Pendant un long moment, Nathan et Garrett n’échangèrent aucune parole, se contenant d’admirer les lumières de la ville. Le vent continuait à souffler son haleine glacée et le froid mordait les visages. Une bonne humeur communicative s’était répandue parmi la petite faune qui, le temps d’une soirée, régnait à plus de trois cent mètres au-dessus du sol. Deux jeunes amoureux s’embrassaient avec ardeur, tout émerveillés de sentir leurs lèvres crépiter d’électricité statique. Un groupe de touristes français faisait des comparaisons avec la tour Eiffel pendant qu’un couple du Wyoming racontait à qui voulait l’entendre les détails de leur première rencontre à ce même endroit, vingt-cinq ans auparavant. Quant aux enfants, emmitouflés dans d’épaisses parkas, ils jouaient à se cacher derrière des forêts de jambes adultes.
Au-dessus de leur tête, le vent faisait défiler les nuages à une vitesse incroyable, dévoilant par-ci, par-là, un bout de ciel où brillait une étoile solitaire. C’était vraiment une belle nuit.
Ce fut Goodrich qui, le premier, rompit le silence :
Le garçon à l’anorak orange, annonça-t-il à l’oreille de Nathan.
Pardon ?
Regardez le garçon à l’anorak orange.
Nathan plissa les yeux et observa attentivement l’individu que lui désignait Goodrich : un jeune homme d’une vingtaine d’années qui venait de pénétrer sur la plate-forme. Une fine barbe blonde recouvrait le bas de son visage et des dreadlocks pendaient de ses cheveux longs et sales. Il fit deux fois le tour du belvédère, passant tout près de l’avocat qui put croiser son regard fiévreux et inquiétant. Il était manifestement tourmenté et son visage, marqué par la souffrance, contrastait avec les rires et la bonne humeur des autres visiteurs.
Nathan pensa qu’il était peut-être sous l’influence de drogues.
Son nom est Kevin Wiliamson, lui précisa Goodrich.
Vous le connaissez ?
Pas personnellement, mais je connais son histoire. Son père s’est jeté du haut de cette plate-forme à l’époque où il n’y avait pas encore de grillages antisuicide. Il vient régulièrement ici depuis une semaine.
Comment savez-vous tout ça ?
Disons que j’ai fait ma petite enquête.
L’avocat laissa passer un silence puis demanda :
Mais en quoi cela me concerne-t-il ?
Tout ce qui touche à l’existence de nos semblables nous concerne, répondit le médecin comme s’il s’agissait là d’une évidence.
À ce moment, une bourrasque de vent s’abattit sur le belvédère. Nathan se rapprocha encore de Goodrich :
Bon sang, Garrett, pourquoi voulez-vous que je regarde cet homme ?
Parce qu’il va mourir, répondit gravement Goodrich.
Vous êtes… vous êtes cinglé mon vieux ! s’exclama l’avocat. Mais, tout en disant ces mots, il ne put empêcher son regard de rester collé à la silhouette de Kevin et une sourde inquiétude monta en lui.
Il ne se passera rien. Une chose comme ça ne peut pas arriver…
Mais il s’écoula moins d’une minute entre la prédiction inattendue de Goodrich et le moment où le jeune homme sortit un revolver de la poche de son anorak. Pendant quelques secondes, il regarda avec effroi l’arme qui tremblait dans sa main.
D’abord, personne ne sembla remarquer son étrange comportement puis, soudain, une femme poussa un hurlement.
Cet homme est armé !
Tous les regards se focalisèrent instantanément sur le jeune garçon.
Comme pris de panique, Kevin retourna alors le revolver contre lui. Ses lèvres tremblaient de terreur. Des larmes de rage roulèrent sur son visage, suivies d’un cri de souffrance qui se perdit dans les ténèbres de la nuit.
Ne faites pas ça ! cria un père de famille alors que se mettait en branle une incroyable bousculade en direction de la salle couverte.
