PROLOGUE
7 novembre. 9 heures. Grand amphithéâtre de l’Académie des sciences de Beijing. République populaire de Chine.
La salle était immense. Mêlant sa rumeur aux bruits secs des flashes, une foule apprêtée s’installait lentement autour de grandes tables rondes. Le mouvement des robes noires, des smokings cintrés dessinait un ballet suivi attentivement par une petite fille. Á genoux sur son siège malgré les reproches de sa mère, Barbara ouvrait de grands yeux, étonnée de tout cet empressement. Son excitation et la fierté de savoir toutes ces personnalités réunies pour son père se lisaient dans son regard malicieux.
Il devait y avoir plus d’un millier de personnes, dont de nombreux membres du gouvernement chinois qui venaient, chacun son tour, féliciter sa maman. Barbara était folle de joie mais elle s’inquiétait au fond d’elle pour son père qui, dans quelques minutes, allait prendre la parole devant cette assemblée impatiente. Elle n’avait jamais eu l’occasion de l’entendre parler ainsi, en public. Elle vérifia que le gros nœud de ruban gris qui décorait le dos de sa robe de dentelle ne s’était pas défait. Elle était heureuse d’être ici, ce soir, et surtout de savoir qu’après cette ultime soirée officielle, elle partirait avec ses parents fêter son anniversaire dans les montagnes du Tibet où tous les trois allaient passer quelques jours, enfin seuls.
Barbara s’enfonça dans son siège lorsque les lumières de la salle baissèrent. Le brouhaha cessa et tous les regards convergèrent vers la scène violemment éclairée par les projecteurs. Derrière un pupitre se tenait un Chinois d’une quarantaine d’années qui, d’un signe de la main, demanda le silence. Quand les derniers murmures cessèrent, il prit la parole.
— Mesdames et messieurs, j’ai le privilège et le plaisir de vous présenter le chef du service d’hématologie pédiatrique de l’hôpital St Thomas de New York, lauréat du grand prix de l’Académie mondiale de médecine, le Pr Michael Bishop.
À peine eut-il fini de prononcer ce nom que sa voix fut couverte par un flot ininterrompu d’applaudissements. Du fond de la scène, un homme s’avança lentement. La cinquantaine, les cheveux courts grisonnants, vêtu d’un costume de tweed gris clair et d’une chemise bleu ciel, il marchait d’un pas sûr vers le pupitre. Il respirait la force, la vigueur, la confiance en soi. Son visage était carré, son front immense, et de fines lunettes soulignaient d’un trait métallique ses yeux bleus.
Les craintes de Barbara s’envolèrent tandis que son père saluait l’assemblée. Il émanait de lui une telle énergie que rien ne semblait pouvoir lui arriver. Le professeur chinois qui venait de l’annoncer serra la main de Bishop et s’éclipsa. La scène devint obscure à son tour et seul resta éclairé le lauréat d’un des plus grands prix de médecine, presque équivalent au prix Nobel.
Debout derrière le pupitre, il remercia d’un geste la salle qui continuait d’applaudir. Il sortit quelques feuilles pliées en quatre de la poche intérieure de sa veste, les étala devant lui sous la lumière de la petite liseuse, ajusta ses lunettes, et d’une voix posée entama son discours. Il avait longuement travaillé avec la responsable des relations publiques du St Thomas afin de ne pas commettre d’impair sur le protocole et cita dans un ordre impeccable les noms des personnalités présentes.
Après un coup d’œil à ses notes pour s’assurer que les premiers mots étaient les bons, il se lança, face au public silencieux, suspendu à ses lèvres.
— Mes chers collègues, mesdames, messieurs… Quand la Luftwaffe allemande, en 1943, bombarde et coule le croiseur américain J.E. Harvey, en stationnement dans le port de Bari, dans le sud-est de l’Italie, elle ne sait pas qu’elle va permettre la découverte de la chimiothérapie anticancéreuse. En effet, les cuves de ce bateau sont remplies de centaines de tonnes de gaz de combat, prêtes à être utilisées contre l’armée allemande si celle-ci se lance dans la guerre chimique comme elle l’avait déjà fait en 1917. Les pauvres matelots du Harvey vont être intoxiqués par ce gaz et la plupart d’entre eux vont mourir en quelques minutes. Les rares survivants seront transportés à l’hôpital militaire américain où un jeune médecin, le Dr Alexander, va s’occuper d’eux avec un dévouement et un acharnement sans limites. Il va rapidement constater que sous l’effet du gaz de combat, les globules blancs, normalement présents dans le sang circulant, vont être détruits et, de façon tout aussi surprenante, que les ganglions lymphatiques, qui sont des sortes de “ petites maisons ” où les globules blancs viennent se reposer entre deux combats contre les microbes, vont fondre puis disparaître.
« Démobilisé, de retour au pays, le Dr Alexander se remémorera quelques années plus tard ce fait assez extraordinaire : le gaz de combat détruit les globules blancs et les ganglions ! Comment cela est-il possible ? Pourquoi ce fait lui semble-t-il soudainement intéressant ? C’est qu’il existe une maladie redoutable, incurable à l’époque, qui tue chaque jour des dizaines d’enfants et d’adolescents et qui finalement n’est rien d’autre qu’une prolifération excessive de globules blancs envahissant le sang, la moelle, les ganglions, étouffant tous les organes les uns après les autres. Cette maladie, c’est la leucémie. Si son intuition est juste, il doit pouvoir se servir de ce poison pour lutter contre elle.
« Après avoir testé son idée sur des souris de laboratoire, il va injecter ce fameux gaz de combat à un malade en train de mourir de leucémie et obtenir le premier cas de rémission complète d’une maladie maligne par des médicaments. Il a fait d’une arme de mort une arme de vie ! Capable de guérir, comme c’est encore le cas aujourd’hui, ces milliers d’enfants leucémiques qui, sinon, seraient morts dans des souffrances atroces. La chimiothérapie était née. Elle n’a plus cessé ensuite de faire des progrès.
