I
Imagine d’abord une île, très longue, sur un océan lointain. C’est peut-être une île qui n’a jamais existé. Ou bien c’est un océan qui enroule ses vagues dans un autre monde. De toute façon l’île vit seule depuis des siècles, sauvage encore : les hommes y sont rudes et solitaires.
Ils ont un roi, dont le vaste domaine s’étend au centre de l’île, et des seigneurs qui se partagent le reste du territoire. Revêtus de la longue cape noire qui signale leur rang, ceux-ci pourraient se penser rois eux-mêmes : ils sont les maîtres absolus de leur fief, lèvent une armée s’il leur plaît, et dressent des gibets à l’entrée de leur pont-levis. Pourtant ils reconnaissent l’autorité de celui d’entre eux qui règne sur la capitale et qu’ils nomment, avec une révérence presque religieuse, le Seigneur-Roi.
Leurs châteaux portent, comme eux, le nom du fief. Ceux du Sud dressent près des rivières leurs fines tourelles blanches et ouvrent nonchalamment leurs parcs aux vents de la mer. Au Sud on n’a rien à craindre du monde. Mais ceux du Nord ressemblent à des citadelles guerrières, parce qu’ils sont proches de la pointe de l’île qui n’est pas encore conquise.
Cette île a nom « Systèle » et ma grand-mère en tirait tous les contes dont elle a enchanté mon enfance. J’ai longtemps cru qu’elle y avait vraiment vécu. Et si l’histoire de Systèle avait été au programme du baccalauréat au même titre que l’histoire de France j’aurais certainement obtenu la meilleure note de l’académie, et je pense que l’on m’aurait priée de donner quelques conférences aux professeurs : je savais tout. Je savais où l’on fabriquait les agrafes qui retenaient les capes de guerre des seigneurs et ce que mangeaient le soir, dans les masures de la côte, les paysans de Vauxelles. Je savais que dans les forêts de Brénilis s’étendait le domaine du Seigneur-Évêque, où vivaient les derniers sorciers de l’île, et que la reine Valine s’enorgueillissait des plus longs cheveux blonds dont il soit possible de rêver : ils atteignaient le sol, souples et brillants, quand elle se tenait debout près de son trône d’or. Je connaissais jusqu’aux légendes dont on nourrissait les petits Systéliens, le soir...
Mais rien ne me transportait davantage que l’histoire du Maudit de Varielles et c’est elle que je veux te raconter à mon tour.
*
Imagine encore. Tout au nord de l’île, dans le dernier fief pacifié, sur les landes qui bordent la mer, s’élève la masse sombre du château de Louvars. Il est puissamment fortifié et abrite derrière ses murailles près de trois cents hommes de troupe. Aucun autre château de Systèle n’a osé dresser si haut sa tour, ni défendre sa voûte d’entrée d’une herse aussi monumentale. Othon IV de Louvars, qui l’a construit plus de trois siècles auparavant, était un homme amer et dur, qui haïssait son roi et que son roi n’aimait pas : un peu de son orgueil semble encore habiter les pierres.
L’histoire du Maudit de Varielles commence là, un soir d’hiver, le 27 décembre très exactement.
*
Le seigneur de Louvars dîne avec ses vassaux dans la grande salle du château, ce soir-là. Il n’a que vingt-cinq ans. Mais c’est un guerrier redoutable et il mène son fief d’une main ferme. Pour l’heure, assis à sa table, il écoute ses vassaux parler – du Maudit justement, qui vient d’être jugé dans la capitale par le Grand Tribunal de Systèle. Son procès doit être terminé depuis plusieurs jours, mais les nouvelles parviennent difficilement à Louvars en hiver, parce que les pistes qui prolongent la grande route jusque-là cessent d’être praticables dès les premières pluies. Et on en est encore réduit aux suppositions.
— Il sera forcément décapité, soutient le duc de Ryves. C’est la peine des parricides, non ?
Alexis de Chevilliers, le plus jeune vassal de Louvars, passe son temps à courir les pistes et en sait toujours plus long que tout le monde :
— Non, dit-il. Il paraît qu’il y a mis une sauvagerie répugnante... On devrait le brûler vif. C’est l’avis général. On m’a dit aussi à Montereau qu’il était jeune. Vraiment très jeune.
— Mais pas plus que vous ? risque Louis d’Ixelles.
Chevilliers n’a que dix-huit ans et s’en désole plus qu’il ne le devrait. Il lance à son ami un regard soudain très noir.
— Pardon, dit Louis. Mille pardons. Ça m’a échappé.
Le seigneur sourit. Il occupe le fauteuil de bois sculpté, clouté d’or, qui lui est réservé. Il a des cheveux sombres, noués sur la nuque d’un lien de cuir, et une haute silhouette de guerrier. Lui aussi est très jeune : mais la charge de son fief l’a fait mûrir vite.
(Sait-il que dans la nuit, sur les pistes qui longent la mer, galopent vers Louvars six grands chevaux noirs ?)
— Ils le livreront peut-être au peuple, dit Louis d’Ixelles. Puisqu’il a été déclaré maudit...
