Editions XO

Le Maudit

  • • Roman français
  • • Parution : 28 août 2006
  • • 224 pages
  • • Format : 115 x 200 mm
  • • Distinction : Prix Ouest 2007
  • • Prix : 16,90 euros
  • • ISBN : 9782845633032
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Traduit en 1 langue
  • Présentation

    Une histoire d’amitié exceptionnelle, qui aborde les thèmes intemporels de la rencontre du Bien et du Mal, de l’exercice de la justice, de l’inévitable affrontement entre le devoir et la compassion.

    Une île du Nord, loin­taine, peut-être ima­gi­naire. Un très jeune homme au visage d’ange et au regard glacé est amené au châ­teau de Louvars pour y être empri­sonné à vie. Parce qu’il a tué son père, il est condamné à subir la tor­ture d’un effroya­ble bra­ce­let qui broie de dou­leur celui qui le porte. On l’appelle le Maudit. Il n’a que dix-neuf ans. Témoin quo­ti­dien du cou­rage, des silen­ces, de la souf­france du Maudit, le sei­gneur Emmanuel de Louvars s’inté­resse à lui. Un sen­ti­ment fra­ter­nel semble naître entre les deux hommes. Bientôt, un doute et des ques­tions s’ins­tal­lent. Le Maudit a-t-il vrai­ment mérité cela ? Le Bien est-il tou­jours le Bien quand il châtie le Mal ?

    Myrielle Marc vient de rece­voir le Prix Ouest 2007, dont le Président du jury était Michel Ragon. Elle suc­cède ainsi au pal­ma­rès à Franz-Olivier Giesbert (2005) et Yann Queffelec (2006).

  • Extrait

    I

    Imagine d’abord une île, très longue, sur un océan lointain. C’est peut-être une île qui n’a jamais existé. Ou bien c’est un océan qui enroule ses vagues dans un autre monde. De toute façon l’île vit seule depuis des siècles, sauvage encore : les hommes y sont rudes et solitaires.

    Ils ont un roi, dont le vaste domaine s’étend au centre de l’île, et des seigneurs qui se partagent le reste du territoire. Revêtus de la longue cape noire qui signale leur rang, ceux-ci pourraient se penser rois eux-mêmes : ils sont les maîtres absolus de leur fief, lèvent une armée s’il leur plaît, et dressent des gibets à l’entrée de leur pont-levis. Pourtant ils reconnaissent l’autorité de celui d’entre eux qui règne sur la capitale et qu’ils nomment, avec une révérence presque religieuse, le Seigneur-Roi.

    Leurs châteaux portent, comme eux, le nom du fief. Ceux du Sud dressent près des rivières leurs fines tourelles blanches et ouvrent nonchalamment leurs parcs aux vents de la mer. Au Sud on n’a rien à craindre du monde. Mais ceux du Nord ressemblent à des citadelles guerrières, parce qu’ils sont proches de la pointe de l’île qui n’est pas encore conquise.

    Cette île a nom « Systèle » et ma grand-mère en tirait tous les contes dont elle a enchanté mon enfance. J’ai longtemps cru qu’elle y avait vraiment vécu. Et si l’histoire de Systèle avait été au programme du baccalauréat au même titre que l’histoire de France j’aurais certainement obtenu la meilleure note de l’académie, et je pense que l’on m’aurait priée de donner quelques conférences aux professeurs : je savais tout. Je savais où l’on fabriquait les agrafes qui retenaient les capes de guerre des seigneurs et ce que mangeaient le soir, dans les masures de la côte, les paysans de Vauxelles. Je savais que dans les forêts de Brénilis s’étendait le domaine du Seigneur-Évêque, où vivaient les derniers sorciers de l’île, et que la reine Valine s’enorgueillissait des plus longs cheveux blonds dont il soit possible de rêver : ils atteignaient le sol, souples et brillants, quand elle se tenait debout près de son trône d’or. Je connaissais jusqu’aux légendes dont on nourrissait les petits Systéliens, le soir...

