XO EDITIONS

Editions XO

Mémoires insolites

  • • Mémoires
  • • Parution : 25 octobre 2004
  • • 240 pages
  • • Format : 153 x 240 mm
  • • Prix : 19,90 euros
  • • ISBN : 9782845631861
  • • 16 pages N&B
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  • Présentation

    « Lorsque l’on me demande d’expliquer mes origines familiales, ma réponse est standard : “Mon père était grec, ma mère française, mon grand-père danois, ma grand-mère russe et l’autre grand-mère à moitié espagnole, chacun de ces personnages appartenant à la famille royale de son pays. ” »

    Petit-fils du roi de Grèce et de la nièce du der­nier tsar de Russie, fils du prince Christophe de Grèce et d’une soeur du comte de Paris, cousin de Philip d’Édimbourg, du roi d’Espagne et de la reine du Danemark, qui mieux que lui peut nous pré­sen­ter ce monde sou­ve­rain, que l’on connaît si peu, et qui nous est raconté ici à tra­vers une foule de mer­veilleu­ses confi­den­ces…

    Michel de Grèce se sert de ses sou­ve­nirs per­son­nels et de ses ren­contres pour évoquer l’Histoire qui fut aussi la nôtre, tout en ne fuyant pas les nom­breu­ses anec­do­tes qu’il a su rete­nir avec l’humour bien­veillant qui est le sien… les récep­tions cham­pê­tres où se côtoient la reine Juliana de Hollande et Charles de Gaulle, Marcel Pagnol et Joseph Kessel, et les dîners inti­mes en com­pa­gnie du prince Youssoupov (l’assas­sin de Raspoutine) ou de Marie Bonaparte (l’amie de Freud).

    Un récit à la fois pas­sion­nant et drôle, foi­son­nant, cha­leu­reux, et sou­vent émouvant.

  • Extrait

    Je prétends être né dans un hôtel – précisément dans l’hôtel Excelsior de Rome –, d’où me viendrait mon goût des voyages. Or, je mens. Je suis bien né dans la capitale italienne le 7 janvier 1939, mais, comme tout le monde, dans une clinique.

    Lorsqu’on me demande d’expliquer mes origines familiales, ma réponse est standard : mon père était grec, ma mère française, mon grand-père danois, ma grand-mère russe et l’autre grand-mère à moitié espagnole. En effet, mon père, Christophe de Grèce, était, comme son nom l’indique, grec. Cependant son propre père, le roi Georges Ier, n’était pas grec de naissance. Deuxième fils du prince héritier de Danemark, ce Danois s’était engagé dans la marine danoise. Il avait dix-huit ans lorsqu’une délégation de Grecs était venue lui demander de régner sur leur pays. Il avait accepté, il était parti pour la Grèce, et il était devenu grec. Il avait épousé une nièce du tsar, Olga de Russie. Quant à ma mère, Françoise, elle appartenait à la maison de France, mais sa grand-mère maternelle était une infante d’Espagne. A quoi je peux ajouter que j’ai du sang brésilien par une arrière-arrière-grand-mère, fille de l’empereur du Brésil, et énormément de sang allemand par des princesses de Mecklembourg, de Saxe, de Hesse, épouses d’ancêtres.

    Pourquoi ce panachage de nationalités ? Tout simplement parce que, jusqu’à récemment, princes et princesses ne se mariaient qu’entre eux. Or, comme par définition il n’y a qu’une famille royale dans chaque pays, il fallait bien qu’ils cherchassent leur conjoint à l’étranger. A l’origine, cette exclusivité n’avait rien d’un snobisme. Un prince n’épousait pas une princesse mais bien la province qu’elle apportait en dot. Ainsi s’agrandissaient les royaumes. Même lorsque cette coutume cessa, les princes continuèrent longtemps à épouser des princesses pour les alliances politiques qu’elles pouvaient permettre, ou tout simplement pour leur dot. Un grand-oncle danois avait épousé une princesse de Suède peu gâtée par la nature mais dotée d’un considérable pécule. Elle avait amené tant de bijoux qu’il y avait eu de quoi en couvrir tout un billard !

    Le résultat de ces unions multiples pendant des siècles fut que les royautés finirent par être toutes apparentées entre elles. Néanmoins, la religion les scinda en deux camps. Le Vatican interdisait les mariages mixtes. Du coup, les dynasties catholiques, la plupart du Sud européen – France, Portugal, Espagne, Italie, Autriche –, se marièrent entre elles avec, comme dénominateur commun, la langue française qu’elles utilisent encore. Quant aux dynasties du Nord, la plupart protestantes, elles en furent réduites à se marier avec d’autres protestants ou avec des orthodoxes – Russie et Balkans –, beaucoup plus tolérants que les catholiques. Leur lingua franca reste l’anglais.

    A partir de la Renaissance, le grand genre monarchique était représenté par les Habsbourg, qui s’étaient constitué un empire mondial. Leur chic était hispanisant, austère et hautain ; ils passaient tout de noir vêtus, la lèvre dédaigneuse, la parole avare, s’arrêtant pour lancer un regard bleu et glacial. Ils habitaient des palais-couvents démesurés, quasi vides, mais aux murs couverts de toiles des plus grands maîtres. Louis XIV leur enleva la prééminence monarchique. Du coup, il donna le ton au monde entier. Avec lui la monarchie devint française, aristocratique, élégante, frivole. On va de fêtes somptueuses en fêtes somptueuses ; la vie et même la mort deviennent une sorte de ballet merveilleusement mis en scène où chacun évolue avec une grâce consommée. Les dames obtiennent un rôle essentiel dans cette monarchie à la française. Versailles, point de mire du monde entier, sera copié jusqu’au Maroc et en Chine.