« Certes, ses premiers pas furent marqués par sa toxicité terrible, insupportable, qui en limitait l’utilisation à des situations extrêmes, désespérées. Et puis, petit à petit, nous avons commencé à comprendre comment mieux l’utiliser : plus précocement, en encadrant la chirurgie ou les rayons, avant que la maladie ne soit trop avancée, en étalant les doses nécessaires dans le temps, pour que chaque administration soit moins toxique, en mélangeant les produits selon de savantes et complexes formules pour qu’ils soient plus efficaces. Nous avons recommencé le travail des alchimistes en cherchant à transformer les poisons les plus noirs en des élixirs de vie, en des potions curatrices, lumineuses, éblouissantes d’espoirs et de guérisons.
Le Pr Bishop parlait d’une voix grave, posée, dans un silence religieux. Seul au milieu de la scène, le projecteur braqué sur lui le faisait paraître encore plus grand. Barbara buvait ses paroles, plus attachée à la musicalité des phrases qu’à leur contenu dont le sens lui échappait. Régulièrement, le regard de son père croisait le sien et dans ses yeux brillait une flamme qui lui était destinée.
Chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, Michael Bishop était empli d’un immense sentiment de fierté. Lui qui courait de par le monde, toujours seul, toujours vite, avait emmené cette fois sa femme, Jimmie, et leur fille.
Il était si heureux de leur présence !
Jimmie était d’une grande beauté. La quarantaine sportive, elle affichait une sérénité qui donnait à son visage une douceur étonnante. Il savait qu’il pouvait compter sur son soutien, et la voir à ses côtés, en ce jour qui couronnait de nombreuses années de recherche, le remplissait d’un bonheur dont il ne se savait pas capable. À côté d’elle, il pouvait lire dans les yeux de Barbara l’admiration qu’elle lui portait. Il aimait par-dessus tout voir sa fille le regarder ainsi. Il adorait ce sentiment d’être un homme irremplaçable à ses yeux. Pendant une fraction de seconde, il pensa à la semaine de trekking que les autorités chinoises lui avaient organisée sur les contreforts de l’Himalaya. Et dans deux jours, seuls tous les trois dans un refuge confortable, ils fêteraient dignement les huit ans de Barbara.
— Après les premières chimiothérapies qui détruisaient les cellules normales et anormales sans véritable discernement, nous avons compris que si nous voulions faire de véritables progrès dans ce domaine, nous devions d’abord comprendre par quels mécanismes les cellules cancéreuses sont capables d’acquérir ces propriétés qui les rendent si redoutables : capacité de se multiplier indéfiniment, engendrant une descendance de cellules cancéreuses innombrables ; capacité d’éteindre l’horloge interne que toute chose vivante possède afin d’accéder à cette immortalité tant recherchée ; capacité à voyager, à se déplacer dans le corps, quittant le sein d’une femme pour se rendre dans son foie ou dans ses os et donner là une nouvelle colonie de cellules cancéreuses que l’on appelle métastase ; propriété de ces cellules malignes, lorsqu’elles s’installent dans un organe qu’elles vont envahir, de détourner les vaisseaux de cet organe afin d’utiliser son sang pour leur propre croissance ; capacité enfin de maquiller leur apparence pour échapper au système immunitaire et éviter ainsi d’être rejetées. Nous avons mis près de cinquante ans pour y arriver, depuis ce jour où le J.E. Harvey a été coulé en Italie. Mais nous avons réussi à identifier une série de cibles spécifiques aux cellules cancéreuses et à mettre au point de nouvelles approches, de nouveaux produits capables d’agir sur ces mécanismes, de bloquer ces fonctions, d’inhiber ces propriétés si avantageuses pour les cellules cancéreuses et donc de pouvoir éradiquer enfin cet ennemi que nous pensions indestructible !
Jimmie le contemplait avec un sourire aux lèvres et il sut que ses paroles portaient. Il lui suffisait de la regarder pour savoir s’il allait dans la bonne direction. Sa femme jouait un rôle fondamental à ses côtés. Malgré ses absences – il voyageait au moins une fois par semaine pour enseigner sa spécialité – et les douze ou treize heures qu’il passait chaque jour dans son service, Jimmie avait su lui réserver une place privilégiée au sein de la famille. Père physiquement absent, il restait néanmoins au cœur de la vie familiale. Mais plus Barbara grandissait et plus il regrettait de n’être pas là, jour après jour, pour applaudir à ses progrès et l’encourager dans ses tentatives. Il adorait son travail mais commençait à entrevoir une autre dimension à son existence. Professionnellement, il n’avait plus grand-chose à prouver, et cette récompense de l’Académie mondiale de médecine représentait l’aboutissement d’une vie qu’il avait totalement consacrée, jusque-là, à ses malades.
Il s’était promis dorénavant de changer tout cela. Cette semaine de détente avec sa femme et sa fille allait être la première d’une nouvelle vie !
— C’est ainsi que sont nés les médicaments de la chimiothérapie moderne. Parce qu’ils sont spécifiquement toxiques pour les cellules cancéreuses, ils n’entraînent plus ce terrible cortège d’effets secondaires. Parce qu’ils sont fabriqués pour bloquer un mécanisme moléculaire que l’on a d’abord pris le temps de comprendre, ils ont mis fin à cette recherche empirique, à cet artisanat expérimental que l’on a cru être la Science et qui n’est rien d’autre que le tâtonnement improbable d’un infirme avançant dans le noir. Cette nouvelle voie qui s’ouvre devant nous aujourd’hui, c’est celle de la lumière, de l’intelligence qui reprend les rênes au hasard, c’est celle de l’homme qui défie son destin, c’est celle de la vraie science, des hypothèses raisonnées, étayées, des rapports enfin élucidés entre récepteurs et messagers spécifiques, entre profil génomique et réaction individuelle. Demain, nous cesserons d’accumuler des facteurs pronostiques pour déterminer la gravité de telle ou telle maladie puisque notre médecine sera assez puissante pour toutes les vaincre, mais nous réfléchirons plutôt à l’étude des facteurs prédictifs qui nous diront d’avance quel traitement utiliser pour chaque malade, pour chaque cancer.