    Mais rien ne me transportait davantage que l’histoire du Maudit de Varielles et c’est elle que je veux te raconter à mon tour.

    *

    Imagine encore. Tout au nord de l’île, dans le dernier fief pacifié, sur les landes qui bordent la mer, s’élève la masse sombre du château de Louvars. Il est puissamment fortifié et abrite derrière ses murailles près de trois cents hommes de troupe. Aucun autre château de Systèle n’a osé dresser si haut sa tour, ni défendre sa voûte d’entrée d’une herse aussi monumentale. Othon IV de Louvars, qui l’a construit plus de trois siècles auparavant, était un homme amer et dur, qui haïssait son roi et que son roi n’aimait pas : un peu de son orgueil semble encore habiter les pierres.

    L’histoire du Maudit de Varielles commence là, un soir d’hiver, le 27 décembre très exactement.

    *

    Le seigneur de Louvars dîne avec ses vassaux dans la grande salle du château, ce soir-là. Il n’a que vingt-cinq ans. Mais c’est un guerrier redoutable et il mène son fief d’une main ferme. Pour l’heure, assis à sa table, il écoute ses vassaux parler – du Maudit justement, qui vient d’être jugé dans la capitale par le Grand Tribunal de Systèle. Son procès doit être terminé depuis plusieurs jours, mais les nouvelles parviennent difficilement à Louvars en hiver, parce que les pistes qui prolongent la grande route jusque-là cessent d’être praticables dès les premières pluies. Et on en est encore réduit aux suppositions.

    — Il sera forcément décapité, soutient le duc de Ryves. C’est la peine des parricides, non ?

    Alexis de Chevilliers, le plus jeune vassal de Louvars, passe son temps à courir les pistes et en sait toujours plus long que tout le monde :

    — Non, dit-il. Il paraît qu’il y a mis une sauvagerie répugnante... On devrait le brûler vif. C’est l’avis général. On m’a dit aussi à Montereau qu’il était jeune. Vraiment très jeune.

    — Mais pas plus que vous ? risque Louis d’Ixelles.

    Chevilliers n’a que dix-huit ans et s’en désole plus qu’il ne le devrait. Il lance à son ami un regard soudain très noir.

    — Pardon, dit Louis. Mille pardons. Ça m’a échappé.

    Le seigneur sourit. Il occupe le fauteuil de bois sculpté, clouté d’or, qui lui est réservé. Il a des cheveux sombres, noués sur la nuque d’un lien de cuir, et une haute silhouette de guerrier. Lui aussi est très jeune : mais la charge de son fief l’a fait mûrir vite.

    (Sait-il que dans la nuit, sur les pistes qui longent la mer, galopent vers Louvars six grands chevaux noirs ?)

    — Ils le livreront peut-être au peuple, dit Louis d’Ixelles. Puisqu’il a été déclaré maudit...

    — D’après le seigneur de Combeval, répond Chevilliers, non, parce qu’il est plus fou que maudit.

    — Que peut-on en savoir à Combeval ?

    — Mais il est forcément fou, Louis... Il lui a arraché les yeux, d’abord avec la pointe de son poignard, ensuite avec les doigts...

    (Ma grand-mère s’arrêtait là, chaque fois, et me regardait avec méfiance. « C’est une histoire effrayante que celle du Maudit de Varielles, disait-elle. Il y a du sang, des fouets, des barbares agonisant dans une cage de fer, des enfants rassemblés dans une douve pour y mourir, et mille fois de quoi faire un cauchemar cette nuit. Veux-tu que je te raconte plutôt les amours de la reine Valine avec le barde blond, au IIIe siècle de Systèle ? »

    J’en pâlissais d’horreur. « Je n’ai pas peur, disais-je. Je connais déjà l’histoire du Maudit. Je n’ai pas peur du tout. Vas-y. »

    Elle allait. Les six grands chevaux noirs, un instant arrêtés sur la ligne des falaises, reprenaient leur course sombre. Et dans la salle de Louvars la main du seigneur, qui s’était figée au-dessus de la table, s’animait de nouveau et se posait sur le bois ciré. Une chevalière brillait à l’annulaire.)