    Puis survint la Révolution française, la France perdit sa prééminence et les monarchies du Sud périclitèrent. Alors Victoria imprima son style à une grande partie du monde que ses armées avaient conquise et aux trônes d’Europe sur lesquels elle avait installé ses enfants et petits-enfants. Grâce à elle, la monarchie devint vertueuse, bourgeoise et allemande. La moralité victorienne fut une sorte de rabat-joie à l’échelle mondiale, mais incita aussi au travail et se révéla un incomparable stimulant. Victoria continue à marquer les rois d’Europe, qui tous descendent d’elle. Aussi le style monarchique contemporain reste-t-il éminemment victorien.

    Mes parents avaient contracté un des très rares mariages royaux mixtes : ma mère Françoise était catholique et mon père Christophe orthodoxe. Le Vatican avait, selon sa tradition, mis tous les bâtons dans les roues et il avait fallu les négociations les plus délicates et les plus longues avant qu’il n’autorise une catholique à épouser un schismatique.

    Par ailleurs, mes parents n’avaient aucun lien avec l’Italie où ils vivaient. Mais, lors d’un des nombreux exils de la dynastie grecque, mon père y avait élu domicile pour y accommoder sa mère, la reine Olga, dont il avait pris la charge.

    Tous deux, mon père et ma mère, scintillent de charme et d’élégance. Chacun à sa façon, ils séduisent quiconque les approche. Aussi sont-ils partout invités, partout fêtés. Mon père joue du piano comme un professionnel. Le célèbre ténor Caruso lui affirme qu’il pourrait faire fortune en donnant des concerts. Il parle couramment sept langues. Il amuse tout le monde par son humour et ses imitations. Il est le favori chez les grands comme chez les petits. Ses neveux et nièces en raffolent. Ma mère fait tout à la perfection. Elle manifeste le goût le plus sûr et le plus personnel pour inventer ses toilettes, ses coiffures, ses maquillages. Elle monte à cheval mieux que les meilleurs cavaliers et elle est la seule femme à avoir obtenu l’autorisation de s’entraîner à l’école militaire de cavalerie de Tor di Quinto. Elle est la meilleure bridgeuse, elle joue aux échecs comme un champion…

    Ce soir-là, elle a choisi une robe moulante à longue traîne en lamé or. Sa grossesse, pourtant avancée, ne se voit pas. Le décolleté du dos, qui descend très bas, est retenu par une grosse agrafe en turquoises et diamants. Un diadème et un lourd collier enchâssés des mêmes pierres complètent cette parure qui provient de la mère de mon père, la reine Olga de Grèce. Comme tous les Romanov, celle-ci avait la passion des bijoux et en possédait une quantité, au point de laisser à chacune de ses cinq belles-filles une parure d’une couleur différente. Diamants, perles, rubis et émeraudes sont allés aux aînées. Ma mère, qui a épousé le cadet, a hérité des pierres « pauvres », ces turquoises d’une taille et d’une qualité exceptionnelles entourées de diamants importants. Elle prend un éventail orné de longues plumes d’autruche du même bleu que ses turquoises. Son monogramme, en minuscules diamants, est incrusté sur la monture d’écaille. Françoise de France est haute et mince, de grands yeux bruns, un nez fin et droit, une ossature parfaite, les cheveux bruns court coupés. Elle mêle à la noblesse de son allure la grâce de son maintien et l’élégance de sa mise. Elle s’accorde parfaitement avec mon père, lui aussi grand et élégant. Il compense sa calvitie et sa myopie – qui l’oblige à porter des lunettes d’écaille – par son noble port et sa taille bien prise. Il a épinglé sur son frac admirablement coupé quelques-unes de ses décorations, le Saint-Sauveur de Grèce, l’ordre de l’Eléphant du Danemark. Sur son plastron et à ses poignets scintillent des boutons en rubis et diamants ciselés par Fabergé.