« En me récompensant aujourd’hui, c’est, je veux le croire, cette médecine scientifique que vous avez voulu honorer !
S’interrompant pour boire une gorgée d’eau, il observa la salle silencieuse. Il sentait l’emprise qu’il avait sur elle. Ses auditeurs réagissaient comme un seul organisme, un seul être, sensible, attentif à chaque mot. L’assistance n’était plus constituée d’hommes et de femmes différents les uns des autres et indifférents les uns aux autres, elle était à présent soudée par l’émotion. Cette émotion que de nombreuses années de conférences lui avaient appris à faire naître et à entretenir.
Elle était devenue une entité malléable, manipulable parce que placée en situation de perdre tout sens critique, vibrant à l’unisson à mesure que le Pr Bishop avançait dans son exposé. Et cela, comme un chef d’orchestre connaît ses musiciens et leur permet de jouer tous ensemble, Michael Bishop le sentait parfaitement. Il puisait dans cette sensation une force et un plaisir dont il sentait les flots envahir agréablement son esprit et son corps.
Le moment était venu d’entrer dans le vif du sujet.
— Comme je vous l’ai dit, je suis profondément convaincu que c’est par une recherche rationnelle que la médecine de demain connaîtra ses plus grands succès. Il y a trois ans, j’ai été contacté par le chef du service d’hématologie de l’université de Shanghai, le Pr Laï – professeur Laï, je vous salue…
Il chercha du regard son homologue chinois, la main sur le front pour se protéger de l’éclat du projecteur. Le Pr Laï, installé à une table près de celle de sa femme, se leva sous les applaudissements d’une salle entièrement conquise, et salua à son tour d’un signe de tête le Pr Bishop.
— Le Pr Laï m’a donc contacté pour discuter des rémissions qu’il semblait avoir obtenues dans des cas gravissimes de leucémie aiguë en utilisant un vieux remède issu de la médecine traditionnelle chinoise. Il avait observé deux cas de rémission complète. Comment cela était-il possible ? Deux malades chez qui les chimiothérapies les plus fortes, les greffes de moelle dévastatrices n’avaient rien fait. Comment quelques cuillerées d’une poudre blanchâtre connue depuis plusieurs centaines d’années avaient-elles pu obtenir de telles rémissions ?
« Nous avons récupéré cette poudre à New York et nous nous sommes penchés sur sa composition. En étudiant ses propriétés sur des cellules leucémiques en culture, nous avons isolé le principe actif qu’elle contenait, responsable de l’effet antileucémique. Ce principe isolé, nous avons mis en évidence sa nature chimique : c’était un rétinoïde, un dérivé de la vitamine A, un dérivé de la carotte si vous voulez. Nous avons alors émis l’hypothèse que, pour pouvoir agir sur les cellules leucémiques de façon aussi spécifique, ce rétinoïde devait posséder un récepteur qui lui était propre à la surface de ces cellules. Nous avons effectivement trouvé ce récepteur et l’avons caractérisé. Puis, nous nous sommes demandé pourquoi ce rétinoïde bloquait la prolifération des cellules leucémiques et pas celle des cellules normales. L’explication la plus logique consistait à imaginer que ce récepteur était différent selon qu’il se trouvait à la surface de cellules leucémiques ou de cellules normales et que le rétinoïde isolé ne pouvait entrer en contact qu’avec le récepteur leucémique. De fait, nous avons montré que les cellules leucémiques avaient un récepteur différent et qu’il était le seul à pouvoir accueillir le rétinoïde du professeur Laï. Nous avons ensuite montré que cette différence tenait à une mutation du gène du récepteur, mutation qui survenait au cours du processus de transformation leucémique.
« Ceci – et là n’est pas la moindre des implications de cette découverte – nous a conduits à penser que les rétinoïdes, par leur contact avec leurs récepteurs, et ce avec une très grande spécificité, jouaient un rôle fondamental dans la régulation de la prolifération cellulaire. D’ores et déjà des dizaines de dérivés de ces rétinoïdes sont à l’étude aussi bien dans les pathologies où l’on voudrait augmenter la production cellulaire, comme dans les phénomènes de cicatrisation par exemple, que dans les maladies comme le cancer où, au contraire, nous souhaitons bloquer cette prolifération…
À l’éclat qu’il lisait dans le regard de Jimmie, il sut qu’il avait gagné la partie. Il savait qu’elle était fière de lui, fière de sa capacité à rendre simples les explications des mécanismes les plus complexes. Il arrivait à la fin de son discours et voulait porter l’estocade, mettre à mort cette médecine empirique qu’il méprisait. Cette médecine développée à partir d’un dogme dépassé : Primum non nocere. Ne pas nuire. Seule l’impuissance pouvait expliquer qu’une telle conception ait constitué le fondement de la médecine depuis vingt-six siècles, depuis Hippocrate !
Mais les temps avaient changé. Il n’aimait pas cette médecine qui privilégiait la compassion, l’accompagnement par rapport à la recherche à tout prix de l’efficacité. L’efficacité, c’était là l’essentiel !
Avec cette nouvelle médecine logique, basée sur la compréhension des processus moléculaires et génomiques, il n’y aurait plus de limites à la puissance des nouvelles thérapies, corrigeant ici un gène manquant, remplaçant là une protéine défaillante… Les émotions anormales, les faiblesses, les défaillances n’y résisteraient pas. La vieillesse reculerait, les handicaps disparaîtraient et avec eux les dépendances et les souffrances de l’humanité.