— D’après le seigneur de Combeval, répond Chevilliers, non, parce qu’il est plus fou que maudit.
— Que peut-on en savoir à Combeval ?
— Mais il est forcément fou, Louis... Il lui a arraché les yeux, d’abord avec la pointe de son poignard, ensuite avec les doigts...
(Ma grand-mère s’arrêtait là, chaque fois, et me regardait avec méfiance. « C’est une histoire effrayante que celle du Maudit de Varielles, disait-elle. Il y a du sang, des fouets, des barbares agonisant dans une cage de fer, des enfants rassemblés dans une douve pour y mourir, et mille fois de quoi faire un cauchemar cette nuit. Veux-tu que je te raconte plutôt les amours de la reine Valine avec le barde blond, au IIIe siècle de Systèle ? »
J’en pâlissais d’horreur. « Je n’ai pas peur, disais-je. Je connais déjà l’histoire du Maudit. Je n’ai pas peur du tout. Vas-y. »
Elle allait. Les six grands chevaux noirs, un instant arrêtés sur la ligne des falaises, reprenaient leur course sombre. Et dans la salle de Louvars la main du seigneur, qui s’était figée au-dessus de la table, s’animait de nouveau et se posait sur le bois ciré. Une chevalière brillait à l’annulaire.)
— Est-ce qu’il n’a pas tué une femme aussi ? demandait Ulmes. On le brûlera vif, c’est sûr.
— En tout cas il est du fief de Varielles, tout au sud. Il paraît que son seigneur l’a fait ligoter sur les remparts en attendant que les gardes du tribunal descendent de Systèle, et qu’il y est resté trois jours...
*
Là, juste là, l’appel des trompettes monte de la lande. Chevilliers se tait, surpris. Les trompettes sonnent la marche du régent et le seigneur quitte son siège. On lèvera la herse sans son ordre, pour une fois : le régent et ses envoyés sont partout chez eux. Il prend donc le temps de remettre sa lourde cape. Puis il quitte ses convives et sort, sans un mot. Ses gardes aussitôt lui emboîtent le pas.
*
Jamais le service du régent n’avait eu si petite escorte : Emmanuel ne vit près de la herse déjà rabaissée que trois ou quatre soldats. Ils s’affairaient autour des chevaux, aidés par les gardes du pont-levis. Un peu en avant d’eux, un homme attendait. Emmanuel le reconnut dès qu’il s’approcha de lui : c’était le comte de Ryvat, l’un des vassaux du régent et le modèle des courtisans. Un très jeune écuyer venait de se placer à ses côtés.
— Seigneur, dit Ryvat, je suis confus, mais vous comprendrez... le régent... si tard, mais le service du régent...
— Suivez-moi, Messire, dit brièvement Emmanuel.
Ils traversèrent la grande cour pavée, que balayait le vent d’hiver. La nuit était claire. L’écuyer, derrière eux, suivait son maître à quelques pas. Ni dans l’escalier de pierres grises ni dans la salle de justice Emmanuel ne parla. Il se taisait, en général, quand il n’avait rien à dire. Le comte, lui, ne tarissait pas : l’état des pistes, l’étendue des fiefs du Nord, la rudesse du climat...
— ... et je me suis laissé dire que votre hiver est surtout en février... je n’ose penser à ce que... il se trouve que je connais un peu le sire de Vitré, qui prétend...
Dans la petite salle où il donnait ses audiences privées, Emmanuel fit asseoir son visiteur. Il avait laissé entrer l’écuyer : l’usage du Sud voulait que ceux-ci ne quittent jamais leur maître, il le savait.
— Je vous écoute, dit-il.
Le comte rougit légèrement. Il vivait à la Cour, dans la partie centrale de l’île, et la brusquerie des mœurs du Nord l’étonnait toujours.
— Eh bien, dit-il, voilà. J’ai été chargé d’une mission... un grand honneur pour vous comme pour moi... le régent... Je serai bref, Seigneur : vous savez que l’on jugeait à Systèle le Maudit de Varielles ?
— Mais oui. Mes vassaux et moi-même en parlions à l’instant.
— Eh bien... il a été condamné, il y a de cela cinq jours. Vous en recevrez bientôt la nouvelle par les voies habituelles, je pense. Le régent a dépêché un chevaucheur dans chaque fief.
Il écoutait sonner ses phrases. Il s’arrêta, pour attendre une question qui ne vint pas, et reprit ensuite :
— Il a été condamné au bracelet vert.
Emmanuel connaissait, comme tous les Systéliens, l’existence de cet instrument barbare, capable à lui seul de remplacer les meilleurs bourreaux de l’île. Le dernier à l’avoir porté était le duc de Sinor-Feuilles, dont la mort ne remontait guère qu’à une douzaine d’années.
— Au bracelet vert, répéta le comte. Et c’est justice.
— Sans doute, dit Emmanuel. Je ne suis pas le Grand Juge de Systèle.
Ryvat épousseta la manche poussiéreuse de sa veste de quelques tapotements de sa main baguée. Emmanuel eut un petit sourire, aussitôt réprimé, et que l’écuyer fut le seul à surprendre.