    Ils sortent de l’ascenseur de l’hôtel Excelsior où ils occupent une suite à l’année. Ils traversent le grand vestibule à colonnes, suivis par tous les regards. Devant le porche les attend la longue Rolls-Royce grise ; le chauffeur la fait démarrer. Elle glisse silencieusement dans les rues pavées de la vieille ville et s’arrête devant le grand portail du palais royal – le Quirinal – que les Savoie ont « emprunté » au pape, son précédent occupant, dont ils ont croqué les Etats un siècle plus tôt. Ce soir-là, le roi Victor-Emmanuel et la reine Elena offrent une réception. Mes parents traversent les galeries et les salons où s’alignent les gardes du corps, uniforme blanc, noir et rouge, cuirasse et casque étincelants. Les marbres les plus rares pavent les salles ; des tapisseries anciennes sont tendues entre les pilastres de bronze ; des meubles très dorés, incrustés d’écaille ou de nacre, sont d’une extraordinaire richesse. Le Quirinal, comme tous les palais royaux, est froid, peu accueillant, mais la magnificence des collections déployées ne se trouve pas partout. D’ailleurs, la famille royale dédaigne cet intérieur par trop intimidant dans sa somptuosité même, et préfère habiter la villa Savoya, infiniment plus modeste mais sise au milieu d’un parc enchanteur derrière Parioli. Mes parents parviennent à la salle du trône. Sous le dais brodé se tient le minuscule roi Victor-Emmanuel III. Dehors, il porte un képi très haut surmonté d’un plumet qui semble jaillir vers le ciel – ce qui corrige un peu sa taille minimale –, mais à l’intérieur du palais il est nu-tête, du coup il redevient un presque nain. A côté de lui se dresse, grande et majestueuse, la reine Elena qui affiche un plastron de perles et de diamants. Mon père incline la tête devant eux et ma mère s’effondre dans une révérence de cour. Puis ils se mêlent aux invités. Ma mère cherche sa tante, la duchesse d’Aoste, la douairière Hélène. Elle la déniche dans un salon écarté où celle-ci se trouve entièrement seule. Elle est assise, très raide, sur une lourde chaise Empire en bois doré ; elle garde les yeux à demi fermés sous son très haut diadème d’émeraudes et de diamants, et arbore une moue dédaigneuse. Ma mère s’enquiert de cet isolement inusité. La vieille duchesse laisse tomber : « Je ne veux pas me trouver dans la même pièce qu’Elena. » Elena, c’est la reine d’Italie avec qui elle ne s’entend pas et à qui elle ne pardonne pas de la précéder protocolairement. Ma mère essaie sans succès d’amener l’intraitable douairière à une attitude plus raisonnable ou tout au moins plus charitable. De guerre lasse, elle va retrouver ses amis dans les salons pleins d’invités qui bavardent avec une animation tempérée par la présence des souverains. Elle salue la princesse de San Faustino, une redoutable Américaine en voiles de veuve, qui sera la grand-mère de Giovanni Agnelli. Elle sourit à Edda Ciano, la fille de Mussolini à qui elle ressemble tant par son profil impérieux. Bien que résolument antifasciste, ma mère apprécie cette femme nette et courageuse. Par contre, elle évite la princesse Colona. Cette Libanaise toute menue habite le plus vaste palais de Rome, mais surtout elle est l’égérie du comte Ciano, mari d’Edda, donc gendre de Mussolini et ministre des Affaires étrangères, et elle tient le salon le plus couru… et le plus fasciste de la capitale.

    Après avoir fait le tour de ses connaissances, ma mère prend dans un coin Kirk, l’ambassadeur des Etats-Unis, son ami, pour s’entretenir avec lui de la situation. Ils regardent autour d’eux. Il y a là quelques ministres fascistes bon teint que mes parents connaissent. Toutefois les grands dignitaires du régime brillent par leur absence : ils ne portent pas dans leur coeur la maison de Savoie, qui le leur rend bien. Mussolini à son arrivée fut favorablement accueilli parce qu’il remettait de l’ordre. Mais, désormais, le régime se durcit. Par ailleurs, la situation internationale devient de plus en plus inquiétante. Dès le début on a détesté l’Allemagne nazie, maintenant on commence à en avoir carrément peur. Les diadèmes, les uniformes surbrodés, les coupes de champagne, les rires perlés, les ouvertures entraînantes jouées par l’orchestre militaire, ne peuvent faire oublier que l’on va on ne sait où, mais certainement pas vers quelque chose de positif. Pourtant la vie continue et, parfaitement stylé, on multiplie les sourires. En cette soirée au palais du Quirinal, mon père, quant à lui, retrouve des cousins qui séjournent à Rome. Des Romanov tout d’abord. Deux des soeurs de la reine Elena ont épousé des grands-ducs russes qui, avec leur descendance, se sont réfugiés en Italie après la Révolution. Sont aussi présents quelques parents danois de mon père de passage en ville, des cousins polonais de ma mère forcés de quitter précipitamment leur pays, et des infants d’Espagne, ses proches parents, qui se multiplient à Rome depuis que le roi Alphonse XIII s’y est exilé. Tout ce petit monde manifeste la plus franche gaieté en tombant dans les bras de mes parents. Cependant, ils ont derrière eux un nombre impressionnant de révolutions, de coups d’Etat, de guerres, de fuites, de dangers multiples. Ainsi ont-ils acquis une sensibilité particulière aux événements et sont-ils profondément angoissés par la situation internationale. Ils en parlent moins discrètement que l’ambassadeur américain entraîné à dire le moins possible ce qu’il pense, mais à juste titre ils s’inquiètent beaucoup plus que le diplomate de leur sort qui risque d’être remis en cause.

    Mes parents s’en voudraient d’alourdir l’atmosphère, aussi revient-on vite aux plaisanteries que les royautés aiment tant. De bals en pique-niques à Castel Porziano, la vaste propriété en bord de mer de la famille royale italienne, d’excursions vers des monuments historiques en dîners dans des palais historiques, mes parents mènent une vie de rêve, malgré les nuages qui s’entassent à l’horizon. Et pourtant, ils sont ruinés.

