Alors que le jour se levait sur le désert, à moins de mille pas du campement, les guerriers M’Toub découvrirent le cratère.
L’étoile avait brisé la falaise comme un coup de masse et calciné les roches. Elle s’était engloutie dans la terre ocre, creusant un vaste entonnoir sableux. Des langues de poussières noires en zébraient les pentes instables.
Plus audacieux que les caravaniers, les guerriers M’Toub se laissèrent glisser dans le cratère. Excités par la perspective d’y découvrir l’étoile disparue, ils fouillèrent avidement la poussière et le sable au fond du cône.
Soudain l’un d’eux poussa un cri d’effroi. Ses pieds, ses mollets ses cuisses glissaient. Il s’enfonçait dans le sable aussi vite que si une bête le tirait depuis l’intérieur du cratère.
Avant que quiconque puisse lui porter secours, un autre guerrier, tout à côté, s’enfonça d’un coup jusqu’aux épaules.
Chacun vit son regard halluciné et suppliant. Le sable roula sur sa nuque, monta en vaguelettes jusqu’à ses lèvres. Puis l’avala avec une effroyable douceur.
Le souffle coupé, la bouche béante, l’autre guerrier M’Toub griffa la poussière mortelle autour de lui. Hurlant des imprécations, des hommes dénouèrent leurs turbans.
Les longues bandes de tissu bleu fouettèrent le visage du malheureux à l’instant même où une houle de sable l’engloutissait.
Près d’Abdonaï, un homme lança d’une voix blanche :
Baalshamîn a creusé les sables du démon !
Abdonaï serra les poings. Sans un mot, il regarda les guerriers M’Toub se précipiter hors du cratère où le sable ravinait encore en petites cascades.
Pourquoi Baalshamîn s’acharnait-il ? Lui donner une fille et couvrir sa famille, ses tentes, ses chameaux de cendre infecte ne suffisait-il pas ?
Les guerriers M’Toub parvenus au bord du cratère s’immobilisèrent.
Une main agrippa Abdonaï. Il la repoussa et montra le fond du cône de sable.
Là où les hommes venaient de disparaître, une ombre grandissait. La cendre et le sable ne ruisselaient plus. Ils se mélangeaient en une sorte de boue. Une tache de boue pareille à du sang noir sur un linge.
Tous regardaient à présent. Certains avaient déjà la main sur les manches des poignards. Les poils se dressaient sur les nuques et les bras. Tous songèrent qu’ils voyaient apparaître la bave fétide d’un démon en train de mâcher leurs compagnons. Tous songèrent qu’ils allaient bientôt voir sa face.
Puis il y eut un reflet bleu à la surface de la boue. Un miroitement liquide. Un reflet du ciel.
Un mot se forma dans les poitrines. Un mot si incroyable qu’il ne parvint pas à se glisser entre les lèvres.
Sur la boue, le miroitement s’élargit.
Il frissonna ainsi qu’un jeune animal s’ébroue après un long sommeil.
Il scintilla en mordant dans le sable, le noyant de ses éclats. Il s’étira encore, de plus en plus vif, se glissant entre les cailloux, diluant la poussière, avalant les creux et les bosses. Il n’était plus possible de se tromper. On voyait ce qu’on voyait !
Abdonaï planta ses ongles dans l’épaule la plus proche et hurla :
De l’eau ! C’est de l’eau ! Baalshamîn nous a envoyé de l’eau !
***
De l’eau.
Ici, au coeur du grand désert du Turaq Al’llab. Ici où le sel blanchissait la terre comme les os d’un cadavre. Où le ciel calcinait les insectes. Où un homme sans eau ne résistait que deux jours et deux nuits sur la croûte rôtie de la terre avant de s’effondrer.
De l’eau.
Le sable avait beau la boire, elle formait déjà une mare large de vingt ou trente pas dans le fond du cratère. Les enfants dansaient et imitaient de la main les zigzags des mouches qui la frôlaient. Les femmes gloussaient en se voilant la bouche. Les vieux pleuraient de joie. La tribu entière d’Abdonaï était là : les durs Maazin, indifférents au soleil, assis sur le pourtour du cratère qui devenait sous leurs yeux une oasis. Les bouches murmuraient et chantaient. Les coeurs riaient et chantaient.
De l’eau ! De l’eau. Béni soit Baalshamîn !
***
Lorsque le soleil parvint au zénith, le cratère était plus qu’à moitié plein d’une eau que nul encore n’avait osé toucher.