    — Est-ce qu’il n’a pas tué une femme aussi ? demandait Ulmes. On le brûlera vif, c’est sûr.

    — En tout cas il est du fief de Varielles, tout au sud. Il paraît que son seigneur l’a fait ligoter sur les remparts en attendant que les gardes du tribunal descendent de Systèle, et qu’il y est resté trois jours...

    *

    Là, juste là, l’appel des trompettes monte de la lande. Chevilliers se tait, surpris. Les trompettes sonnent la marche du régent et le seigneur quitte son siège. On lèvera la herse sans son ordre, pour une fois : le régent et ses envoyés sont partout chez eux. Il prend donc le temps de remettre sa lourde cape. Puis il quitte ses convives et sort, sans un mot. Ses gardes aussitôt lui emboîtent le pas.

    *

    Jamais le service du régent n’avait eu si petite escorte : Emmanuel ne vit près de la herse déjà rabaissée que trois ou quatre soldats. Ils s’affairaient autour des chevaux, aidés par les gardes du pont-levis. Un peu en avant d’eux, un homme attendait. Emmanuel le reconnut dès qu’il s’approcha de lui : c’était le comte de Ryvat, l’un des vassaux du régent et le modèle des courtisans. Un très jeune écuyer venait de se placer à ses côtés.

    — Seigneur, dit Ryvat, je suis confus, mais vous comprendrez... le régent... si tard, mais le service du régent...

    — Suivez-moi, Messire, dit brièvement Emmanuel.

    Ils traversèrent la grande cour pavée, que balayait le vent d’hiver. La nuit était claire. L’écuyer, derrière eux, suivait son maître à quelques pas. Ni dans l’escalier de pierres grises ni dans la salle de justice Emmanuel ne parla. Il se taisait, en général, quand il n’avait rien à dire. Le comte, lui, ne tarissait pas : l’état des pistes, l’étendue des fiefs du Nord, la rudesse du climat...

    — ... et je me suis laissé dire que votre hiver est surtout en février... je n’ose penser à ce que... il se trouve que je connais un peu le sire de Vitré, qui prétend...

    Dans la petite salle où il donnait ses audiences privées, Emmanuel fit asseoir son visiteur. Il avait laissé entrer l’écuyer : l’usage du Sud voulait que ceux-ci ne quittent jamais leur maître, il le savait.

    — Je vous écoute, dit-il.

    Le comte rougit légèrement. Il vivait à la Cour, dans la partie centrale de l’île, et la brusquerie des mœurs du Nord l’étonnait toujours.

    — Eh bien, dit-il, voilà. J’ai été chargé d’une mission... un grand honneur pour vous comme pour moi... le régent... Je serai bref, Seigneur : vous savez que l’on jugeait à Systèle le Maudit de Varielles ?

    — Mais oui. Mes vassaux et moi-même en parlions à l’instant.

    — Eh bien... il a été condamné, il y a de cela cinq jours. Vous en recevrez bientôt la nouvelle par les voies habituelles, je pense. Le régent a dépêché un chevaucheur dans chaque fief.

    Il écoutait sonner ses phrases. Il s’arrêta, pour attendre une question qui ne vint pas, et reprit ensuite :

    — Il a été condamné au bracelet vert.

    Emmanuel connaissait, comme tous les Systéliens, l’existence de cet instrument barbare, capable à lui seul de remplacer les meilleurs bourreaux de l’île. Le dernier à l’avoir porté était le duc de Sinor-Feuilles, dont la mort ne remontait guère qu’à une douzaine d’années.

    — Au bracelet vert, répéta le comte. Et c’est justice.

    — Sans doute, dit Emmanuel. Je ne suis pas le Grand Juge de Systèle.