Une salve d’applaudissements salua ses dernières paroles. Comment ne pas être subjugué par un tel discours ? Il émanait du Pr Bishop une telle assurance, et sa vision de l’avenir était si enthousiasmante, que l’assistance ne pouvait qu’adhérer à son message. La nouvelle médecine était en marche, en marche vers un idéal de beauté, de santé, de longévité, voire d’immortalité… Et Bishop n’en était que le premier maître d’œuvre, le premier architecte qui allait jeter les bases de la médecine de demain.
Laissant sa place au pupitre, Michael Bishop se tint en retrait le temps des discours traditionnels — le ministre chinois de la Santé, puis le président de l’Académie mondiale de médecine —, qui précédaient la remise du prix. Il en profita pour observer plus à loisir l’assemblée, composée des grands noms de la médecine mondiale. Ces hommes et ces femmes qui se retrouvaient aux quatre coins du monde, dans des congrès où se dessinaient et se discutaient les orientations de la recherche médicale. Tous ces cerveaux qui travaillaient dans le même but : vaincre la maladie, comprendre enfin les arcanes du corps humain pour en tirer le meilleur, se montrer plus fort de jour en jour, triompher du mystère de la vie. Et parmi ces hommes et ces femmes, il avait atteint le sommet et obtenu enfin la reconnaissance de ses pairs.
Lorsque le représentant de l’Académie mondiale de médecine lui remit son prix, un tonnerre d’applaudissements retentit à nouveau. Michael Bishop ne put s’empêcher de frissonner. Il avait le sentiment d’atteindre le but qu’il s’était fixé lorsque, jeune diplômé, il avait décidé de se lancer dans des études de médecine. Il ne savait pas alors quelle spécialité il choisirait mais voulait déjà tendre vers la perfection, vers l’excellence. Il ne pouvait envisager de s’arrêter en route, de se contenter d’un poste intermédiaire, même confortable. Le prix qu’il avait entre les mains était la consécration de ses années d’efforts ininterrompus, de ses sacrifices qui trouvaient maintenant leur pleine justification.
Il s’avança vers le pupitre, son trophée entre les mains, et reprit la parole d’une voix empreinte d’émotion.
— Mesdames et messieurs, mes chers amis, je vous remercie au nom de mon équipe et de celle du Pr Laï. Je voudrais dédier du plus profond de mon cœur cette récompense à ma femme Jimmie et à ma fille Barbara qui sont les deux êtres que j’aime le plus au monde. Elles m’accompagnent et me soutiennent depuis toujours et j’ai la conviction que sans elles je ne serais pas là aujourd’hui.
En prononçant ces paroles, il fit signe de la main à sa femme et à sa fille de venir le rejoindre sur l’estrade. Barbara, alors qu’elle gravissait les marches, n’entendait presque pas les applaudissements tant son cœur battait la chamade. Les jambes tremblantes, elle s’avança vers son père qui lui tendait les bras en souriant. Il l’embrassa tendrement avant de lui mettre le trophée dans les mains, puis se pencha vers sa femme qu’il serra contre lui. Barbara pressait contre son cœur la lourde récompense, certaine qu’elle vivait là l’un des plus beaux moments de sa vie.
Le Pr Bishop fut encore beaucoup sollicité avant de pouvoir s’éclipser. Il devait retrouver Jimmie et Barbara à l’hôtel avant de filer vers l’aéroport. Un avion mis à leur disposition les conduirait à Lhassa, capitale du Tibet, d’où ils partiraient vers les hauts plateaux de l’Himalaya. Barbara, depuis presque deux mois, ne parlait que de cette expédition qu’ils devaient faire en famille.
Une fois installé dans l’avion, Michael Bishop commença enfin à se détendre. Il écoutait avec ravissement le babillage incessant de sa fille, discutant avec sa mère des noms de tous les sommets qu’ils apercevaient. Quand ils se posèrent sur l’aérodrome militaire, les derniers rayons du soleil irisaient les sommets alors que la température n’excédait pas les 2 ou 3 °C.
Aucune trace du chauffeur qui aurait dû les attendre au pied de l’appareil. Pour échapper à la morsure du vent et à la neige qui virevoltait en tourbillon, ils s’engouffrèrent dans le mess de l’aérodrome. Une bonne dizaine de minutes plus tard, un homme d’une trentaine d’années, la peau tannée et vêtu d’un uniforme peu reluisant, se présenta à eux. Le Pr Bishop, fatigué d’avoir dû attendre, lui désigna d’un geste sec leurs bagages.
— Voilà nos sacs. Nous finissons nos boissons et nous vous rejoignons. Nous n’avons plus de temps à perdre.
Devant ce ton autoritaire, l’homme hésita avant de répondre dans un anglais approximatif :
— Pas possible. Ce soir, il faut rester à Lhassa. Les routes sont trop mauvaises. Il faut attendre le jour. Trop dangereux. Il commence à neiger.
Mais le Pr Bishop n’était pas d’humeur à voir ses projets prendre une autre tournure que celle qu’il avait imaginée. Il n’avait qu’une semaine de vacances et ne voulait pas en perdre une minute. S’ils ne partaient pas dès maintenant, ils ne pourraient pas commencer leur périple le lendemain de bonne heure comme prévu. Il commença à argumenter, discuta, tempêta et leva les dernières réticences de l’homme par un billet glissé dans sa main.
Aussitôt les bagages chargés, ils prirent la direction du nord-ouest, vers les montagnes. L’obscurité était adoucie par un rayon de lune qui parfois émergeait des nuages. Le chauffeur avait le plus grand mal à éviter les nids-de-poule et les passagers étaient secoués sans ménagement. Par endroits, la route surplombait des ravins vertigineux qu’aucun parapet ou glissière de sécurité ne venait protéger. Au bout de quelques kilomètres, la route, déjà mauvaise, devint une piste de montagne sur laquelle deux véhicules n’auraient pas pu se croiser. Le chauffeur klaxonnait à chaque instant, car ses vieux phares n’éclairaient presque rien de ces interminables lacets. Il neigeait de plus en plus.