Ici et là, les parois les plus pentues du cratère s’étaient effondrées. Tout un pan s’était même évanoui, laissant l’eau courir jusqu’à la falaise dressée au-dessus du campement. Ce n’était plus une mare mais un petit lac qui s’agrandissait encore, prenant la forme allongée d’une fleur d’hibiscus, sombre, bleue et transparente.
Pour la première fois, alors que le soleil frappait de toute sa puissance, on sentit la fraîcheur de l’eau qui montait dans l’air et caressait les visages. Les enfants ne se tenaient plus d’excitation. Il fallut leur interdire d’aller souiller l’eau merveilleuse. C’est alors qu’Abdonaï songea à sa fille. D’un bond, il se précipita sur Ashémou. Il lui arracha l’enfant des bras, la leva au-dessus de sa tête tel un dément.
Le don de Dieu ! brailla-t-il. Le don de Dieu !
Ils le regardèrent, ahuris.
Baalshamîn me l’a envoyée. Il m’envoie l’eau et il m’envoie ma fille. Elle est née quand l’étoile est tombée. Elle a ouvert le ventre de sa mère comme l’étoile a ouvert le ventre de la terre !
Les vieux froncèrent les sourcils en bougonnant, peu convaincus. Les femmes secouèrent la tête et ricanèrent.
Chacun pensait que l’eau était bien le plus beau et le plus satisfaisant des dons de Dieu. N’était-ce pas le miel pour la vie à venir ?
Mais Abdonaï, sa fille nouvelle-née au-dessus de sa tête, continua de danser sur la crête du cratère. Il rit à s’en déchirer la gorge. Son rire résonna à la surface de l’eau. La falaise le renvoya avec un son qu’on n’avait encore jamais entendu.
Certains, plus tard, assurèrent qu’en cet instant c’était le rire de Baalshamîn qu’ils avaient entendu. Puis tous virent la sandale d’Abdonaï glisser dans le sable. Tous le virent basculer vers le fond du cratère.
Tous virent le linge qui enveloppait le bébé s’ouvrir. Tous crièrent quand le corps minuscule de l’enfant vola au-dessus de l’eau. Un petit corps rose pareil à un caillou de chair et qui tournoyait comme s’il n’avait pas de poids. Comme s’il se voulait oiseau. Mais il plongea vers la surface de l’eau telle une flèche, d’un coup. Il la frappa en soulevant une gerbe dentelée. Et disparut.
Abdonaï avait roulé jusqu’au bas de la pente. Lui aussi frappa l’eau et y sombra. Empêtré dans sa cape et son pantalon bouffant, il peina à se remettre debout sur la rive. Il crachait, soufflait, terrorisé en sentant le sable fuir sous ses pieds. Ses mains battaient le vide, claquaient à la surface du lac. Toute une agitation qui l’engluait un peu plus sûrement. Des hommes glissèrent vers lui, lançant ceintures ou turbans.
Dans la grande confusion, personne ne vit un tout jeune garçon, au pied de la falaise, qui retirait sa tunique blanche.
Personne ne le vit qui plongeait dans l’eau, s’y enfonçait, agile comme un poisson.
Il réapparut au centre du petit lac, alors qu’on tirait enfin Abdonaï sur la rive. Il nageait avec aisance. Sa chevelure drue scintillait en fendant la surface de l’eau. De la main droite il soutenait la fille d’Abdonaï, la maintenant contre sa joue. Paisible, le bébé ne montrait aucune gêne. Dans une sorte de caresse, elle agrippa les boucles de son sauveur. Il y eut un drôle de silence. Les femmes se mordirent les lèvres. Sans effort, le garçon nagea vers Abdonaï. Il prit pied dans le sable, serrant le bébé sur sa poitrine. Sa silhouette était trompeuse. Grand et fort pour son âge, il ne devait guère avoir plus de cinq ou six années.
D’un geste doux, à regret, il déposa le bébé dans les mains tremblantes d’Abdonaï qui, cette fois, le souleva avec prudence.
Vous avez vu : elle est entrée dans l’eau et ne s’y est pas noyée. Ce que je dis est vrai : Baalshamîn l’a désignée !
Cette fois, nul ne grommela. Les vieux sourirent en hochant la tête, les femmes opinèrent, les yeux mouillés de larmes.
Ce sera son nom, affirma encore Abdonaï. Zénobie : le don de Dieu !