    Quelques années plus tôt, un administrateur indélicat a disparu avec toute la fortune énorme de mon père. Ma mère a dû emprunter à son père, le duc de Guise, pour subsister. Elle s’est même risquée à poser pour des photos publicitaires – qui d’ailleurs rendent parfaitement son extraordinaire beauté, mais qui firent froncer pas mal de sourcils dans son milieu. Pour réduire leurs dépenses, mes parents ont quitté la villa Anastasia, leur demeure de la via dei Tre Orlogi, pour s’installer à l’année dans une suite à l’Excelsior – solution qui, à l’époque, semblait le comble envisageable de l’économie, alors qu’aujourd’hui ce serait exactement le contraire… Cependant, leur éducation les empêche de montrer à qui que ce soit les soucis d’argent qui ne cessent de les ronger. Aussi, à l’inquiétude générale et imprécise qui saisit tout le monde, se mêle pour eux une anxiété bien plus tangible. La détente, mes parents la trouvaient surtout à Miramare, où les invitait fréquemment la soeur de ma mère, Anne, la duchesse d’Aoste. Le roi Victor-Emmanuel III avait mis à la disposition de son neveu Amédée de Savoie et de sa femme ce château néogothique. Tout blanc, dominé par une tour haute et effilée, il se dressait sur un entassement de rochers au-dessus de l’Adriatique. L’intérieur avait été décoré dans le plus lourd style victorien autrichien, naguère considéré comme une horreur et aujourd’hui comme le summum du goût. Ce n’étaient que boiseries tarabiscotées, opulents brocarts, meubles énormes et inconfortables, portraits de famille somptueusement encadrés, porcelaines gigantesques et autre bric-à-brac de l’époque. Un port minuscule accueillait de petits yachts. Il était défendu par un authentique sphinx égyptien. Derrière le château montait vers la falaise rocheuse un jardin tropical des plus inspirants : une explosion de palmiers, de fleurs et de plantes venues des contrées les plus lointaines.

    Le château avait été construit par l’empereur Maximilien du Mexique, le fusillé de Querétaro, et par sa femme l’impératrice Charlotte dont le sort n’était pas beaucoup plus enviable puisqu’elle était devenue folle à vingt-six ans et l’était restée pendant soixante ans, jusqu’à sa mort. Son fantôme était censé hanter Miramare, et ma mère, comme ses soeurs et les autres membres de la famille, jurait l’avoir vu à plusieurs reprises sous la forme d’une toute petite femme noire qui apparaissait curieusement dans l’ascenseur, lequel n’existait pas de son temps. Le château était ensuite passé à la belle-soeur de Charlotte, l’impératrice d’Autriche Elisabeth qui mourut assassinée ; puis à son fils l’archiduc Rodolphe, « suicidé » à Mayerling ; puis à l’archiduc François-Ferdinand, dont l’assassinat à Sarajevo déclencha la Première Guerre mondiale ; enfin à mon oncle le duc d’Aoste qui devait connaître un destin dramatique. Tout naturellement, Miramare avait acquis la réputation de porter malheur à ses propriétaires… Réputation que je démens. Bien plus tard, alors que je faisais des recherches sur l’impératrice Charlotte dont j’écrivais la biographie, je visitai de fond en comble le château et ses pavillons pour m’imprégner de son atmosphère. Les fantômes pullulaient, si présents qu’ils en étaient presque tangibles. Mais je ne perçus aucune onde terrifiante et pas l’ombre d’une malédiction. Même le sphinx que Maximilien avait rapporté d’Egypte n’était pas inquiétant.

    Chaque année, toute la famille, mes parents, mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes cousines, venaient passer à Miramare des vacances dont ils raffolaient.

    Anne de France, dite « tante Mô », et son mari Amédée le duc d’Aoste, dit « oncle Bouby », formaient le couple le plus magnifique, tous deux extrêmement grands, fins, racés et suprêmement beaux. L’oncle Bouby était le favori des enfants… et des dames, en plus d’être le préféré des Italiens. A Miramare, il organisait des compétitions sportives, ou alors il emmenait tout le monde pour de courtes croisières en Adriatique sur son yacht, l’Amrita. Un été, Miramare reçut une visite quelque peu embarrassante, celle de notre tante Stéphanie, veuve de Rodolphe, mort à Mayerling avec sa maîtresse Maria Vetsera. L’archiduchesse avait été l’une des propriétaires du Miramare du temps où Trieste appartenait à l’Empire austro-hongrois avant d’être rattaché à l’Italie. Tante Mô et les siens se sentaient plutôt gênés de la recevoir dans son ancienne demeure. Pourtant, le dîner se passa le mieux du monde, tante Stéphanie ne fit aucune allusion désagréable, elle parut même très heureuse de se retrouver dans ces lieux. Le repas fini, tante Mô proposa de voir un film dans la salle de cinéma récemment installée au sous-sol. L’archiduchesse accepta avec empressement. On descend au sous-sol, on s’installe dans des fauteuils confortables, les lumières s’éteignent lentement. Toute la famille pousse des ouf de soulagement, se disant que la soirée est gagnée et qu’on n’a plus aucun souci à se faire. Tante Mô avait comme d’habitude laissé le choix du film à l’opérateur qui se chargeait de se procurer les toutes dernières nouveautés cinématographiques. L’écran s’allume, le titre du film : Mayerling ! Oncles, grands-parents et autres invités, pétrifiés, s’écrasent dans leur fauteuil. Tante Mô, cramoisie de confusion, ne sait plus quoi faire. Arrêter le film qui parle des amours du mari de tante Stéphanie avec Maria Vetsera, s’excuser auprès de l’archiduchesse, gronder l’opérateur, mettre un autre film… Bref, alors que l’on croyait avoir bien gagné son repos, les ennuis ne faisaient que commencer… Bientôt, des ennuis autrement sérieux accablèrent les habitants de Miramare. Le duc d’Aoste, ce géant sympathique, était le membre le plus populaire de la maison de Savoie. Mussolini, pour le mettre à l’épreuve – et peut-être pour écorner cette popularité à ses yeux inquiétante –, l’avait envoyé en Abyssinie comme vice-roi de cet empire récemment conquis par l’Italie. Tâche épineuse dont il se tirait avec brio. Cependant, retenu par ses devoirs, il ne venait plus que rarement à Miramare et abordait un visage de plus en plus anxieux. Préoccupés par les événements qu’ils suivaient de très près, mes grands-parents y cessèrent leurs visites. Au bout de plusieurs années, le château, qui avait connu une vie courte mais tumultueuse, mourut de cette belle mort qu’inflige la muséologie.