— Vous voyez sans doute mal, Seigneur, en quoi ma visite... mon arrivée, si tard...
— En effet. J’attends.
Le comte rougit de nouveau, un peu choqué.
— C’est que le régent ne tient pas à renvoyer le Maudit sur ses terres, même avec le bracelet vert, ni à souffrir sa présence au palais. Il a donc songé à charger l’un de ses pairs de veiller au châtiment. Et en considération de l’amitié que le feu Seigneur-Roi avait pour votre père... c’est vous qui avez été choisi.
— Je vois.
— Vous aurez donc l’honneur de garder le Maudit.
— Et cela consistera... ?
— Exactement, Seigneur, en ceci : tenir l’homme prisonnier à l’intérieur de votre fief, dont il ne doit pas sortir sa vie durant. Retirer son bracelet le samedi à minuit et le lui remettre le dimanche à minuit : vous savez qu’il ne doit pas être porté le jour des Grâces. Pour le reste un protocole de garde a été établi par le régent lui-même et vous y trouverez toutes les indications qui pourraient vous être utiles. Sur les points dont il ne traite pas vous en userez à votre convenance...
Emmanuel regardait les flammes claires danser dans l’âtre, et le comte s’étonnait qu’un tel honneur ne paraisse pas transporter de fierté ce très jeune châtelain. « Diable, pensait-il, n’importe quel seigneur du Sud pourtant... il est vrai qu’en ce cas rien n’aurait pu... je n’aurais pas eu à... mais je vois que le Nord... à peine courtois... »
— Ma mission est donc accomplie, Seigneur. Je dois en rendre compte rapidement.
— Demeurez sous mon toit tant qu’il vous plaira, Messire : vous m’obligerez.
— Je ne le puis malheureusement pas. Il n’a pas été facile de conduire le Maudit jusqu’ici. Nous avons changé d’escorte à chaque fief et contourné les villages mais le peuple, vous savez bien, quand on déclare un condamné maudit, veut toujours...
Emmanuel entendit à peine ces dernières phrases. Il venait de regarder par hasard l’écuyer de son hôte, et l’extrême pâleur du jeune visage l’avait surpris.
— Je vous demande pardon ?
— Je disais, Monseigneur, qu’il n’a pas été facile de conduire le Maudit jusqu’à vos bornes.
— Il est ici ? Je pensais que vous m’annonciez seulement sa venue...
— Du tout, Monseigneur, du tout ! J’avais aussi le grand honneur de le conduire jusqu’à vous.
Il désignait son compagnon, d’une main molle. Incrédule, Emmanuel regarda l’adolescent. Il était blond, de toute évidence épuisé, et baissait obstinément les yeux.
— Son convoi officiel est encore sur la route, dit Ryvat. Il a quarante hommes et il a déjà été pris à partie deux fois. Vous savez comment le peuple considère les maudits... En fait nous avons bifurqué à l’entrée de Brénilis, quatre hommes et moi, pour passer au plus près de la côte : et, voyez, nous sommes arrivés sans encombre. Je vais vous demander de signer l’acte de réception...
Il sortit d’une pochette de cuir plusieurs documents. Emmanuel apposa sa signature sur le premier, après l’avoir lu attentivement. « ... reconnais avoir reçu des mains du comte de Ryvat, représentant le régent de Systèle, le condamné dit Maudit de Varielles... » Ryvat le reprit, puis posa les autres sur la table.
— Il y a là copie du jugement, dit-il, de l’acte d’accusation et des témoignages. Vous y trouverez des croquis du bracelet vert, et le protocole de garde. Quant au trèfle du bracelet, voici.
Il le prit à son ceinturon, où il pendait à un mousqueton, et le posa sur la liasse de papiers.
— Vous verrez les croquis, dit-il. Il faut le placer sur le bracelet pour pouvoir l’ouvrir. Et maintenant, à mon grand regret, je dois repartir sur l’heure.
— N’attendrez-vous pas le convoi officiel ?
— Surtout pas, Monseigneur. Le régent a choisi ma route lui-même et ne peut en avoir des nouvelles que par moi.
— Brénilis… dit Emmanuel. Vous avez coupé par Brénilis, disiez-vous ? Avez-vous traversé les forêts de Brimes ? Parce que les troupes du régent doivent y être...
Ryvat baissa les yeux. Dans le centre de l’île on n’osait sans doute pas aborder le sujet brûlant : cette chasse à l’enfant que menait le régent à Brénilis depuis près de trois ans.
— Oui, dit-il, je crois... mais je ne sais... en fait oui, Seigneur, mais j’avais une mission à remplir et...
Emmanuel eut pitié de son embarras.
— Vous l’avez bien remplie, Messire.
— Un honneur, dit Ryvat. Un grand honneur. Et maintenant je dois... je dois...
Emmanuel le regardait, surpris. Qu’arrivait-il à l’aimable fat qu’était le comte de Ryvat ? Son expression était celle d’un homme désespéré...
— Oui ?
— Je dois vous quitter, et...
Il s’arrêta net, ferma les yeux, puis se leva, brusquement :
— Je dois vous quitter.
— Faites, dit calmement Emmanuel.