    Ryvat épousseta la manche poussiéreuse de sa veste de quelques tapotements de sa main baguée. Emmanuel eut un petit sourire, aussitôt réprimé, et que l’écuyer fut le seul à surprendre.

    — Vous voyez sans doute mal, Seigneur, en quoi ma visite... mon arrivée, si tard...

    — En effet. J’attends.

    Le comte rougit de nouveau, un peu choqué.

    — C’est que le régent ne tient pas à renvoyer le Maudit sur ses terres, même avec le bracelet vert, ni à souffrir sa présence au palais. Il a donc songé à charger l’un de ses pairs de veiller au châtiment. Et en considération de l’amitié que le feu Seigneur-Roi avait pour votre père... c’est vous qui avez été choisi.

    — Je vois.

    — Vous aurez donc l’honneur de garder le Maudit.

    — Et cela consistera... ?

    — Exactement, Seigneur, en ceci : tenir l’homme prisonnier à l’intérieur de votre fief, dont il ne doit pas sortir sa vie durant. Retirer son bracelet le samedi à minuit et le lui remettre le dimanche à minuit : vous savez qu’il ne doit pas être porté le jour des Grâces. Pour le reste un protocole de garde a été établi par le régent lui-même et vous y trouverez toutes les indications qui pourraient vous être utiles. Sur les points dont il ne traite pas vous en userez à votre convenance...

    Emmanuel regardait les flammes claires danser dans l’âtre, et le comte s’étonnait qu’un tel honneur ne paraisse pas transporter de fierté ce très jeune châtelain. « Diable, pensait-il, n’importe quel seigneur du Sud pourtant... il est vrai qu’en ce cas rien n’aurait pu... je n’aurais pas eu à... mais je vois que le Nord... à peine courtois... »

    — Ma mission est donc accomplie, Seigneur. Je dois en rendre compte rapidement.

    — Demeurez sous mon toit tant qu’il vous plaira, Messire : vous m’obligerez.

    — Je ne le puis malheureusement pas. Il n’a pas été facile de conduire le Maudit jusqu’ici. Nous avons changé d’escorte à chaque fief et contourné les villages mais le peuple, vous savez bien, quand on déclare un condamné maudit, veut toujours...

    Emmanuel entendit à peine ces dernières phrases. Il venait de regarder par hasard l’écuyer de son hôte, et l’extrême pâleur du jeune visage l’avait surpris.

    — Je vous demande pardon ?

    — Je disais, Monseigneur, qu’il n’a pas été facile de conduire le Maudit jusqu’à vos bornes.

    — Il est ici ? Je pensais que vous m’annonciez seulement sa venue...

    — Du tout, Monseigneur, du tout ! J’avais aussi le grand honneur de le conduire jusqu’à vous.

    Il désignait son compagnon, d’une main molle. Incrédule, Emmanuel regarda l’adolescent. Il était blond, de toute évidence épuisé, et baissait obstinément les yeux.

    — Son convoi officiel est encore sur la route, dit Ryvat. Il a quarante hommes et il a déjà été pris à partie deux fois. Vous savez comment le peuple considère les maudits... En fait nous avons bifurqué à l’entrée de Brénilis, quatre hommes et moi, pour passer au plus près de la côte : et, voyez, nous sommes arrivés sans encombre. Je vais vous demander de signer l’acte de réception...

    Il sortit d’une pochette de cuir plusieurs documents. Emmanuel apposa sa signature sur le premier, après l’avoir lu attentivement. « ... reconnais avoir reçu des mains du comte de Ryvat, représentant le régent de Systèle, le condamné dit Maudit de Varielles... » Ryvat le reprit, puis posa les autres sur la table.

    — Il y a là copie du jugement, dit-il, de l’acte d’accusation et des témoignages. Vous y trouverez des croquis du bracelet vert, et le protocole de garde. Quant au trèfle du bracelet, voici.

    Il le prit à son ceinturon, où il pendait à un mousqueton, et le posa sur la liasse de papiers.

