toujours une pour te vouloir. Une couche tendre ici, une couche de feu là… Ainsi, tu sauras ce qu’aimer veut dire !
De la désapprobation se mêle au sourire de Gabriel quand il remonte à cheval.
— Parfois, compagnon, je voudrais que tu cesses un instant de te moquer…
Sebastian esquisse un sourire, mais son regard reste aussi noir que sa peau.
— Moi aussi, parfois, je voudrais. Et puis…
— Et puis quoi ?
La colonne s’est ralentie, allongée, puis arrêtée, alors que déjà la route royale se rétrécit à l’approche du dernier col au-dessus de Cajamarca.
— Et puis quoi ? insiste Gabriel.
Sebastian secoue la tête. D’un geste, il invite Gabriel à galoper loin devant :
— Je te le dirai une autre fois, quand tu seras moins impatient.
*
Le martèlement qui réveille en sursaut Anamaya n’est pas celui de son cœur. C’est le pas des hommes et des chevaux qu’elle entend monter de la terre. Elle se redresse à demi et va se dissimuler dans une haie d’acacias et d’agaves, à quelque distance de la voie royale.
Un troupeau de lamas qui paissait en paix dans les prés voisins jaillit tout près d’elle et s’enfuit en bonds nerveux de l’autre côté du col. Le cliquetis si particulier des armes de fer des Espagnols résonne dans l’air tiède. Il croît lentement, entremêlé de rires, d’éclats de voix et du claquement des sabots sur les dalles de pierre.
Elle les devine qui sortent d’un bosquet, au bas de la pente. Les piques et les plumets colorés des cavaliers d’abord, puis les visages sombres de barbes sous les morions, les porteurs indiens, les Espagnols allant à pied, peu à peu, c’est toute la longue colonne menée par le frère du Gouverneur qui apparaît.
Anamaya respire à petites goulées rapides. Elle le cherche des yeux.
Mais elle a beau scruter les visages, les tenues et les chapeaux des cavaliers, Gabriel ne semble pas être parmi ces hommes qui approchent du col. Elle ne reconnaît pas son pourpoint noir, ni son cheval bai avec une longue tache blanche sur la croupe. Elle ne distingue pas le foulard bleu qu’il porte toujours autour de son cou, afin « d’emporter la couleur de ses yeux avec lui », dit-il, et qui lui permet d’habitude de l’apercevoir de loin.
Les doigts d’Anamaya tremblent sans même qu’elle s’en rende compte. Son cœur bat trop fort. Elle a honte de sa crainte mais elle tire sur une branche basse pour mieux voir, au risque d’être vue elle-même.
Enfin la tache bleue du foulard surgit, fugitive, derrière une litière. Elle entraperçoit le cheval bai. Un petit rire involontaire lui vient.
Et se glace dans sa bouche.
Son regard ne va pas jusqu’à Gabriel. Il reste fixé sur les tentures qui referment la litière. Elle en reconnaît les motifs et les couleurs, les lignes de biais formées de rectangles et triangles rouge sang, or et bleu ciel.
C’est la litière du général Chalkuchimac, le plus puissant des guerriers d’Atahuallpa.
Ainsi les Etrangers l’ont convaincu de venir jusqu’à la prison de l’Unique Seigneur ! Par quel piège, quelle traîtrise ?… Maintenant, tous les Puissants Seigneurs du clan d’Atahuallpa vont être leurs prisonniers.
Anamaya voit Gabriel qui passe devant la litière et semble la protéger. Son cœur ne bat plus aussi vite du bonheur de le revoir. Sa joie est semée d’ombres.
Elle sait bien comment vont les choses. Elle sait, plus que quiconque, ce qui doit advenir de l’Unique Seigneur
Un cri la fait se retourner. Venant de l’autre côté du col, un petit groupe de cavaliers peine dans la pente très raide. Le premier des Espagnols, le Gouverneur Francisco Pizarro va devant, tout en noir, la barbe grise posée sur un étrange tissu blanc plein de trous. Un peu en arrière, chétif et petit sur une jument trop grande pour lui, vient Almagro. Il a un visage à faire peur. Un bandeau de tissu vert lui recouvre un œil. Sa peau est grêlée, crevassée, parcourue de plaques rougeoyantes que les poils clairsemés de sa barbe ne parviennent pas à dissimuler. Sa bouche est épaisse, ses dents peu nombreuses. Pourtant, lorsqu’il parle, sa voix parfois est douce, presque plaintive.