Ils parcoururent ainsi des kilomètres sans que rien n’indique une trace de civilisation. Nulle lueur d’origine humaine n’était perceptible dans ce paysage désolé, dont Michael Bishop discernait des bribes au hasard des rayons de lune.
Quand ils passèrent le col, il pensa que le pire était franchi, mais la descente s’avéra bien plus vertigineuse encore. Les freins grinçaient dans un bruit sinistre et le manque d’amortisseurs faisait prendre à la voiture une gîte plus importante à chaque virage. Pourtant, une étrange paix l’envahit peu à peu. La lune, sortie des nuages, était parfaitement ronde, très basse sur l’horizon. Il la regardait sans ciller, fasciné par ses reflets rougeâtres et son apparente proximité. Elle ressurgissait indéfiniment à chaque virage, seul élément immuable dans cet univers obscur.
Alors que l’assoupissement le gagnait, Bishop aperçut en contrebas, dans le ravin, le scintillement de l’eau d’un torrent. Jimmie et Barbara dormaient d’un sommeil paisible malgré les cahots et les virages. Il choisit la lune comme point fixe et se laissa glisser dans la torpeur. Il la fixait toujours lorsqu’il eut brusquement la sensation de voler. Un étrange silence les enveloppa soudain, tandis que cahots et grincements avaient cessé. Pendant un instant qui lui sembla durer des heures, tout ne fut plus que douceur, calme et sérénité.
Puis au silence succéda le chaos. La voiture heurta le sol avec une telle violence que ses passagers furent éjectés dans un fracas de tôles terrible.
Le Pr Bishop eut à peine le temps de ressentir le choc et le contact glacé de la neige, qu’il s’enfonça dans l’inconscience.
Éclairés par la lune, les scintillements du torrent furent bientôt les seules traces de mouvement dans ce paysage désolé.
Les autorités chinoises, alertées par l’absence de nouvelles de leur chauffeur, déclenchèrent les recherches quarante-huit heures plus tard. La neige qui tombait sur la région de façon ininterrompue depuis plusieurs jours avait recouvert d’une épaisse couche blanche les pentes des montagnes et le fond de la vallée, compliquant le travail des secours. Ce n’est qu’après trois autres jours que l’on retrouva la carcasse de la voiture, le cadavre du chauffeur, la poitrine défoncée par le volant, et le corps de Jimmie Bishop, allongé près de la portière arrière. Ses vêtements étaient en lambeaux et un filet de sang séché descendait du coin de sa bouche le long de son cou et de sa poitrine.
Il fallut encore deux jours aux sauveteurs pour découvrir, quatre kilomètres plus loin, en contrebas d’un éperon rocheux qui ressemblait à un index accusateur pointé vers le ciel, le corps gelé de la petite Barbara, les poings serrés, les bras croisés devant sa poitrine comme pour essayer de garder sa chaleur disparue, le visage presque serein.
Quand, deux semaines plus tard, les autorités chinoises abandonnèrent les recherches, le corps du Pr Bishop n’avait toujours pas été retrouvé.
Chapitre 1
Neuf mois plus tard. Nuit du 16 août. Appartement de David et Hélène Levine. 63e Rue Est, entre York et 2nd Avenue. Manhattan. New York.
Son visage était livide et les rayons de lumière que filtrait l’océan au-dessus de lui se reflétaient sur la pâleur de sa peau. Ses yeux semblaient immenses. Il regardait David fixement, l’air interrogateur. Il flottait entre deux eaux, tendant ses mains vers David qui criait, le cœur serré par la peur, une peur immense et indicible qui l’empêchait de respirer. Il suffoquait.
— Non, non ! je ne peux pas. C’est impossible.
—
Le visage murmurait :
— Viens m’aider, David, je suis ton meilleur ami. Viens. Aide-moi…
—
David criait, hurlant de toutes ses forces, appelant à l’aide, au secours. Il essayait de respirer mais l’eau s’engouffrait dans ses poumons. Le visage le regardait, les mains tentant d’attirer David vers lui.
L’eau, au début bleu clair, s’assombrissait à présent. La peau du visage n’en paraissait que plus blanche encore. Sa voix, si douce, si familière, continuait de supplier :
— David. Viens… Ne me laisse pas seul !
Et puis, alors que tout devenait obscur autour de lui, le visage changea d’expression. Il avait peur ! La peur se lisait dans ses yeux ! Il ouvrait grand sa bouche et un flot de sang s’en échappait, teintant de rouge l’eau autour de son visage. Ses cris n’étaient plus qu’un gargouillis étrange et angoissant. David tendait ses mains pour essayer de le retenir mais le corps de son ami s’enfuyait dans l’obscurité des profondeurs. Il entendait comme un long souffle à peine audible :
— David…
Puis, à force de s’éloigner, David se retrouva seul dans l’eau devenue absolument noire. Il hurlait, cherchant son souffle entre les torrents d’eau qui pénétraient ses poumons. Il essayait de se débattre, de remonter à la surface avant que l’attraction de ce gouffre ne l’entraîne vers l’abîme. Il allait mourir ! Comme Ron, comme son meilleur ami qui venait de disparaître devant ses yeux !
Alors s’éleva une mélodie, d’abord difficilement distincte, puis de plus en plus nette. Une musique lancinante qu’un piano venu d’on ne sait où égrenait inlassablement. Dans le tourbillon de sa chute, David n’entendait plus que ces accords. L’air lui manquait et la musique montait jusqu’à en devenir assourdissante. Il n’entendait même plus sa propre respiration. Dans un dernier souffle avant d’être définitivement emporté, il réussit à articuler :
— Je ne veux pas mourir… Ron, attends, j’ai trop peur !
—
Hélène lui passa une main apaisante sur le front, écartant ses mèches inondées de sueur.