    — Vous verrez les croquis, dit-il. Il faut le placer sur le bracelet pour pouvoir l’ouvrir. Et maintenant, à mon grand regret, je dois repartir sur l’heure.

    — N’attendrez-vous pas le convoi officiel ?

    — Surtout pas, Monseigneur. Le régent a choisi ma route lui-même et ne peut en avoir des nouvelles que par moi.

    — Brénilis… dit Emmanuel. Vous avez coupé par Brénilis, disiez-vous ? Avez-vous traversé les forêts de Brimes ? Parce que les troupes du régent doivent y être...

    Ryvat baissa les yeux. Dans le centre de l’île on n’osait sans doute pas aborder le sujet brûlant : cette chasse à l’enfant que menait le régent à Brénilis depuis près de trois ans.

    — Oui, dit-il, je crois... mais je ne sais... en fait oui, Seigneur, mais j’avais une mission à remplir et...

    Emmanuel eut pitié de son embarras.

    — Vous l’avez bien remplie, Messire.

    — Un honneur, dit Ryvat. Un grand honneur. Et maintenant je dois... je dois...

    Emmanuel le regardait, surpris. Qu’arrivait-il à l’aimable fat qu’était le comte de Ryvat ? Son expression était celle d’un homme désespéré...

    — Oui ?

    — Je dois vous quitter, et...

    Il s’arrêta net, ferma les yeux, puis se leva, brusquement :

    — Je dois vous quitter.

    — Faites, dit calmement Emmanuel.

  • Interview de l’auteur

    Vous publiez aujourd’hui Le Maudit, un texte écrit alors que vous aviez dix-sept ans. Pourquoi avoir attendu quarante ans ?

    Mes livres ont tous des années d’écart entre leur écriture et leur publication, parce que j’ai commencé à écrire très jeune et que l’envie de publier, l’idée même de le faire, m’est venue très tard. Sans compter qu’il n’est pas si facile de faire accepter un manuscrit une fois qu’on s’est décidé à le proposer. Ils ont donc tous fait une station plus ou moins longue dans la malle à manuscrits de ma cave, où plusieurs sont encore.

    Si Le Maudit détient le record, avec ses quarante-trois ans d’attente, c’est qu’il a été le premier écrit, et que pendant très longtemps je l’ai considéré comme un simple gribouillis de jeunesse. Tel qu’il était d’ailleurs, mal construit, et d’une incroyable violence, il n’aurait été accepté par personne.

    Je repensais parfois à lui, mais pendant les vingt premières années je n’ai jamais eu l’idée de le relire et encore moins celle de le refaire. Il était bien là où il était, dans sa malle.

    Vous rappelez-vous la « naissance » du Maudit ?

    Parfaitement. Je venais juste d’émerger de cette étrange maladie que j’avais eue, entre 15 et 17 ans. Amnésie, schizo, ou simplement crise d’adolescence, ça n’a jamais été éclairci. Quoi qu’il en soit je me réveillais lentement de cette « absence », avec un visage différent, plus aucun lien réel avec personne, et deux années vides derrière moi. Je n’avais pas de souvenirs de ces années perdues, et ceux de ma vie d’avant étaient eux-mêmes assez flous. Mais j’avais toujours l’envie d’écrire, comme avant. Plus qu’une envie, une exigence, une obligation : une incapacité à ne pas écrire, en fait.

    Ecrire, ce n’est pas tracer des mots, en tout cas pas pour moi. C’est d’abord être habité par un monde. Le créez-vous, ou est-ce lui qui s’installe en vous ? Je n’en sais rien, et ce n’est pas vraiment mon problème. Ce qui grandissait en moi, dans cette chambre de convalescente dont je n’osais pas encore sortir très longtemps, c’était l’histoire d’un autre enfermé. Condamné, coupable, exclu, maudit, monstrueux… une lande désolée, des chevaux furieux. Le Moyen-Âge, peut-être ? Ou alors un monde imaginaire. Une île, isolée elle aussi, tout le monde est seul, tout le monde est criminel, tout le monde doit payer, souffrir, tuer, tout n’est que violence et silence. Il y a des cages et des fouets. On ne tue même pas proprement : on arrache les yeux, on tranche les langues et les mains, on livre les mourants aux chiens ou aux corbeaux.