De nouveau un cri résonne dans l’air, puis d’autres. Des rires vibrent, des piques se lèvent et s’agitent. Lorsque les cavaliers de la longue colonne ne sont plus qu’à un jet de pierre de lui, don Francisco saute de son cheval avec agilité et s’avance vers son frère, les bras ouverts.
Avant même qu’ils ne s’embrassent, Anamaya a déjà atteint les herbes hautes et court vers la ville en empruntant le sentier escarpé des bergers.
*
L’ultime pente du col est raide pour les chevaux. Les rênes tendues à hauteur de sa poitrine, Gabriel guide avec prudence sa monture. Les dalles sont glissantes et les porteurs vacillent. A son approche, les conversations s’interrompent : on sait chez les Indiens qu’il parle un peu leur langue.
Des appels et des cris jaillissent en tête de la colonne. Gabriel pousse son cheval et s’éloigne de la litière du général inca. Là-haut, sur le terre-plein que forme le col, il aperçoit Hernando Pizarro qui a rejoint son frère Francisco.
Gabriel ne peut retenir un sourire ironique. Don Francisco a revêtu ses plus beaux atours pour accueillir son frère. Une collerette de dentelle de Cadix, qui a dû coûter son pesant d’or pour atteindre son cou, met en valeur sa barbe finement taillée. Mais quels que soient les efforts du Gouverneur, c’est son frère Hernando, plus grand, plus confiant dans la force de son corps et la noblesse de son origine, qui a l’air d’un véritable prince.
Sous les yeux de toute la troupe, les deux frères s’étreignent dans une embrassade démonstrative. Un peu en retrait, les deux plus jeunes frères du Gouverneur, le beau Gonzalo avec ses boucles sombres et le petit Juan, son grain de beauté sur le cou, les regardent faire, le chapeau à la main et le rire aux lèvres.
Gabriel sait ce que valent ces mines. Ce qui arrête son regard, c’est un corps malingre, une face renfrognée et d’une laideur à effrayer les enfants. Bien qu’il ne l’ait vu que peu de fois, il y a des années et avant le départ pour les côtes du Pérou, Gabriel le reconnaît sur-le-champ.
Ainsi donc, pendant son absence, don Diego de Almagro est bien arrivé de Panamá ! Celui qui depuis dix ans a payé de sa personne et de ses deniers pour soutenir la plus folle entreprise de don Francisco, celui qui a rêvé devenir adelantado au côté de son vieux compagnon désormais Gouverneur, celui que le roi Charles Quint n’a nommé que lieutenant de la place de Tumbez avec un misérable salaire et juste un titre d’hidalgo, celui-là vient réclamer son dû !
Les porteurs reprennent leur lente marche en avant, prudents sur les larges marches, toujours glissantes, de la descente qui plonge dans les premières rues de la ville. L’interprète Felipillo, lèvres minces fermées, le regard mobile et fuyant, ne quitte pas la litière la plus riche, la plus décorée – celle de Chalkuchimac.
Alors que le cortège parvient tout près de la place où déjà le Gouverneur, ses frères et don Diego de Almagro ont pénétré, les rideaux de la litière s’entrouvrent. Gabriel voit apparaître une main puissante, assez large pour broyer le cou d’un lama.
Felipillo accourt, se penche avec respect et murmure quelques mots que Gabriel ne peut saisir.
Lorsqu’il se redresse, Felipillo hurle un ordre. Les porteurs de la litière s’immobilisent, les yeux baissés. La tenture qui ferme la litière se soulève et s’ouvre en grand.
Le général Chalkuchimac porte un magnifique unku de coton et de laine. Le tissage de la tunique est parsemé de paillettes d’or. A hauteur de la taille, de très fins tocapus dessinent une bande pourpre. Ses cheveux sont épais et longs jusqu’aux épaules, dissimulant à demi ses bouchons d’oreilles. Ils sont d’or mais semblent plus petits que ceux des autres nobles que Gabriel a pu voir. Cependant, le visage de Chalkuchimac force le respect. Il est difficile de lui donner un âge mais il a la puissance et l’impassibilité d’une statue, comme s’il avait été taillé d’un bloc dans la roche sacrée des montagnes.
Il avance son corps, jette un bref regard à Gabriel. Quelques mots franchissent ses lèvres :
— Je dois aller voir mon maître.