    Ma grand-mère maternelle, la duchesse de Guise, est arrivée à Rome à la fin de cette année 1938 pour assister à l’accouchement de ma mère. Elle est descendue à l’hôtel Excelsior pour être plus proche de ses enfants. Mère et fille prennent le thé un après-midi lorsqu’on annonce un cousin assez éloigné de mon père, le prince Eitel Fritz de Prusse. Tous deux descendent de cette incomparable héroïne, la reine Louise de Prusse. Ma grand-mère se lève et, d’un air outré, se dirige vers la porte. Elle déteste les Allemands depuis que, pendant la Première Guerre mondiale, le frère aîné d’Eitel Fritz, le Krönprinz, a occupé son château du Nouvion au nord de la France, où non seulement lui et ses troupes ont commis d’inqualifiables déprédations, mais où il a volé en personne toute la correspondance intime de ma grand-mère avec ses frères et soeurs. Pas question donc pour elle de saluer le Prussien ! Ma mère, toujours charitable et généreuse d’âme, tâche de convaincre sa mère de rester, répétant que le temps a passé et que, depuis la guerre de 14, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. De mauvaise grâce, la duchesse de Guise lui cède. Le prince de Prusse est introduit. Aussitôt il déploie son charme qui, peu à peu, fait baisser sa garde à ma grand-mère. Surgit dans le salon Bobby, son basset adoré. Le prince, devinant là où il faut flatter, s’extasie sur les vertus du cabot. Ma grand-mère commence à s’attendrir.

    — Et comment s’appelle cette merveille ? demande le prince.

    — Bobby.

    — Certes, mais ce chien est de race allemande – ma grand-mère fronce les sourcils –, et donc il a sur son pedigree un prénom germanique…

    Ma grand-mère pince les lèvres :

    — Effectivement, il s’appelait autrefois Lumf.

    — Lumf ! Lumf ! appelle le prince.

    Alors l’infâme Bobby, la queue frétillante, le regard humide, la langue pendante, se dirige gaiement vers son compatriote, oubliant sa maîtresse. Celle-ci, empourprée de rage, les yeux scintillants, lui décoche au passage un énorme coup de pied en lui criant :

    — Sale Boche !

    Quelques semaines plus tard, en janvier 1939, je naquis. Mon acte de naissance fut envoyé à Athènes pour être contresigné par le Premier ministre d’alors, le dictateur Metaxas, et par le ministre de la Justice avant, selon l’usage, d’être inséré dans le Grand Livre de la famille royale. Mon père, appartenant à une dynastie encore régnante, reçut les félicitations officielles pour la naissance de son fils. Et j’ai toujours regretté que ma mère, par conviction politique, eût déchiré le télégramme envoyé par Mussolini pour la congratuler à propos de ma naissance…

    En ce matin froid et ensoleillé de janvier 1940, le cortège funèbre s’avance lentement dans les rues d’Athènes. Des soldats, fusil baissé en signe de deuil, s’alignent sur les trottoirs et contiennent la foule des badauds. Les évêques scintillants de brocarts et de diamants, la barbe blanche recouvrant les pierreries de leur engolpion, précèdent la rallonge d’artillerie sur laquelle a été placé le cercueil. Le pavillon royal grec le recouvre, sur lequel est déposée une simple casquette de général d’infanterie. Derrière, tout seul, marche d’un pas régulier le chef de famille, le roi Georges II de Grèce, en grand uniforme. Il est suivi par les parents du défunt, ses deux frères survivants, les princes Georges et André, son neveu, l’héritier du trône, le prince Paul, quelques princes étrangers. Parmi ces uniformes bigarrés, un seul homme est en civil : il porte le frac sous son manteau noir, c’est le frère de ma mère, le comte de Paris. Il a fait le voyage jusqu’à Athènes malgré une situation internationale qui peut exploser à tout moment pour soutenir sa soeur. Car c’est mon père qu’on enterre. Au début de l’année, alors qu’il séjournait à Athènes, visitant sa famille, il est tombé gravement malade des poumons. Ma mère, qui se trouvait avec moi à Rome, a été convoquée d’urgence. Cependant, voyager en hiver dans l’Europe du Sud n’est pas une sinécure. Heureusement, à la frontière italo-yougoslave, ma mère trouve le wagon-salon que lui a envoyé le prince régent de Yougoslavie afin qu’elle puisse voyager plus confortablement. Mais peu après l’entrée de l’Orient-Express en Grèce, des chutes de neige, des éboulements du mont Olympe bloquent la voie. Lorsqu’elle arrive à Athènes, il est trop tard. Mon père, en cette époque où les antibiotiques n’existaient pas encore, n’a pu être sauvé. Il est mort le 21 janvier 1940. Je venais d’atteindre un an. Je ne l’ai donc pas connu. Sa personnalité me fut restituée plus tard par les récits de ma mère. Ses parents, le roi Georges Ier de Grèce et la reine Olga, après avoir eu sept enfants, considéraient avoir suffisamment fait leur devoir de fondateurs de dynastie. Or voilà que, la quarantaine approchant, la reine Olga se retrouva enceinte. Mon père fut le produit de cet « accident » bienheureux. Il naquit vingt-cinq ans après son frère aîné Constantin, et fut élevé avec ses propres neveux. La reine Olga, dissimulant à peine son profond attachement à sa Russie natale, décida que ce dernier-né inattendu serait son « petit Russe ». Elle le fit naître, non pas en Grèce comme ses autres enfants, mais chez ses parents dans le merveilleux château de Pavlosk, près de Saint-Pétersbourg.