    Je me souviens très bien de cette première tonalité du livre. Tout existait déjà et pas un mot n’était encore écrit. C’était un monde extrêmement sombre et cruel, désespéré, sans une lueur d’espoir ou d’humanité nulle part. Et ceux qui trouvent aujourd’hui cette histoire violente font bien de n’avoir pas connu sa première version ! Le seigneur de Louvars, qui commençait à se dessiner dans le tableau, était pour son prisonnier un gardien d’une férocité sans pareille. On avait jeté ce prisonnier dans un trou creusé à même le sol de la cour, et recouvert d’une grille. Quand il en sortait il était sauvagement frappé par tous ceux qui le croisaient. L’hiver et le froid régnaient, ils semblaient éternels.

    Là, j’ai commencé à écrire cette histoire, sur un gros carnet. Ça ne m’a pris qu’une dizaine de jours, et j’écrivais du matin au soir, complètement hallucinée, sans rien faire d’autre. Etrange alchimie que l’écriture : j’écrivais l’horreur, la solitude, le crime, et voici que de petites lumières apparaissaient par-ci par-là. Ni contre ma volonté ni avec elle : elles brillaient, et moi je suivais. Le seigneur de Louvars avait pitié, un vieil apothicaire faisait son entrée, plein de compassion lui aussi, des fleurs naissaient sur la lande, le trou devenait une chambre, le bracelet vert n’agissait plus que de temps à autre, le Maudit savait rire, son histoire était un conte dit par une grand-mère… et surtout une intrigue se dessinait, qui permettrait peut-être l’espoir et la rédemption.

    Comment une jeune fille de 17 ans peut-elle évoquer avec autant d’acuité la douleur ? Le bien et le mal ?

    Ça, je ne sais pas. J’écrivais pour moi seule, à cette époque, sans même concevoir l’idée que ça pourrait être lu. Un peu comme on rêve, et qui pourrait rêver avec vous ? Je n’avais donc aucun frein, aucune réserve, rien ne pouvait filtrer ce qui m’habitait. Et l’univers de l’adolescence est extrêmement violent. C’est une dure bataille que de grandir, d’accepter le monde et ses lois. Ça l’était surtout pour moi, qui venais de renaître à neuf et devais refaire très vite tout ce long chemin.

    L’avez-vous beaucoup retravaillé, au fil des années ?

    Je l’ai rouvert pour la première fois plus de vingt ans après l’avoir écrit. J’avais alors une quarantaine d’années. Sa violence m’a surprise, mais j’ai senti qu’il me parlait encore, et je l’ai réécrit du début à la fin.

    Je n’ai rien changé à l’histoire, ni au monde de Systèle. J’ai aussi conservé le style, assez châtié, mais surtout sévère, un peu raide. Je lui ai même trouvé un nom : c’était un « style de vitrail ». Il ne m’a jamais servi que pour parler de Systèle, mais il lui convenait bien.

    J’ai atténué la cruauté de certaines scènes de fouet ou de bracelet. Mais j’ai surtout rééquilibré le récit. Il avait été écrit dans une sorte de brouillard, et pour moi seule. Il passait très vite (deux ou trois lignes) sur ce qui ne m’intéressait pas, et s’attardait au-delà du raisonnable sur les scènes qui me touchaient. Ainsi la promenade qu’Emmanuel de Louvars et le Maudit font sur l’île aux oiseaux occupait un bon tiers du livre dans cette version de mes 17 ans, et c’était cent fois trop.

    Plus consciente du sens de ce que j’avais écrit, j’ai essayé de le faire apparaître. Prudemment, parce qu’un roman est tout sauf un traité. Disons que j’ai un peu désherbé autour de ce qui me semblait être la ligne directrice : une loi à accepter, représentée par la figure symbolique d’un père, réel ou choisi. (Mais bien sûr je peux me tromper, et d’ailleurs j’ai des amis qui voient dans ce livre tout autre chose.)