Des mots pareils à un grognement. Gabriel n’est pas certain de ce qu’il a compris. Cependant Felipillo s’empresse au pied de la litière. Le général inca lève la main, le repousse sans même le toucher.
Puis il s’avance vers l’un des porteurs et lui arrache sa charge. L’Indien reste tremblant, les mains vides et les yeux fixés au sol.
Chalkuchimac pose sur son dos l’énorme corbeille et c’est ainsi, courbé en deux par le poids, qu’il fait son entrée dans la ville.
*
— Maintenant, affirme lentement Atahuallpa, ils vont me libérer.
L’Unique Seigneur est assis sur son trépied royal, une cape de laine fine sur les épaules. Sa voix est sourde. Elle semble à peine repousser le silence.
La pièce est grande et toujours sombre. La lumière pas plus que l’air n’y pénètrent et la fumée des braseros en a noirci les pierres, le haut des tapisseries pourpres et les poutres de la charpente. De nombreuses niches sont vides ou ne contiennent que de magnifiques vases rituels en bois sculpté pour la bière sacrée. La plupart des pots d’or, les gobelets d’argent, les statuettes de divinités, tout est depuis longtemps entassé dans la chambre de la rançon.
Ainsi qu’à chaque visite d’Anamaya, l’Unique Seigneur a fait sortir les servantes, les femmes, les concubines. L’intimité d’un instant est tout ce qui reste de leur ancienne liberté.
Par l’ouverture qui donne sur le patio du palais, le soleil n’entre que sur le seuil. Il dessine sur les dalles un pâle rectangle jaune.
La silhouette d’Atahuallpa se dégage péniblement de l’ombre. Anamaya ne peut s’empêcher de frissonner en pensant que celui qui fut l’Inca, éblouissant de soleil, glisse lentement vers le Monde d’En dessous.
Le llautu, le bandeau royal, est toujours sur son front, avec les plumes noires et blanches du curiguingue, le signe suprême du pouvoir de l’Unique Seigneur. Anamaya remarque qu’il n’a plus de bouchons d’or dans ses oreilles. Le lobe gauche, béant comme un anneau de chair morte, pend jusqu’à son épaule. Ses épouses ont tissé une bande de fin alpaga qui lui enserre les cheveux afin de dissimuler le lobe déchiré de l’autre oreille.
Anamaya évite de regarder ces signes pitoyables d’un pouvoir qui s’estompe. Jour après jour, il lui semble qu’Atahuallpa se vide de son âme. Les vierges tissent encore ses tuniques pour chaque nouvelle journée. On lui offre sa nourriture dans des poteries que nul autre n’utilise. Ceux de sa maison, femmes ou hommes, les quelques Puissants qui sont également prisonniers dans les palais de Cajamarca, craignent ses paroles comme autrefois. Les Etrangers s’inclinent devant lui avant de parler et le Gouverneur espagnol lui montre le respect que l’on doit à un Seigneur. Pourtant, Anamaya ne peut s’empêcher de voir en tout cela une mascarade qui s’use. L’Unique Seigneur se voûte, son visage s’amollit, le rouge de ses yeux s’assombrit. Sa bouche est moins belle et moins impérieuse. Son immobilité trop fréquente et trop lourde. Tout son corps semble étrangement plus petit.
Elle voit disparaître en lui le conquérant, le fils du grand Huayna Capac. Atahuallpa est toujours l’Unique Seigneur qui vit dans le palais de Cajamarca, mais il n’est plus le puissant Fils du Soleil qui a vaincu son frère fou du Cuzco. Il n’est qu’un prisonnier sans chaînes et qui rêve de sa libération.
Anamaya voudrait lui dire ce qu’elle vient de voir sur la route du col. Le prévenir que Chalkuchimac est là, dans sa litière, comme le premier des joyaux d’or que les Etrangers charrient sans cesse. Mais elle n’ose pas et Atahuallpa répète :
— Maintenant, il y a assez d’or, ils vont me laisser aller.
— Je ne sais pas, répond Anamaya en détournant les yeux.
— Que dis-tu ?
— Je ne sais pas, répète-t-elle.
Atahuallpa durcit son regard et a un geste d’agacement en désignant au-dehors la salle de la rançon.
— J’ai choisi la plus grande pièce de mon palais, j’ai désigné sur le mur une ligne qui marquait la hauteur que le trésor atteindrait pour ma rançon. Elle est atteinte.