Le corps de David s’agitait, comme s’il était pris de convulsions, et ses mains tordaient les draps froissés. Elle s’allongea sur lui, le serrant dans ses bras.
Elle lui répétait à l’oreille :
David, calme-toi. Je t’en supplie, mon chéri, calme-toi. Réveille-toi. C’est fini. Voilà... C’est fini. Je suis là. Je t’aime, David, je t’aime si fort.
Elle posa doucement ses lèvres sur la bouche de David. Il faisait chaud, de cette chaleur un peu moite que connaît si souvent New York au mois d’août. Elle portait un débardeur blanc qui ne cachait presque rien de son corps merveilleux. Prenant le visage ruisselant de David entre ses mains, elle l’embrassa encore, répétant ses propos rassurants.
Dehors, une ambulance passa, laissant derrière elle l’empreinte de sa sirène qui s’évanouissait dans la nuit. Le corps de David sembla s’apaiser.
Elle enfouit sa tête dans le cou de David, répétant avec douceur dans son oreille des murmures d’amour, cherchant à rassurer son esprit perdu dans les méandres d’un cauchemar qu’elle connaissait bien.
Il ouvrit les yeux. Ils étaient pleins de larmes. Il éclata en sanglots, incapable de retenir ses pleurs. Il avait une telle amertume dans la bouche qu’il en avait la nausée. Il mit ses deux mains sur son visage, comme si ce geste pouvait cacher son chagrin ou arrêter ses larmes.
Il pleurait comme pleure un enfant. Hélène en était bouleversée. La gorge nouée, elle essayait de toute sa tendresse, de tout son amour, de l’aider dans sa détresse. Elle n’y arrivait pas.
David pleurait, sanglotait, en proie à un chagrin immense.
Oh ! David. Je t’en supplie, ne pleure pas. Ron est mort mais tu n’y es pour rien ! Je t’aime. Je suis là avec toi et je t’aime ! David, ne pleure pas… Bon sang, tu n’y es pour rien !
Ses bras serraient et caressaient David, recroquevillé contre elle, sanglotant. À force de douceur, de tendresse, à force d’amour, elle finit par le calmer et il s’endormit pelotonné contre elle. Hélène le garda dans ses bras, leurs deux corps à peine éclairés par les reflets de la lune qui passait à travers les lames du store.
La rue était calme.
Hélène pleurait en silence, les yeux fixés au plafond, cherchant de toute la force de son amour un moyen d’aider David, de l’aider à effacer ce cauchemar qui l’obsédait depuis près de dix ans.
Elle entendait le bruit de la respiration de David, apaisé. Elle passa la main dans ses cheveux bouclés puis sur ses épaules. Il semblait si fort, si puissant et pourtant si fragile, endormi comme un petit enfant, lové contre elle, la tête posée entre ses seins dont les formes se dessinaient délicatement sous le tee-shirt autant mouillé par sa transpiration que par les larmes de David.
Un souffle d’air entra dans la chambre, agitant doucement les feuilles des plantes qui envahissaient leur studio, et caressa agréablement les deux corps serrés l’un contre l’autre.
La lumière du soleil illuminait la chambre quand Hélène vint s’asseoir au bord du lit, à côté de David qui se réveillait doucement, l’odorat excité par l’odeur du café.
Il ouvrit les yeux et la regarda.
Sa première pensée consciente de la journée fut de se dire qu’elle était incroyablement belle. Ses longs cheveux blonds tombaient sur ses épaules bronzées, souvenir de leur récent week-end sur les plages de Miami. Ses yeux verts n’en paraissaient que plus clairs. Menue, elle avait pourtant une poitrine magnifique. Il lui enleva la tasse de café des mains, la posa sur le sol à côté du lit et la prit dans ses bras. Il l’embrassa, fou d’attirance pour cette femme qu’il aimait depuis toujours, du plus profond qu’il se souvienne.
Très précisément, depuis le jour de sa Barmitzva où sa sœur Edith lui avait présenté sa nouvelle amie, Hélène.
Il roula sur elle, soulevant de sa main droite le débardeur, caressant son ventre, remontant sur ses seins.
Il se souvenait avec une netteté étonnante de cette journée - la plus belle de sa vie - où il était monté pour la première fois sur le Sefer Thorah de la petite synagogue de Brooklyn, en même temps que son meilleur ami, Ron Moscovici. Alors qu’il récitait son chapitre de la prière sacrée qui allait faire de lui un adulte à part entière, il ne pouvait détacher son regard de l’amie de sa sœur penchée sur la balustrade du premier étage. Elle rougissait, comme la petite adolescente qu’elle était. Il récitait sa prière et les mots que prononçait sa bouche se détournaient de Dieu pour s’envoler comme autant de mots d’amour vers cette jeune fille.
C’est ce jour-là qu’il tomba amoureux d’Hélène et c’est aussi ce jour-là qu’il scella à jamais son amitié avec Ron.
Embrassant amoureusement les épaules d’Hélène, il repensait à l’émotion qu’il avait ressentie en entendant Ron lire à son tour un chapitre du texte sacré. Il était tellement sûr de lui qu’il chanta sa prière plus qu’il ne la lut, comme l’aurait fait un vrai rabbin.
Sa voix d’adolescent était bouleversante, arrachant à l’assistance, pourtant d’ordinaire si bruyante, un silence absolu.
La mère de Ron, emplie d’une immense fierté, portait sur lui un regard plein d’amour. L’écoutant chanter, elle devait sans nul doute se dire qu’elle avait réussi, qu’elle avait tenu la promesse faite à son mari des années plus tôt, alors qu’il mourait d’un cancer, de consacrer toute son énergie à leur fils de six ans. Veuve à trente-deux ans, elle avait fait de cet enfant un adolescent brillant, responsable. Elle avait sacrifié sa vie de femme à ce fils doué et gentil, plein de vitalité et d’une prévenance qui lui gonflait le cœur. En le voyant chanter ainsi, au milieu des hommes et des rabbins de la communauté, incrédules devant tant d’assurance, émus de la sincérité de sa voix, elle se disait certainement que ce sacrifice en valait la peine !