    Je possède le protocole du baptême de mon père, qui se déroula dans la chapelle de ce même château. Cet impressionnant document en russe et en français – la langue des cours – est signé par le comte Woronzov-Dashkov, ministre de la Maison impériale. Salves de canon, cortèges étincelants, dignitaires couverts de broderies, dames d’honneur portant kokochniks incrustés de diamants et longues traînes de velours bleu, pourpre, rose ou vert pâle, rien ne manquait à la pompe impériale russe. L’empereur, cousin germain de la reine Olga, et l’impératrice Maria Feodorovna, propre tante de Christophe, le parrainèrent. On présenta le bébé sur un coussin de velours brodé à Alexandre III, qui lui imposa les insignes de l’ordre de Saint-André.

    Chaque année, jusqu’à la Révolution, la reine Olga emmena ce cadet en Russie. Elle abandonnait pour des mois la modeste cour de Grèce pour se replonger dans l’inimaginable splendeur de la Cour impériale. Avec le jeune Christophe, elle empruntait le yacht royal grec, l’Amphitriti, qui l’amenait du Pirée jusqu’à Odessa. L’y attendait le train impérial pourvu de tous les luxes et de tous les conforts, qui, à une allure lente et majestueuse, l’emmenait à Saint-Pétersbourg. Arrivée dans la capitale russe, elle rendait visite à sa nombreuse parenté. Tout d’abord à sa mère, la grande-duchesse Alexandra, et à ses frères en leur château de Pavlosk.

    Un seul manquait, l’aîné, le beau et brillant Nicolas. Une vingtaine d’années plus tôt, un effarant scandale avait jeté l’opprobre sur lui. Ne disait-on pas qu’il avait volé les diamants enchâssés sur les icônes de sa mère pour financer sa maîtresse américaine ? Pis encore, il avait laissé accuser un valet, qui avait été envoyé en Sibérie pour ce crime qu’il n’avait pas commis. Depuis, Nicolas avait disparu. Il avait été exilé à Tachkent, au milieu des déserts de l’Ouzbékistan, avec interdiction d’en bouger. La famille n’avait pratiquement plus aucun contact avec lui. On n’en parlait jamais, il avait été rayé des listes, comme s’il n’avait jamais existé. Olga le regrettait, car une profonde affection et une sincère admiration la liaient à son aîné. Peut-être n’était-elle pas entièrement convaincue de sa culpabilité… Il y a quelques années seulement, je découvris par le plus grand des hasards l’existence de ce grand-oncle dont je n’avais jamais entendu parler. Des recherches intensives me permirent de cerner la vérité, bien différente de ce qu’on avait cru jusqu’alors. Et encore n’en avais-je découvert qu’une partie lorsque j’écrivis la biographie à peine romancée de ce chevalier d’aventure.

    La reine Olga possède une telle quantité d’oncles et de cousins disséminés dans tant de palais ou de châteaux autour de Saint-Pétersbourg qu’il lui faut plusieurs mois pour en faire le tour. En revanche, elle se voit moins fréquemment invitée chez le nouvel empereur Nicolas II. Sa femme Alexandra Feodorovna et lui préfèrent se confiner avec leurs seuls enfants dans le palais Alexandre à Tsarskoïe Selo. Chez toute sa parenté, la reine Olga n’entend que des horreurs sur la jeune impératrice. Elle est prétentieuse, elle est snob, elle méprise la famille, elle domine son mari, elle lui fait commettre erreur sur erreur, d’ailleurs elle est folle, pensez donc : elle s’entiche de mages et de sorciers !

    Comment s’appelle donc le dernier en date de ces favoris, ce moine lubrique qu’adulent quelques idiotes de la société de Saint-Pétersbourg ? La reine Olga entend voler sur toutes les lèvres le nom de Raspoutine, un rustre venu de Sibérie qui, malgré sa grossièreté et sa laideur, réussit à coucher avec les plus jolies femmes, et qui par ailleurs se fait verser des ponts d’or par tous ceux qui souhaitent obtenir un poste important. En effet, il fait ce qu’il veut de l’impératrice, et même de l’empereur qu’il traite avec la plus intolérable rudesse. En fait, Alexandra Feodorovna était une femme timide et névrosée. Elle se sentait mal à l’aise dans la société, elle se méfiait – parfois à juste titre – des grands-ducs et des grandes-duchesses qu’elle tenait à l’écart.

    Elle vivait un grand amour avec son mari Nicolas II. Tous deux adoraient leurs enfants. Aussi avaient-ils choisi de rester entre eux et de mener une vie bourgeoise, s’isolant à la campagne et réduisant au simple minimum leurs devoirs officiels. Seule de l’innombrable parenté russe de l’empereur, la reine Olga trouvait grâce aux yeux de l’impératrice. Alexandra Feodorovna jugeait qu’elle était la seule de la famille à avoir du coeur. Du coup, même si elle ne l’invitait pas trop souvent, elle recevait volontiers son fils, le jeune Christophe. L’âge le mettait à l’abri du maelström des intrigues familiales, et puis ce grand garçon gai et plaisantin amusait ses enfants qui à part lui ne voyaient aucun autre enfant de leur âge. Tous les membres de la famille impériale, qui vomissaient Raspoutine et prononçaient son nom avec le plus profond dégoût, étaient en fait dévorés de curiosité à son égard et rêvaient en secret de le rencontrer. Mon père eut cette chance. Seul autorisé à pénétrer dans l’intimité des souverains, il connut l’étrange moine qui, malgré ses vices éclatants, n’était pas dépourvu de qualités et possédait un incontestable et immense pouvoir psychique. Ma mère devait me raconter qu’un jour où mon père se tenait dans la vaste salle de jeux des enfants impériaux, il vit soudain la porte s’ouvrir avec fracas et Raspoutine entrer en trombe, se précipiter sur l’héritier hémophile Alexis, le prendre dans ses bras et l’écarter violemment du lieu où il jouait sur le tapis. A ce moment même, un énorme lustre en bronze et en cristal se fracassa sur le sol à l’endroit même où, un instant auparavant, se trouvait l’héritier. Raspoutine lui avait sauvé la vie.