— Je m’en souviens, Unique Seigneur, approuve Anamaya avec douceur. Les Etrangers riaient, ils pensaient que la folie s’était emparée de toi.
— Je leur ai indiqué où trouver nos objets d’or et d’argent. J’ai dit qu’ils pouvaient tout prendre, dans toutes les maisons sauf celles qui appartenaient à mon père.
— Je le sais, Unique Seigneur.
Un sourire éclaire l’œil d’Atahuallpa.
— Je n’ignore pas que je parle à l’épouse du Frère-Double de mon père…
Anamaya marque une pause imperceptible puis reprend :
— Unique Seigneur, ceux qui sont partis pour Pachacamac sont de retour aujourd’hui.
— Comment le sais-tu ?
Anamaya ne répond pas. Elle ne veut pas souligner sa faiblesse.
— Ils arrivent avec beaucoup d’or.
Un sourire éclaire le visage de l’Inca.
— N’est-ce pas ce que je te disais ? Je vais être libre.
— Unique Seigneur, dit-elle d’une voix si basse qu’elle en est presque inaudible, la grande pièce sera remplie d’or, de tous nos objets sacrés, des plus anciens comme de ceux que les orfèvres viennent d’achever. Mais les Etrangers ne quitteront pas ton royaume. Ils voudront aller jusqu’à la Ville sacrée. Ils rempliront la grande salle et ils iront prendre l’or de Cuzco. Et même s’ils t’ont promis par leur Dieu et leur Roi de ne rien toucher qui appartienne à ton père Huayna Capac, à la seule vue de l’or ils oublieront leur promesse. Tu le sais, Unique Seigneur…
Atahuallpa baisse les yeux.
Anamaya ne veut plus se taire. Elle reprend avec douceur :
— D’autres Etrangers arrivent dans ton royaume, Unique Seigneur. Avec des chevaux, des armes, et eux aussi veulent de l’or.
— Oui, murmure Atahuallpa. Je n’aime pas celui qui est très laid, qui n’a qu’un œil…
Les mots sont troubles dans la bouche d’Atahuallpa, comme s’il redevenait un enfant hésitant.
— Almagro est son nom.
— Je ne l’aime pas, répète l’Inca. Son œil ment ! Lui et ceux qui sont venus avec lui prennent des femmes sans ma permission. Ils rient si je le leur interdis. Il se dit l’ami de Pizarro, mais je vois dans son œil que ce n’est pas vrai…
— Pourquoi ces hommes sont-ils ici, Seigneur, sinon pour prendre encore et encore de l’or ?
— Le frère de Pizarro me protégera, affirme Atahuallpa. Il est puissant.
— Hernando ? Pardonne-moi, Unique Seigneur, mais ne te fie pas à lui. Il est fourbe.
Atahuallpa secoue la tête :
— Non ! Il est puissant et les autres ont peur de lui.
— Tu dis cela parce qu’il une belle prestance, qu’il a le regard fier et qu’il soigne sa tenue à la différence des autres qui vont négligés, sales comme ces animaux qu’ils ont fait venir et qui infestent nos rues. La plume au-dessus de son casque est rouge mais son âme est noire.
Un espoir plein de honte a envahi le visage d’Atahuallpa.
— Lui, il a promis qu’il m’aiderait. S’il ne le fait pas…
Sa voix baisse d’un cran. Il fait signe à Anamaya de s’approcher. La lumière revient dans ses pupilles, qui brillent d’une naïve excitation.
— S’il ne le fait pas, les milliers de combattants rassemblés par mes fidèles généraux viendront me délivrer. Chalkuchimac est à Jauja, il est prêt. Il dira aux autres…
Anamaya étouffe un cri.
— Ô Unique Seigneur…
Mais le temps de son hésitation, des cris résonnent dans le patio. Un serviteur vient se ployer sur le seuil de la pièce. Anamaya sait ce qu’il va dire et son sang se glace.
— Unique Seigneur… Le général Chalkuchimac est ici. Il demande si tu veux bien poser les yeux sur lui.
D’abord, Atahuallpa ne bouge pas. Puis le sens des mots trouve son cœur et toute couleur se retire de son visage.
— Je suis mort, souffle-t-il.
— Doit-il entrer ? redemande le serviteur qui n’a pas entendu.
— Je suis mort, répète Atahuallpa.
*
A l’entrée du palais, Chalkuchimac n’a pas retiré la charge qui pèse sur son dos. Gabriel le regarde, cassé en deux, comme un suppliant portant sa croix.