Alors qu’il s’élançait dans la seconde moitié de sa mélopée, conscient de l’effet qu’il produisait sur tous, Ron s’était tourné imperceptiblement vers David et lui avait lancé un coup d’œil indécelable pour les autres. Mais David y avait lu tout ce que Ron voulait lui dire. Cabotin, il avait vérifié le niveau de l’admiration que David lui portait. Et il était immense ! David avait toujours considéré qu’il avait une grande chance d’avoir un ami tel que lui.
Ron était sûr de lui, courageux, téméraire, voire risque-tout, doué à l’école et dans la vie en général.
Pendant que Ron finissait sa lecture, David avait à nouveau porté son regard sur la jeune voisine de sa sœur. Pour la première fois, il trouvait une femme plus belle que la mère de Ron. Quand leurs yeux se rencontrèrent, David sut que, cette fois, c’était lui qui rougissait.
À la fin de la cérémonie, il fallut encore attendre les félicitations du rabbin avant de pouvoir s’éclipser. Dès que cela fut possible, David entraîna Ron vers les escaliers. Ils durent se frayer un chemin dans la foule compacte des hommes revêtus de leurs châles de prière blancs rayés de noir pour atteindre l’escalier en colimaçon qui menait à l’étage réservé aux femmes. Alors que dans sa hâte il bousculait une grosse femme qui voulait descendre, David se retrouva brusquement nez à nez avec Hélène. Des années plus tard, la scène lui revenait en mémoire avec une netteté saisissante. Il était resté figé, Ron sur ses talons, qui n’osait pas intervenir, conscient de l’émotion de son ami. Il se souvenait encore du vertige qui l’avait saisi, le laissant incapable de prononcer une parole, chancelant. Une chaleur avait envahi son ventre et enflammé son visage. Edith, en sœur digne de ce nom, était passée outre le trouble de David.
— Hélène, je te présente mon frère, David. Et voilà son meilleur ami, Ron.
Au grand soulagement de David, Hélène n’avait jeté qu’un bref coup d’œil à Ron avant de reposer ses grands yeux verts sur lui.
De ce jour, leurs destins avaient été liés. Ils n’avaient que treize ans mais l’amour qui naquit entre eux ce jour-là ne cessa plus jamais de faire battre leurs cœurs l’un pour l’autre. Et leur trio – Ron pouvait avoir les plus belles filles du quartier mais n’arrivait jamais à se fixer – était devenu inséparable au fil des années. Ils étaient les amis les plus soudés de leur quartier de Brooklyn.
L’esprit plein des images de ce jour merveilleux où il tomba amoureux pour la première fois, David fit monter Hélène sur lui, lui retira son tee-shirt et l’embrassa. Les cheveux d’Hélène, tombant tout autour de leurs visages, formaient comme un rideau doré derrière lequel leurs lèvres s’embrassaient passionnément.
Elle releva son buste et s’assit sur le sexe de David qu’elle fit pénétrer doucement dans le sien. Vibrant d’un plaisir qui montait à toute vitesse, elle ressentait les caresses sur sa poitrine comme une multitude de décharges électriques, infiniment agréables.
Elle se pencha pour chercher les lèvres de David qu’elle écrasa d’un baiser fougueux. Il était au bord de la jouissance, excité par les pointes des seins d’Hélène qui tremblaient et chatouillaient son torse. Elle attrapa ses mains et les serra très fort au moment où elle sentit David répandre son plaisir dans son ventre brûlant.
Sans même lui laisser le temps de reprendre ses esprits, elle sauta hors du lit, le souleva et, se tenant par la main, ils filèrent ensemble sous la douche. Ils jouèrent avec le savon, s’embrassant, se serrant l’un contre l’autre sous le jet d’eau rafraîchissant.
En lui rappelant qu’il fallait qu’il se dépêche s’il ne voulait pas arriver en retard à l’hôpital, elle le poussa hors de la salle de bains.
Elle, de son côté, avait tout son temps. Alors qu’elle se maquillait, nue devant la glace, presque indécente tant elle était belle, elle entendait David s’habiller, cherchant en rouspétant ses vêtements dans le désordre général qui régnait dans leur petit appartement. Il attrapa un toast encore chaud qu’Hélène avait mis dans le grille-pain, entra en trombe dans la salle de bains pour l’embrasser et fila en claquant la porte.
Hélène passa un immense tee-shirt et une culotte blanche, mit dans la stéréo un CD d’Arthur Rubinstein jouant un concerto de Rachmaninov, se servit une tasse de café chaud et s’assit sur l’appareil à air conditionné au bord de la fenêtre grande ouverte.
Elle releva le store pour sentir la chaleur des rayons du soleil, serrant entre ses mains la tasse d’où s’échappait une fumée agréable. Elle repensait à la nuit qu’elle venait de passer. À David, à ses cauchemars. À Ron, qu’il n’arrivait pas à oublier. Tant de chagrin, tant de gâchis… David qui aurait dû être un brillant pianiste, peut-être le meilleur de sa génération s’il fallait croire Samuel Schweig, son professeur de piano à l’époque. Elle n’arrivait pas à s’enlever cette question de la tête : pourquoi avoir renoncé à la musique pour faire médecine ? Pour que, d’une certaine manière, Ron continue de vivre à travers lui ?
C’était stupide !
Comment convaincre David que tout ce gâchis était vain, que Ron était mort, mort pour toujours c’est vrai, mais que lui, David, n’y était pour rien. Pour absolument rien. Qu’il n’avait à se faire pardonner ni le destin tragique qui avait emporté leur meilleur ami ni le chagrin inconsolable qui depuis lors rongeait la mère de Ron.