    Une fois refait, ce Maudit est retourné dans la malle de la cave pour dix ou quinze nouvelles années. Je l’en ai ressorti alors, sans raisons bien précises, pour le faire circuler autour de moi comme la plupart de mes autres manuscrits. On l’a traité de « cruel », de « dur », mais en général il plaisait aux gens. Je l’ai donc envoyé à quelques éditeurs, qui l’ont tous trouvé trop court, ou trop violent, ou trop je ne sais quoi… bref, qui n’en ont pas voulu. Il a même fait, plus tard, un court passage sur le net, parce que l’idée de placer un texte sur cette immense toile, comme on lance une bouteille à la mer, m’amusait. Mais à part mes amis personne ne s’est intéressé à ma petite bouteille, et je l’ai reprise très vite. Quelques années ont passé encore.

    Et c’est en 2004, lors de la parution d’Orfenor chez XO, que le Maudit a refait surface. Bernard Fixot a demandé à lire certains des manuscrits inédits que j’avais, et celui-ci lui a plu.

  • Critiques Presse

    Ouest France : "Ce conte médiéval est pétri de qualités de suspense et d’étrangeté, mais aussi doté d’une « qualité d’écriture en apesanteur [...] d’une écriture à la fois stricte et dense, brasillant sous la glace », pour reprendre l’expression de membres du jury. "

    Le Figaro, Jean-Claude Perrier : "... Superbe récit, servi par une écriture d’une élégance extrême, et qui flirte avec le fantastique."

    La Meuse : "Une suerpbe histoire d’amitié, de sagesse et de bravoure, à l’écriture tout aussi fouillée qu’élégante."

  • Avis des lecteurs ( 4 avis )

    Donnez votre avis sur cet ouvrage

    • Anonyme
      1er novembre 2011 18:45

      J’ai découvert le Maudit il y a près de trois ans. A l’époque, j’avoue avoir été sceptique. D’abord parce que le titre ne semblait pas correspondre aux romans que j’avais l’habitude de lire, et ensuite parce qu’il m’avait été présenté par une ami comme "une superbe histoire sur l’amitié de deux hommes". Ouais.
      Seulement, comme elle insistait beaucoup, je me suis mise à le lire. Je l’ai commencé le soir avant de me coucher comme je le fais souvent, et là, je n’ai plus pu m’arrêter. J’ai bien essayé pourtant, de le poser et de me coucher, mais impossible, je rallumais aussitôt la lumière et retournais au chateau de Louvars pour me dissimuler dans ses murs et vivre l’histoire d’Emmanuel et du maudit comme si elle avait été la mienne.
      Peu importe ce qu’on vous dira du Maudit, vous aimerez. Vous le dévorerez.
      On lit ce livre pour le plaisir, et à chaque relecture, on l’aime davantage. Laissez-vous tenter, et chavirez avec eux.
      Je n’irai pas jusqu’à prétendre que ce livre a marqué la littérature française ou devrait la marquer de la même manière qu’un V. Hugo ou qu’un Molière, mais il m’a marqué moi et si vous aimez les histoires, les vraies, celles qui vous prennent aux tripes, alors Le Maudit est fait pour vous.

    • Minoune
      21 juillet 2008 08:07

      Je viens de terminer ce roman que j’ai lu en 2 soirs. Superbe.

    • Bella
      23 septembre 2007 19:02

      J ai tout simplement adorÉe. Il restera dans mes favoris. La fin ma choquee, c Était vraiment bon. Je fÉlicite Myrielle Marc pour cette excellente rÉcit.

    • manuelgerard
      14 juin 2007 12:42

      Fantastique

L'actualités des Editions XO

Signature :
Guillaume Musso
au Virgin Champs Elysées
jeudi 5 avril à 18h

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