Almagro grommelle :
— Cessons cette foutue comédie ! La seule chose que ce singe doit faire, c’est nous dire où il a caché le reste de l’or.
Don Francisco lève sa main gantée de noir.
— Patience, Diego. Patience…
Les guerriers incas protégeant l’entrée du patio se sont reculés avec respect devant Chalkuchimac. En son centre, dans une fontaine basse, l’eau jaillit de la bouche et de la queue d’un serpent de pierre. Tout autour s’épanouissent les corolles rouge vif des cantutas, la fleur des Incas. Une servante n’est là que pour recueillir les pétales fanés.
Alors que Chalkuchimac, à genoux, est parvenu au milieu de la cour, Atahuallpa sort de sa pièce. Gabriel ne le voit qu’à peine. Derrière l’Inca, dans la pénombre qui masque en partie ses traits, il découvre Anamaya.
Quand elle lève enfin ses yeux vers lui, il se retient à grand-peine de marcher jusqu’à elle.
Atahuallpa s’assied avec lenteur sur le banc de bois rouge, haut d’une paume environ, où il se tient habituellement. Des femmes approchent, les yeux rivés sur lui, prêtes à le servir.
Chalkuchimac dépose enfin sa charge entre les mains du porteur qui l’a suivi depuis l’entrée de la ville. Il se déchausse et lève les mains, paumes tournées vers le ciel, vers le soleil dissimulé.
Des larmes coulent sur son visage rude.
Des paroles s’échappent de ses lèvres et Gabriel n’en saisit que des mots de gratitude à Inti, des balbutiements d’amour pour l’Inca.
Puis Chalkuchimac s’approche de son maître. Sans cesser de pleurer, il lui baise le visage, les mains et les pieds.
Atahuallpa demeure aussi immobile que si un fantôme l’effleurait. Ses yeux se perdent dans le lointain. Gabriel a vu l’Inca souvent mais il ne parvient à comprendre ni ses réactions ni les expressions de son visage.
— Sois le bienvenu, Chalkuchimac, dit finalement l’Inca d’une voix monocorde et dénuée de chaleur.
Chalkuchimac se redresse et tourne à nouveau ses paumes vers le ciel.
— Si j’avais été là, dit-il d’une voix vibrante, rien ne serait arrivé. Les Etrangers n’auraient pas posé la main sur toi.
Atahuallpa se tourne enfin vers lui. Le regard de Gabriel cherche celui d’Anamaya à l’instant où don Francisco agrippe son épaule et demande tout bas, un peu impressionné :
— Que disent-ils ?
— Ce sont des paroles de bienvenue.
— Etrange façon de se souhaiter la bienvenue, marmonne le Gouverneur.
Chalkuchimac se redresse. Son visage a repris noblesse et impassibilité.
— J’ai attendu tes ordres, Unique Seigneur, dit-il à voix basse. Chaque jour, chaque fois que notre Père le Soleil montait dans le ciel, je voulais venir à ton secours. Mais tu le sais, je ne pouvais le faire sans ta volonté. Et jamais le chaski m’apportant ton ordre n’est arrivé. Ô mon Unique Seigneur, pourquoi ne m’as-tu pas ordonné de détruire les Etrangers ?
Atahuallpa ne répond pas.
Le général inca attend, sans plus parler, une réponse, une parole chaleureuse. Elles ne viennent pas. Elles ne viendront jamais.
Don Francisco demande encore :
— Et maintenant, qu’est-ce qu’il dit ?
Gabriel sent peser sur lui le bleu immense et magnifique des yeux d’Anamaya qui lui parlent, et soudain il comprend. Ce qui rend Atahuallpa si immobile, ce qui le fige dans ce silence terrible, c’est la colère.
— Le général regrette de n’avoir pas mieux servi l’Inca, murmure-t-il. Il regrette qu’il soit prisonnier…
Chalkuchimac fait deux pas en arrière.
— J’ai attendu tes ordres, Unique Seigneur, répète-t-il. Nous étions seuls. Tes généraux, Quizquiz avec le capitaine Guaypar et les autres aussi, sont seuls. Si tu n’en donnes pas l’ordre, ils ne viendront pas te délivrer.
Alors il tourne le dos à celui qui a été son maître et sort du patio d’un pas lent, les épaules ployées, comme si elles étaient chargées plus lourdement qu’à son entrée.
*
Dans la pénombre, Gabriel avance prudemment entre les sacs, les paniers et les jarres.