    La Première Guerre mondiale puis la Révolution de 1917 interrompirent les voyages de mon père en Russie. Bientôt il épousa en premières noces la femme probablement la plus riche d’Amérique, Nancy Leeds, rebaptisée à l’orthodoxe Anastasia. Elle commandait tant de bijoux chez Cartier qu’elle y avait son salon particulier. Laszlo, le portraitiste hongrois, l’a peinte arborant le plus long sautoir d’énormes émeraudes. Boldini, lui, l’a représentée coiffée d’un diadème de cercles de diamants entre lesquels pendent des poires en diamants aussi. Collectionneuse avertie, elle achetait avec discernement tableaux de maîtres et meubles signés. Les fabuleuses richesses de la princesse Christophe attirèrent l’attention des Lituaniens. Ceux-ci avaient obtenu au traité de 1918 leur indépendance après des siècles de joug russe. Depuis, ils se cherchaient un régime et un chef d’Etat. Ils calculèrent qu’une Américaine serait trop contente de devenir reine et que celle-ci en particulier, dans sa reconnaissance, déverserait ses millions sur la pauvre Lituanie. Une délégation de Lituaniens se rendit donc chez mon père et son épouse pour leur offrir la couronne de leur pays. Ils déployèrent même les plans du fastueux palais qui les attendait à Vilna. Mais l’Américaine, qui ne se sentait aucune vocation de reine, était trop avisée pour céder à des tentations aussi terre-à-terre. Quant à mon père, il s’en tira par une pirouette : « Messieurs les délégués, je suis profondément reconnaissant de votre offre de me faire roi de Lituanie. Malheureusement, regardez mon crâne chauve. Si l’on y mettait une couronne, elle glisserait immédiatement. » Bref, connaissant par expérience les contraintes d’un trône, il s’accrochait jalousement à son indépendance – principe qui devait plus tard me guider.

    Au bout de quelques années de mariage, un cancer emporta la première femme de mon père. Six ans plus tard, la vieille duchesse d’Aoste, Hélène, lui faisait rencontrer sa nièce Françoise. Ils se plurent, ils s’épousèrent. Le mariage eut lieu à Palerme. Il ne pouvait en effet avoir lieu en France, puisque mon grand-père maternel tombait sous le coup d’une loi d’exil en tant que prétendant au trône. Il possédait cependant dans la capitale sicilienne le palais d’Orléans, à l’origine cadeau de la reine Marie-Caroline des Deux-Siciles à sa fille Marie-Amélie lorsqu’elle avait épousé le duc d’Orléans, futur Louis-Philippe Ier. Situé juste en dehors des murailles médiévales de la ville, c’était plutôt une vaste villa sans grand style. Un parc des plus délicieux l’entourait, planté d’orangers et de citronniers, embaumant le jasmin et la rose.

    Le mariage religieux de mes parents eut lieu dans la chapelle Palatine située dans le vieux palais royal médiéval de Palerme. On ne pouvait rêver d’un cadre plus inspirant que ce joyau d’architecture rutilant de mosaïques et de marbre. Il y eut une énorme réception au palais d’Orléans. C’était le 11 février 1929, le jour même de la signature des accords du Latran qui, après des décennies d’aigres disputes, réconciliaient le Vatican avec l’Etat italien. Aussi, lorsque mes parents apparurent au balcon, la foule enthousiaste mêla-t-elle le tout dans ses acclamations : « Viva il papa, viva il duce, viva i spozi ! » Mes parents s’installèrent dans la villa que mon père avait achetée pour héberger la reine Olga et où celle-ci était morte en 1926. La ruine financière vint. Ma mère dut toute seule trouver des solutions car mon père, insoucieux et dépensier, ne se montrait d’aucune aide. Ensuite je naquis ; et mon père mourut.

    Non seulement ma mère mais tous ceux qui l’avaient connu décrivaient mon père comme un artiste, un enchanteur. Sa mère s’était réjouie qu’il eût hérité d’elle l’âme russe. Il attirait par son entrain et son esprit, mais surtout par son coeur. Jamais personne ne fit appel en vain à sa générosité. Il donnait son dernier centime, sa chemise même, à celui qui en avait besoin ou qui le prétendait. Et si quelqu’un s’avisait de lui rappeler qu’il n’avait plus un sou, il éclatait de rire, buvait un grand verre de whisky sec et se mettait au piano. Les enfants l’adoraient, peut-être parce que lui-même était resté un grand enfant, bon, intelligent et cocasse.

    Que faire ? se demanda avec angoisse ma mère à sa disparition. Cette princesse, jeune, belle et adulée, était aussi une veuve désargentée, sans attaches, sans beaucoup de soutiens, avec un fils mineur appartenant à une dynastie régnante qui ne pouvait rien pour elle, avec de surcroît une situation internationale affolante et le mot de « guerre » sur toutes les lèvres.

