Interview de l’auteur
Votre roman se déroule en 343 avant J.-C., sur l’île fascinante de Philae, île sacrée qui ne tombera pas comme le reste de l’Égypte. Comment l’expliquer ?
Pour qui a visité Philae (ses temples ont été démontés bloc par bloc et remontés sur l’île voisine d’Agilkia, hors d’eau), l’une des raisons de sa survie est évidente : la magie d’Isis. Ce site n’était pas habité par des profanes, mais uniquement par des ritualistes qui, en vouant un culte à la grande déesse, produisaient quotidiennement ce que les anciens Égyptiens appelaient « l’énergie spirituelle ». Demeure d’Isis, Philae était liée à l’île de Biggeh, toute proche, le domaine d’Osiris. Ainsi, en ce lieu, perdurait le mythe osirien, émetteur d’une magie protectrice.
De plus, Philae n’était pas un site stratégique, mais sacré, se trouvant à la frontière de la Nubie, fort loin de la nouvelle capitale grecque, Alexandrie, et ne représentant aucun danger pour les nouveaux dirigeants. Le culte d’Isis fut interdit en 536 après J.-C. par Justinien, un empereur romain fanatique qui voulait éradiquer tous les rites dits « païens ». Plus récemment, nouveau miracle moderne, dû à la magie d’Isis : Philae a été sauvée de l’engloutissement sous les eaux du lac Nasser, grâce à une coopération internationale.
Votre héroïne, Isis, connaît un destin extraordinaire. D’abord ritualiste, elle devient la grande prêtresse de l’île de Philae et porte le nom de la déesse Isis. Pourquoi ce choix ?
En Égypte ancienne, le nom – ou plutôt les noms – avaient une importance fondamentale. Chaque être avait un nom profane et un nom sacré, qui ne lui était révélé qu’à la fin de l’enfance. Si j’ai choisi le nom d’Isis pour mon héroïne, celui de la grande déesse qu’elle sert, c’est pour mettre en lumière le lien profond qui les unit. Entre la déesse immortelle et la femme mortelle qui connaît ses mystères, il existe une identité de nature. En offrant sa vie à Isis, Isis reçoit la Vie.
Dans Les Mystères d’Isis, nous assistons à un moment historique et dramatique de la chute de l’Égypte pharaonique, en proie à une nouvelle invasion perse…
J’ai étudié cette période particulièrement tragique, parce qu’elle marque la fin des dynasties indigènes. L’Égypte va survivre encore longtemps, mais ce ne seront plus des Égyptiens qui règneront. L’ensemble des événements se prêtait à une reconstitution romanesque qui permettait de mieux comprendre ce qu’il s’était passé, pour qu’une civilisation millénaire bascule dans un monde nouveau, mais pas forcément meilleur. C’était également l’occasion de montrer comment la spiritualité pharaonique a résisté aux pires épreuves.
Sous le règne de Nectanébo II, pourquoi l’Égypte est-elle contrainte de recruter des mercenaires grecs pour se défendre ? Qu’est-il advenu de son armée ?
Dès le règne de Ramsès II, on constate que l’armée égyptienne ne compte qu’un nombre réduit d’autochtones volontaires. L’Égypte n’a jamais été une nation guerrière et, lorsque la menace extérieure s’est intensifiée, elle a fait appel à des mercenaires assez bien payés pour défendre ses frontières. Quand les peuples de la Mer ont été repoussés par Ramsès III, nombre de vaincus, après avoir purgé leur peine, ont été libérés et sont restés en Égypte. Et plusieurs furent engagés dans l’armée. À l’époque du roman, les mercenaires les plus recherchés sont les Grecs, qui proviennent de plusieurs provinces de leur pays, et se vendent au plus offrant.
Comment l’introduction de la monnaie grecque et de la fiscalité a-telle transformé l’économie de l’Égypte, jusque-là bâtie sur le troc et la loi de Maât ?
Les anciens Égyptiens qualifiaient le système monétaire de « grand tordu ». Pour eux, il brisait les liens sociaux et l’un des fondements de la loi de Maât, la réciprocité. Avec la monnaie introduite en Égypte par les Grecs, apparut l’enrichissement individuel, qui s’accompagna de la compétition pour acquérir une fortune en espèces sonnantes et trébuchantes. S’imposa alors un nouveau mode d’imposition, au détriment de ceux qui ne contrôlaient pas le système. La production de richesses devint moins rentable que la spéculation, et les classes sociales ne furent plus unies par une même vision cohérente. Mon récit évoque cette mutation fondamentale.
Parlez-nous de Khanéfer, un personnage important de votre roman. Architecte du roi, quel est son rôle exact ?
Kanéfer est l’héritier de la longue lignée des Maîtres d’Œuvre dont le modèle est le glorieux ancêtre Imhotep, « inventeur » de la construction en pierre de taille et créateur de la première pyramide. À ce titre, Kanéfer est à la tête d’une équipe d’artisans, une véritable entreprise qui s’occupe de la restauration des édifices anciens et de la « mise au monde » de nouveaux temples. Il doit être à la fois l’esprit et la main, tracer de justes plans et agir afin qu’ils se concrétisent. Kanéfer travaille à Éléphantine (Assouan), la cité la plus méridionale de l’Égypte ancienne, à la frontière avec la Nubie, marquée par la première cataracte du Nil. Il est en contact avec les ritualistes de Philae, et donc avec Isis dont il est amoureux. Sur l’île d’Éléphantine, on peut encore contempler les vestiges du temple du dieu-Bélier, le potier qui crée les êtres sur son tour, un édifice qu’a embelli Kanéfer.
Le Vieux et son âne, Vent du Nord, juge infaillible, apportent humour et tendresse au récit. Sont-ils l’incarnation d’une sagesse populaire ?
Vent du Nord et le Vieux apparaissent dans tous mes romans et à toutes les époques, depuis Et l’Égypte s’éveilla, car ils incarnent, en effet, cette si précieuse sagesse populaire et ce fameux bon sens, si rare. Vent du Nord s’inspire d’un âne que j’ai connu en Égypte, et il faut être conscient que, sans les ânes, qui ont accompli tant de transports, la civilisation égyptienne n’aurait pu se développer avec un tel succès. Le Vieux est râleur, sceptique, rugueux et lucide sur la nature humaine. Mais il est aussi honnête, généreux, et d’une inaltérable fidélité envers ses amis. Comme on dit, « on ne la lui fait pas », mais il assume toujours ses responsabilités, qu’il soit vigneron ou ministre.
L’Égypte se relèvera encore une fois, est-ce le sujet de votre prochain livre ?
Mon prochain roman se situera à une époque méconnue de la civilisation égyptienne, pourtant marquée par des événements extraordinaires, mêlant l’histoire et le mythe.
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