Le passage s’ouvre dans l’enceinte même du palais, au fond d’une petite pièce où sont conservés les coquillages roses, les mullus, si précieux pour les rituels des Incas.
Anamaya le lui a fait découvrir peu de temps après la Grande Bataille. Il a dû lui promettre d’en garder le secret. Il se souvient d’avoir plaisanté : « Voudrais-tu que j’entraîne le Gouverneur par ici ? »
Alors, les mots entre eux étaient incertains, les gestes remplaçaient encore les phrases et eux seuls savaient dire et partager l’amour. Ils n’avaient pas toujours la liberté de fuir dans la cabane près des sources d’eau chaude, celle de leur première nuit. Le passage est devenu leur lieu de rendez-vous.
En traversant la pièce, Gabriel plonge la main dans les grandes jarres de coquillages et en retire une étrange et agréable sensation marine. La pièce est entourée de ces niches en forme de trapèze qui lui sont maintenant familières et qui ont, au début de l’occupation espagnole, été vidées des objets d’or qu’elles contenaient et recouvertes de tentures de coton. Il soulève l’une d’entre elles, le cœur battant.
Le tunnel est creusé dans une pente légèrement montante. Une fine couche de terre battue recouvre le rocher. Dans les temps anciens, lui a expliqué Anamaya, il traversait toute la colline, passant par l’acllahuasi et atteignant la forteresse en forme d’escargot – celle que les conquistadores ont entrepris de démolir dès leur arrivée.
Le passage est remarquablement sec et propre, et il s’y trouve même par intervalles, dans des renfoncements, des coffres où devaient être entreposées quelques réserves de nourriture et de vêtements. Un grondement monte des entrailles de la terre : ce sont les rivières souterraines qui traversent la montagne.
Son regard n’est pas encore habitué à l’obscurité et il crie de surprise quand une main se referme sur la sienne, avec une légèreté de papillon.
— Anamaya !
La main de la jeune fille s’envole sur son visage et vient fermer ses lèvres pleines, puis caresser ses joues mangées de barbe, ses paupières, son front. Il cherche à l’embrasser, à l’étreindre, mais elle l’entoure et lui échappe à la fois. Ils rient tout bas.
A l’instant où il cesse de vouloir la saisir, elle cesse de vouloir s’enfuir. Il entend son souffle tout près du sien, devine son visage offert. Ils se sourient sans se voir, dans l’obscurité protectrice.
— Tu es là, chuchote-t-elle enfin.
Dans sa voix, il devine une timidité, une pudeur si profondes qu’elles le bouleversent. Ces mots tout simples ont fait un très long chemin pour parvenir jusqu’à ses lèvres.
Elle est tellement proche qu’il perçoit son parfum.
Quand il l’attire vers lui, elle se laisse aller, timide et pudique comme son aveu. Les bras de Gabriel se referment autour d’elle, il sent ses seins durs contre sa poitrine, ses jambes contre ses jambes. Ils s’agrippent soudain l’un à l’autre, saisis par le vertige du désir, le ventre et les reins douloureux.
Toute la force et la violence qui sont en eux, toute l’attente accumulée depuis des jours, refluent d’un coup, dans un frisson qu’ils apaisent de caresses.
Gabriel ne veut être que douceur. Sa main plonge dans l’épaisse chevelure d’Anamaya. Ils se tiennent immobiles un instant. Leur cœur bat avec tant de force qu’ils semblent se frapper l’un contre l’autre.
C’est elle qui pose ses lèvres sur les siennes, elle qui le touche, le découvre, le repousse à petits coups pour lui faire ployer les genoux et, lentement, le faire glisser au sol.
Gabriel sent le roc froid sous son dos.
Il sent la bouche d’Anamaya qui n’en finit pas de partir et de revenir, faisant courir sur son visage, son cou, sa poitrine bientôt, une onde de chaleur.
Alors ses mains se laissent aller et se posent avec force sur les cuisses fines et musclées, nues sous la tunique de fine laine. Immobiles, elles laissent leur empreinte et il lui semble entendre, mêlés à la rumeur de l’eau, un murmure, un gémissement nouveau.
Anamaya chuchote à son oreille des mots qu’il ne comprend pas, des mots vifs et heureux.
« Elle est légère », pense-t-il alors que leurs corps nus se brûlent et se fondent l’un dans l’autre.
Puis les caresses les emportent et il s’envole avec elle.