Et puis, ce nouveau stage au St Thomas en hémato-pédiatrie avec tous ces enfants leucémiques, si tristes, leurs visages si émouvants, chauves, tellement habités par la mort qui envahissait petit à petit leur sang et leur moelle.
Il fallait qu’elle arrive à convaincre David de changer de stage et d’aller faire quelque chose de plus gai ou, mieux, d’arrêter la médecine à présent qu’il avait reçu son diplôme et de recommencer à composer au piano. C’est là et pas au chevet de ces enfants mourants qu’il fallait qu’il essaye de s’épanouir ! Il avait déjà assez souffert comme cela.
Elle se leva, s’habilla et, après avoir rapidement rangé la pièce, sortit à son tour.
Il était 10 h 20 et elle avait rendez-vous chez son gynécologue dans à peine une heure.
Elle courut vers York Avenue et sauta dans le bus.
Le cabinet se situait en plein Upper East Side. La secrétaire du Dr Srur la reçut avec chaleur et l’invita à patienter. La soixantaine, les cheveux blancs, toujours tiré à quatre épingles, le Dr Srur était un modèle d’amabilité et de gentillesse. Derrière ses lunettes à fines montures se cachait un regard d’une grande bienveillance, empreint de bonté. Bien qu’il fût encore jeune, Hélène aimait voir en lui un grand-père plein d’indulgence.
— Alors, comment allez-vous, et comment se porte votre charmant mari ?
— Oh ! très bien…
Le Dr Srur dut déceler l’hésitation à peine marquée qui avait saisi Hélène.
— Quelque chose ne va pas ?
— Je trouve qu’il en fait trop, comme d’habitude. J’aimerais tant qu’il s’accorde un peu plus de temps pour lui, pour nous…
— Oui, il ne choisit jamais la facilité. Mais ne vous en faites pas, les études n’ont qu’un temps. Il pourra bientôt passer à autre chose. A-t-il déjà choisi la spécialité vers laquelle il souhaite se tourner ?
—
Elle lui expliqua qu’elle aurait préféré que David, assez fragile au plan émotionnel, fasse d’autres choix mais que, comme pour se punir lui-même ou mesurer sa force, il choisissait toujours les services les plus difficiles, les plus éprouvants, les plus proches de la mort. Comme s’il avait un compte à régler avec elle : les urgences, la réanimation cardiaque, les soins palliatifs, la néonatalogie, la cancérologie et maintenant les leucémies de l’enfant ! Elle lui dit qu’elle avait la ferme intention d’exiger qu’il trouve à présent un poste plus facile, moins tragique.
Vraiment, elle en avait assez.
Elle voulait en parler à sa copine Jessica dont la mère, Emma Rosenfeld, était la chef du service d’obstétrique, dans le bâtiment symétrique de celui où travaillait en ce moment David. Elle avait bon espoir qu’Emma, sur l’insistance de Jessica, accepterait de prendre David comme adjoint à partir du 1er janvier prochain.
— Pour moi l’idéal serait l’obstétrique. Mettre au monde des enfants, voilà qui lui irait comme un gant.
Le Dr Srur sourit, flatté de voir que sa spécialité pouvait être considérée avec tant d’intérêt. Tout en continuant à deviser, il commença l’auscultation d’Hélène. Il l’installa sur sa table d’examen, le ventre et les jambes recouverts d’un drap bleu. Il ne s’agissait que d’une visite de routine et le médecin enchaîna les gestes avec l’assurance que lui avaient donnée des années de pratique.
— Tout va pour le mieux... À part cela, rien à signaler ?
— Juste un petit retard dans mon cycle, mais nous avons passé un week-end mouvementé à Miami Beach. Ce doit être la fatigue.
Le Dr Srur la regardait avec un demi-sourire, un rien de désapprobation dans le regard, comme pour tenir son rôle de grand-père bougon.
— Je vous donne quand même une ordonnance pour un test de grossesse. Vous irez faire une prise de sang au laboratoire habituel. On ne sait jamais. Je compte sur vous pour y aller au plus tôt.
Elle sortit sur la 74e East un peu dérangée par cette idée de grossesse que Srur venait de lui glisser dans la tête.
En fait, elle n’arrivait pas à se décider à savoir si cela serait une bonne ou une mauvaise nouvelle. Elle vivait avec David depuis dix ans, depuis la mort de Ron et le début des études de David. De ce côté-là, elle était sûre de l’amour qui l’unissait à lui et un enfant serait donc une hypothèse merveilleuse à considérer. D’autant qu’à partir du début de l’année prochaine, avec le statut d’adjoint, le salaire de David leur permettrait sans aucun doute de vivre sans difficultés avec un enfant. Mais d’un autre côté, comment David réagirait-il, entouré d’enfants mourants, torturé par le souvenir de la mort de Ron qui rongeait ses nuits de plus en plus souvent, l’esprit enchaîné dans des cauchemars dont elle n’arrivait pas à le libérer ?
Elle marchait le long de la 1ère Avenue vers le nord, vers l’atelier de peinture qu’elle partageait avec Jessica. Il lui restait une douzaine de blocs à parcourir mais elle avait envie de marcher, de réfléchir.
Si elle devait avoir un enfant, elle exigerait alors, sans discussion possible, que David fasse autre chose que de la cancérologie ou des leucémies de l’enfant !
Il fallait absolument qu’elle reparle à Jessica pour être sûre que sa mère allait prendre David avec elle.
Elle arriva crevée à l’atelier, ouvrit la porte, jeta son sac à dos sur le vieux canapé à moitié défoncé qui traînait entre les deux fenêtres et se fit rapidement un café. Elle mit un CD des sonates pour violoncelle de Bach et s’assit sur un tabouret face à son chevalet où attendait une toile abstraite à moitié peinte. Elle se mit à attendre Jessica qui, généralement, arrivait vers midi.
Elle décida de toute façon de faire son test de grossesse dès le lendemain matin.