Nathan restait immobile devant le jeune garçon. Tout à la fois fasciné et terrifié par ce qu’il avait devant les yeux, il n’osait pas esquisser le moindre mouvement, de peur de précipiter l’irréparable. Il n’avait plus du tout froid. Il se sentait au contraire envahi par une décharge brûlante qui se répandit d’un trait dans tout son corps.
Pourvu qu’il ne tire pas…
Ne tire pas. Ne tire pas gamin…
Mais Kevin leva les yeux, regarda une dernière fois le ciel sans étoiles puis appuya sur la détente.
La détonation creva la nuit new-yorkaise. Le jeune homme s’écroula brusquement, ses jambes se dérobant sous son poids.
Pendant un moment, ce fut comme si le temps était suspendu.
Puis il y eut des cris de panique et une grande agitation envahit la plate-forme. La foule s’agglutina devant les ascenseurs. Affolés, les gens se poussaient et couraient dans tous les sens. Certains avaient déjà allumé leur portable... vite… prévenir sa famille... prévenir ses proches. Depuis ce fameux matin de septembre, la plupart des New-Yorkais étaient habités par un sentiment presque palpable de vulnérabilité. Tout le monde ici avait été traumatisé à un certain degré et les touristes eux-mêmes savaient bien qu’en visitant Manhattan, tout pouvait arriver.
En compagnie de quelques autres, Nathan était resté sur le belvédère. Un cercle s’était formé autour du corps de Kevin. Le couple d’amoureux était maintenant tout éclaboussé de sang et pleurait en silence.
Poussez-vous ! Laissez-le respirer ! cria un garde de la sécurité, penché sur le jeune homme.
Il empoigna son talkie-walkie et demanda de l’aide au lobby.
Appelez les pompiers et une ambulance ! On a un blessé par balle au 86e étage.
Puis il se pencha à nouveau sur Kevin pour constater que les secours seraient malheureusement inutiles si ce n’est pour le transporter à la morgue.
À moins d’un mètre de la victime, Nathan ne pouvait pas faire autrement que de regarder le cadavre de Kevin. Son visage, marqué par la douleur, s’était figé à tout jamais au milieu d’un cri de terreur. Ses yeux, exorbités et vitreux, ne regardaient plus que le vide. Derrière l’oreille, on pouvait voir un trou béant, brûlé et cramoisi. Une partie de son crâne avait été réduite en bouillie et ce qui en restait baignait dans un mélange de sang et de cervelle. Immédiatement, l’avocat sut qu’il ne pourrait jamais se défaire de cette image, qu’elle reviendrait le hanter, encore et encore, au détour de ses nuits et dans les moments d’extrême solitude.
Les curieux commençaient peu à peu à refluer. Un petit garçon avait perdu ses parents et restait là, interdit, à trois mètres du corps, le regard hypnotisé par la mare de sang.
Nathan le prit dans ses bras pour le détourner de ce spectacle morbide.
Viens avec moi, bonhomme. T’en fais pas, ça va aller. Ça va aller.
En se relevant, il aperçut Goodrich qui se noyait dans la masse. Il s’élança vers lui.
Garrett ! Attendez-moi, bon sang !
Avec l’enfant toujours accroché à son cou, Nathan joua des coudes pour rejoindre le médecin au milieu de la bousculade.
Comment pouviez-vous savoir ? cria-t-il en le tirant par l’épaule.
Les yeux dans le vague, Goodrich ignora la question.
Nathan essaya de le retenir mais il fut happé par les parents du petit garçon, profondément soulagés d’avoir retrouvé leur fils.
Oh, James, tu nous as fait si peur, mon bébé !
L’avocat se dégagea avec peine de ces effusions. Il allait rattraper le médecin lorsque celui-ci s’engouffra de justesse dans le premier ascenseur disponible.
Pourquoi n’avez-vous rien fait, Garrett ?
Pendant une fraction de seconde leurs regards se croisèrent mais c’est devant les portes coulissantes qui se refermaient que Nathan hurla sa dernière question :
Pourquoi n’avez-vous rien fait puisque vous saviez qu’il allait mourir ?