    L’urgence de sa propre situation imposait de nouvelles économies encore plus drastiques que les précédentes. De passage à Paris, ma mère se rendit rue Jean-Mermoz chez M. Guillomet, le bijoutier de famille qu’elle connaissait depuis des années. Il l’accueillit avec sa courtoisie et sa réserve naturelles. Elle posa sur la table un écrin de velours et l’ouvrit. M. Guillomet reconnut immédiatement la parure de turquoises. Il prit une mine à la fois peinée et compréhensive, mais ne posa aucune question. Il murmura un chiffre que ma mère accepta immédiatement. L’un et l’autre savaient qu’avant d’être vendue la parure devrait être dépecée et ses pierres remontées différemment afin qu’elle ne puisse pas être reconnue – la vente de bijoux de famille constituant à l’époque une sorte d’opprobre. Ma mère ne regretta pas le bijou, elle n’était pas attachée aux biens de ce monde. Trente ans plus tard, je devais moi-même me trouver dans le bureau de M. Guillomet. D’un tiroir, il a extrait un petit sac de chamois d’où il tira deux turquoises, les seules provenant de la parure qui n’avaient pas encore été vendues. Je les rachetai et les montai en bracelet à la russe pour ma femme.

    J’avais toujours gagé qu’à la mort de mon père, ma mère avait voulu se rapprocher de sa famille, la maison de France. Il y a deux ans, à Athènes, je farfouillais dans les dépôts de l’amie Peggy. Elle avait acheté en bloc la succession d’une dame dont la famille avait été très proche de la famille royale et qui en avait recueilli maints souvenirs. Peggy, n’ayant pas eu le temps d’examiner ce qu’elle avait acquis, m’avait demandé de le faire à sa place. J’avais déjà inspecté nombre de cartons contenant des mémentos, des lettres, des photos, et voilà que sur une enveloppe je reconnus l’écriture de ma mère. Je ne m’y attendais pas et je me sentis singulièrement ému. Je m’assis sur un vieux coffre de voyage au milieu des entassements poussiéreux et tirai des enveloppes bordées de noir les pages de papier à lettres bleu orné du monogramme couronné. Il y avait plusieurs lettres, datées du début de l’année 1940, adressées à Mme Carolou, ancienne secrétaire de la reine Olga. Ma mère annonçait sa décision de venir s’installer en Grèce pour respecter le voeu de son mari qui voulait que leur fils soit élevé dans son pays. Ne voulant pas déranger la famille royale, elle demandait à Mme Carolou de l’aider à trouver un logis provisoire. Une chambre lui suffirait, qu’elle pourrait au besoin partager avec moi.

    Je n’avais jamais eu vent de cette intention et ma gorge se serra. J’imaginais cette femme seule prête à abandonner son cadre familier, sa parenté, ses amis, pour venir vivre dans un pays qu’elle connaissait à peine et dont elle parlait malaisément la langue, tout simplement pour que je devienne un véritable Grec. Dans sa dernière lettre, ma mère avertissait Mme Carolou que les événements l’obligeaient à différer son projet. La guerre avait éclaté, mais jusqu’alors le passeport royal grec de ma mère la mettait à l’abri des menaces. Or, en ce début d’été 1940, le roi Georges II de Grèce la faisait prévenir qu’elle devait quitter l’Italie au plus vite. Mussolini s’apprêtait à attaquer la Grèce, ce qu’en réalité il allait faire quelques mois plus tard. Ma mère risquait, si elle restait à Rome, d’être internée comme sujette ennemie. Quant à la Grèce, qui allait se trouver au milieu de la tourmente, le roi Georges lui déconseillait d’y venir. Où aller en cette Europe où l’incendie déjà allumé menaçait de se propager ?

    Federico Fellini, dans Amarcord, film quasi biographique sur son adolescence, décrit un soir où toute la jeunesse du village court joyeusement sur la plage pour voir passer un gigantesque vaisseau toutes lumières allumées qui défile devant eux comme une apparition de conte de fées. On peut même lire distinctement le nom du navire sur sa poupe – le Rex. Fellini se souvenait parfaitement de ce joyau de la marine marchande italienne. Comme je me plais à dire : « Fellini a vu passer le Rex, et moi j’étais dessus. » En effet, ma mère, ayant fait hâtivement ses bagages, avait couru à Naples et s’était embarquée avec moi sur le Rex.

  • Critiques Presse

    « Un ouvrage émouvant et très attendu, nous faisant voyager au cœur de ses souvenirs les plus intimes et palpitants. » L’Éventail

    « Pour la première fois, il se souvient, officiellement, de ses proches disparus trop tôt. Il en résulte une émouvante galerie de portraits que nous évoquons ici. » Point de vue

    « Écrit avec pudeur et retenue, il donne la chronique familiale de quelques personnages dont on ne connaît que l’image officielle. Très plaisant pour les amateurs d’histoire. » Sud-Ouest dimanche

  • Avis des lecteurs ( 2 avis )

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    • Jorge Ferreira
      2 octobre 2006 13:03

      Un livre passionnant pour un européen convaincu, fier des racines hétéroclites et complémentaires de notre histoire.

      J’aurais aimé l’exprimer plus directement à l’auteur (par email par ex.)

      JF

    • Faustine
      11 juin 2006 08:38

      je n’ai pas lu ce livre mais je voulais parlé sur la nuit du sérail très beau roman avec tous les ingrédients qui sont aimé amours, historique et une parfaite intrigue (sauf à la fin C’EST LONG)

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